Vue d’Alger, la France n’est pas guérie de ses plaies

publié le 25 novembre 2008 (modifié le 27 juillet 2019)

Après la page du Quotidien d’Oran qui évoquait le retour à El Bayadh d’un ancien appelé de la guerre d’Algérie, nous reprenons ci-dessous dans son intégralité la page “ France-Actualités ” de l’édition du 24 novembre 2008 du quotidien algérien El Watan [1].

En juin 2002, Benjamin Stora déclarait que «  les mouvements souhaitables dans les deux pays sont inverses : en France, les politiques et l’État doivent prendre leurs responsabilités sur la guerre d’Algérie. Côté algérien, l’État doit perdre le monopole de la mémoire, [qui doit] revenir à la société. » [2]

Six ans plus tard, il faut malheureusement constater que les politiques français, étonnamment silencieux devant les tentatives de réhabilitation de l’OAS, n’ont toujours pas pris leurs responsabilités sur ce passé colonial, alors que le système algérien persiste à considérer que l’écriture de l’histoire des Algériens relève de sa compétence.

La France n’est pas guérie de ses plaies

La nostalgie a encore de beaux jours devant elle pour les tueurs de l’OAS. Pour eux, amnistie n’est pas amnésie, et tant pis pour leurs victimes. Deux séries d’articles publiés par des hebdomadaires parisiens, Le Nouvel Observateur et Le Point éclairent la vie politique française sous un autre regard, ravivant des sentiments étranges,entre dégoût et colère.


Le Nouvel Observateur fait oeuvre utile cette semaine en publiant un
dossier sur « Le vrai gouvernement de la France », sous-titré « Ils tiennent les rênes dans l’ombre de Sarkozy ». Et qu’apprend-on sur ces personnages qui tiennent les ficelles du vrai pouvoir ? Le nom de Patrick Buisson, personnage directement issu de l’extrême-droite qui a
notamment rédigé un livre intitulé OAS, histoire de la résistance française. D’ailleurs, dans ses années lycéennes il avait refusé de se lever pour une minute de silence après un attentat meurtrier de l’OAS. Plus tard, à l’université de Nanterre, sous la direction de Raoul Girardet, spécialiste du nationalisme français, il rédige un mémoire de maîtrise sur le mouvement Algérie française. Il dirige ensuite l’emblématique journal d’extrême-droite Minute, et milite pour le rapprochement des droites. Proche de Le Pen, puis de De Villiers, il a avec eux en commun « la nostalgie de la France éternelle, une méfiance viscérale à l’égard de l’Islam, et la détestation d’une Europe fédérale ». Autre sentiment commun : rallier tous les déçus de la droite. C’est ainsi qu’il rencontre le futur président français en 1995, puis ils renouent en 2004, alors que de Buisson est devenu chroniqueur sur la chaîne d’infos en continu LCI. C’est lui que Sarkozy va suivre irrésistiblement dans toutes les idées abjectes de la droite extrême, dont le ministère de l’Immigration et de
l’Identité nationale. Voici comment la nostalgie a aussi pris une part du pouvoir auprès du Président. Edifiant !

Avec Le Point, c’est plutôt la colère qui nous étreint. La une est accrocheuse « Les derniers secrets de l’OAS ». Imagine-t-on en une : « Les derniers secrets des nazis ». En pages intérieures, rubrique Société (et pas histoire), il rejoue le même « Les anciens de l’OAS ne regrettent rien », avec deux photos parlantes, celle d’un attentat en avril 1962 à Alger et celle des nostalgiques à Marignane devant leur stèle. Au moment où le souvenir se joue devant la justice pour ses stèles honnies, le journal publie plusieurs témoignages sans remords, dont celui de Philippe Castille qui avoue avoir fait « sauter l’imprimerie de Ferhat Abbas ». On apprend quand même qu’il a été formé aux explosifs par… Paul Aussaresses, sans pour autant que Le Point n’en dise plus sur ce sinistre spécialiste de la torture.

Un autre déclare qu’il n’a tué personne mais a beaucoup fait tuer. Jean-Jacques Susini dispose d’une pleine page. Ce dernier, avec l’âge, confond droite et gauche, en disant que les adhérents de l’OAS étaient des « gens désespérés à l’idée de quitter leur pays, et majoritairement
de gauche
 ». Evidemment, dans un contexte de déliquescence progressive de la mémoire, dans 20 ans lorsque les hebdos auront recours aux témoignages des derniers survivants de l’horreur, l’OAS ne sera peut-être composé que d’anges bienfaiteurs… Mais, pour revenir au traditionnel équilibrage journalistique, les propos de Jean-François
Collin, président de la nouvelle mouture de l’OAS, remise en selle sous le nom d’Association pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus de l’Algérie française, sont rigoureusement
identiques à ceux de Jean-François Gavoury, président de
l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de
l’OAS, fils d’une victime de Château-Royal en mars 1962 (avec Mouloud Feraoun).

« Nous devons rendre hommage à nos camarades », dit l’un. « Les assassins de l’OAS veulent falsifier l’histoire », dit l’autre. Et le journal tranche-t-il ? Non, il donne la parole à un historien, Rémy Kauffer, auteur de L’OAS, histoire d’une guerre franco-française pour qui c’est « la dernière guerre civile franco-française ». L’absence d’une position
journalistique reflète le malaise mémoriel dont n’est pas guérie la France. 46 ans après la fin de la guerre, c’est troublant. Il faut dire que l’hebdo joint à son offre un DVD, intitulé OAS, une histoire interdite, un film de François Margolin et Georges-Marc Benamou (proche de
Sarkozy !). Vendu 8,90 euros, on comprend que la nostalgie, même criminelle se paye.

Walid Mebarek


Enlèvement de la stèle OAS à Marignane

Une décision saluée favorablement.

En application d’une décision rendue par le tribunal administratif de Marseille le 7 juillet 2008, les services de la mairie de Marignane ont
fait procéder le 18 novembre, à l’enlèvement de la stèle OAS présente depuis le 5 juillet 2005, au cimetière Saint-Laurent de Marignane.
La stèle devait à l’origine porter les noms de quatre membres de l’Organisation armée secrète (OAS) condamnés à mort par les tribunaux militaires et exécutés, mais elle ne comportait plus que les dates de leur décès avec la mention « Aux combattants tombés pour que vive l’Algérie française ».

Leurs « agissements, bien qu’amnistiés, demeurent et ne sauraient,
en tout état de cause, faire l’objet d’une quelconque apologie publique plus ou moins explicite, constitutive d’une atteinte aux nécessités de la sauvegarde de l’ordre public
 », a estimé le tribunal. Celui-ci note aussi qu’un cimetière doit rester un lieu de « neutralité ». Or, la stèle érigée par l’association Adimad (Amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus et exilés politiques de l’Algérie française) est « susceptible de manquer de respect aux familles des
victimes d’activistes de l’OAS, au nombre desquels se trouve le père du requérant, et de heurter certains usagers du cimetière
 ». Deux de ces membres de l’OAS avaient participé en 1961 à l’assassinat du commissaire central d’Alger, Roger Gavoury, dont le fils Jean-François Gavoury était l’auteur d’une demande au tribunal administratif pour faire enlever la stèle.

Les réactions en faveur de cette décision sont nombreuses. Ainsi, la Ligue des droits de l’homme, dans un communiqué du 20 novembre dernier, estime qu’« il est heureux que ce monument, qui ravivait de vieilles haines, ait disparu de l’espace public et que la municipalité ait annoncé son intention d’ériger à sa place une stèle à tous les morts de la guerre d’Algérie ». La Ligue des droits de l’homme recommande de faire de même avec le monument du cimetière de Haut-Vernet à Perpignan, édifié en 2003 et « dont celui de Marignane était la copie
conforme, ainsi qu’avec les plaques et autres monuments en
hommage aux mêmes assassins édifiés dans des lieux publics, à
Nice, Théoule-sur-Mer, Béziers et autres lieux
 ».

« Ce qui est en cause, c’est la nécessité de ne plus s’enfermer dans des conflits d’hier et de créer les conditions de relations apaisées entre la France et l’Algérie, comme entre les Français héritiers d’histoires familiales différentes durant ce conflit », note encore la LDH. Pour l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS (Anpromevo) et l’Association des amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons « l’application de la décision du tribunal administratif de Marseille marque la fin d’un épisode honteux
de ces menées révisionnistes qui n’auraient jamais dû être
tolérées
 ». « Il importe donc de poursuivre la dénonciation et obtenir
l’enlèvement de ces plaques et monuments de la discorde
implantés sur le domaine public à Nice, à Théoule-sur-Mer, à
Perpignan, à Béziers et ailleurs
 ».

L’Association des pieds-noirs progressistes et leurs amis (récemment
créée) se félicite du démantèlement de la stèle érigée à Marignane « qui prétendait honorer nervis et assassins de l’OAS du titre de combattant et de patriote ». « Laver ainsi cette indignité ne saura pourtant faire oublier aux pieds-noirs, au peuple algérien et à leurs amis combien la spirale infernale des meurtres de cette organisation terroriste fasciste a terriblement assombri la fin de la guerre de libération d’un peuple et forcé un autre à l’exil. » « …Il n’est pas tolérable que des manifestations “d’hommage’’ à des terroristes qui ont la mort sanglante de milliers de personnes sur la conscience et qui ont tenté de renverser la République, puissent se dérouler en présence des drapeaux sur ces monuments aussi bien que sur les tombes de tels criminels », souligne pour sa part le MRAP.

Nadjia Bouzeghrane



Les députés renoncent à écrire l’histoire

La mission d’information sur les questions mémorielles estime dans son rapport publié mardi dernier, que « le Parlement doit désormais renoncer à la loi pour porter une appréciation sur l’histoire ». La commission présidée par le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, juge qu’il « n’appartient pas aux majorités politiques de porter une appréciation sur des faits du passé » ni de « remettre en cause la liberté d’expression et d’opinion » en imposant des sanctions pénales pour ceux qui exprimeraient leur désaccord avec la version « légale » d’un fait historique.

Le Parlement « n’a pas à outrepasser le domaine de la loi en prescrivant le contenu des programmes d’histoire », ajoute le rapport, citant en particulier le texte qui demandait aux enseignants d’évoquer le « rôle positif » de la colonisation, disposition « déclassée » par le Conseil constitutionnel en janvier 2006. Toutefois, les parlementaires ne remettent pas en cause les lois « mémorielles » actuelles , soit celle de 1990 qui vise à réprimer le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme,
celle de janvier 2001 sur le génocide arménien, celle de mai 2001 sur la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité et celle de février 2005 sur la colonisation.

N. B.

Emile Temime, un spécialiste de l’immigration vient de mourir

Emile Temime, historien, vient de mourir à Marseille à l’âge de 82 ans. Né à Bayonne, auteur d’une thèse sur les relations franco-espagnoles
au XIXe siècle, il était devenu un des spécialistes français des migrations du bassin méditerranéen et de l’histoire de Marseille, a indiqué le journal Le Monde qui publie sa biographie. Son père était un juif de Kabylie, enrôlé comme tirailleur africain pendant la guerre de 14/18. Il s’était alors installé dans l’entre-deux-guerres au Pays basque. Dès 1961, avec l’historien trotskiste Pierre Broué, Emile Temime
avait publié La Révolution et la Guerre d’Espagne (Minuit), décrivant la trahison par Staline des espérances révolutionnaires espagnoles,
tragédie que le cinéaste Ken Loach mit en scène en 1995 dans Land and Freedom. Professeur à l’université de Provence à partir de 1968, puis directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Emile Temime a ensuite développé ses travaux sur l’histoire espagnole, animant un fructueux groupe de recherches, puis sur l’histoire des migrations et de Marseille.

Au début des années 1980, il rencontre le regretté Abdelmalek Sayad,
sociologue de l’immigration. Cette amitié amène Emile Temime à revenir
sur ses racines algériennes et méditerranéennes. Il publie Un rêve méditerranéen (Actes Sud, 2002), mais aussi Histoire des migrations
à Marseille
(Edisud), ainsi qu’une Histoire de Marseille (Perrin). Enfin, avec l’historien Pierre Milza, il dirige la collection Français d’ailleurs, peuple d’ici (Editions Autrement), dont les 25 volumes, passionnants voyages à travers l’histoire de toutes les immigrations, préfigurent la Cité de l’histoire de l’immigration, inaugurée à Paris en 2007, à la création de laquelle Emile Temime a vigoureusement contribué. Ces derniers temps, nous explique Le Monde, il mettait la dernière main, avec le réalisateur Mehdi Lallaoui, à un documentaire sur les Algériens de Marseille.

W. M.



Pour une majorité de Français, l’immigration est une chance

Si l’on se rapporte aux conclusions du sondage commandé à TNS
Opinion par le German Marshall Fund of the United States dont les résultats ont été rendus publics la semaine dernière, les Français
perçoivent l’immigration plus favorablement que les Américains, Britanniques, Allemands, Italiens, Néerlandais et Polonais. Contrairement aux Britanniques, les Français considèrent l’immigration
comme une chance (à 46% contre 35).

Contrairement aux Italiens, ils rejettent massivement le lien entre immigration et criminalité (à 70%). Contrairement aux Britanniques, ils
ne sont que 24% à juger que les étrangers prennent le travail des
Français. Contrairement aux Polonais, ils estiment que les immigrants
devraient être autorisés à s’installer définitivement et non temporairement en France (à 72%), et bénéficier des mêmes droits politiques (à 64%) et sociaux (à 81%) que les Français. Et contrairement
aux Britanniques encore, ils estiment qu’il faut faciliter l’entrée légale
des travailleurs ou étudiants étrangers (à 80%). A la différence des
Polonais, ils considèrent (à 66%) que les modes de vie occidentaux
et musulmans sont conciliables, et à 58% que les fidèles de l’Islam
ont beaucoup à offrir à la culture du pays d’accueil.

N. B.

[1Pour télécharger l’édition du 24 novembre 2008 d’El Watan : http://www.elwatan.com/IMG/pdf/elwa....

[2Relire l’entretien de Benjamin Stora avec Philippe Bernard publié dans Le Monde du 30 juin 2002.