Vu d’Alger et d’ailleurs

publié le 10 novembre 2005 (modifié le 29 août 2019)

« [...] exhumer une loi de 1955, c’est envoyer aux jeunes des banlieues un message d’une sidérante brutalité : à cinquante ans de distance, la France entend les traiter comme leurs grands-parents. Le premier ministre devrait se rappeler que cet engrenage d’incompréhension, de fébrilité martiale et d’impuissance avait alors conduit la République aux pires déboires. » (Jean-Marie Colombani, Le Monde du 9 novembre 2005)

Le ras-le-bol des musulmans de France

par Marie Bélœil, Le Monde du 10 novembre 2005

C’est « le tiers-monde au cœur de l’Occident », constate un chroniqueur de Kathimerini d’Athènes. Pour la treizième nuit consécutive, des voitures ont brûlé dans les banlieues françaises, et l’état d’urgence a été décrété. Le quotidien grec conservateur dénonce « le vent de xénophobie et de racisme » qui souffle sur la France, depuis plusieurs années déjà. En accusation : le triste sort fait aux émigrés, un enjeu qui ne laisse pas indifférente la presse du Maghreb et des pays arabes. Les récents événements sont aussi l’occasion pour la presse américaine de conforter le modèle d’intégration états-unien.

« ON NE TIRE PAS SUR UNE MOUCHE AVEC UN BAZOOKA »

Que le gouvernement ait choisi d’exhumer une loi de 1955 pour répondre aux émeutes fait réagir la presse algérienne. Cette loi « sent la naphtaline et les relents de ’l’Algérie française’ », constate Le Quotidien d’Oran, pour qui « la riposte semble disproportionnée » : « Même en mai 1968, le gouvernement n’avait pas dégainé de loi aussi répressive. » Le journal regrette de voir Jacques Chirac, « adepte de la ’fracture sociale’, perdre ainsi son flegme », sans doute en pure perte : « On ne tire pas sur une mouche avec un bazooka. »

Le gouvernement français passe à côté du problème, acquiesce Liberté. « Ces jeunes des banlieues, français faut-il le rappeler, expriment aussi dans leur colère toute la souffrance de leurs parents venus vendre leur jeunesse et leur énergie pour construire la France, sans jamais recevoir en retour une quelconque reconnaissance », rappelle le quotidien algérois. Ils sont « doublement méprisés », commente l’éditorialiste de La Tribune d’Alger : déjà « exclus et marginalisés », ils ont en plus été victimes du discours sur « le choc des cultures », très en vogue depuis les attentats du 11-Septembre. « La légèreté avec laquelle théoriciens et médias ont traité et présenté cet affrontement visait à repousser les Européens musulmans dans leurs premiers retranchements, à se faire tout petits et ramper pour ne pas se faire voir », accuse le journal algérien.

La France doit « revoir ses politiques d’intégration des communautés d’immigrés, et prendre des mesures constructives pour réduire l’abîme entre les riches et les défavorisés », conseille Dawn de Karachi, qui rappelle qu’à Clichy-sous-Bois, le chômage avoisine les 40 %. Le quotidien pakistanais espère que la France donnera ainsi le bon exemple à ses voisins européens. Pour l’éditorialiste du Daily Star de Beyrouth, le problème est même plus large encore : pas seulement européen mais mondial. Que ce soit à Paris, à Sydney, au Maghreb ou au Proche-Orient, partout la jeunesse est « sans illusion », partout s’imposent de « sérieuses réformes économiques et politiques ».

LA FRANCE ET LA QUESTION MUSULMANE

Pour bon nombre de titres de la presse américaine, le problème des banlieues est celui de l’intégration des musulmans. « Pourquoi la jeunesse française se lance-t-elle dans des émeutes ? Parce que les musulmans souffrent du chômage et de l’exclusion », résume Newsday, un tabloïd de Long Island, qui poursuit : « La société française tend à ostraciser ceux qui n’embrasse nt pas l’identité culturelle française. Les musulmans ont souvent le sentiment de n’être jamais considérés comme vraiment français, quels que soient les efforts d’assimilation qu’ils font. »

Le Seattle Times établit le même diagnostic : « Les musulmans français vivent à part dans les banlieues des grandes villes. Ils subissent le rituel quotidien des contrôles d’identité et le harcèlement mesquin et continuel de la police. » Le quotidien est prompt à faire la leçon : la mort récente de Rosa Parks, pionnière de la lutte contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis, est « là pour nous rappeler le caractère blessant et futile de toute tentative, de la part d’une culture majoritaire, de vivre côte à côte, séparée mais égale, avec une minorité ethnique. Une telle égalité est un mythe cruel. » Le Denver Post va plus loin encore : « Les Français doivent se rendre compte que leur modèle d’intégration ne fonctionne pas, et ils doivent sérieusement réfléchir à des alternatives politiques. »

Un homme semble l’avoir compris, poursuit le quotidien : Nicolas Sarkozy. L’actuel ministre de l’intérieur souhaiterait copier certaines initiatives britanniques ou américaines, comme la discrimination positive. Sera-t-il exaucé ? Le Denver Post rappelle que Sarkozy a été critiqué comme « non-Français » pour avoir tenu de tels propos.


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Banlieues et immigration en France

par Ammar Koroghli [1], El Watan le 9 novembre 2005.


Hier encore, on appelait leurs parents « bougnoules » ; aujourd’hui, on les qualifie de « racaille » de banlieues (racaille : rebut de la société, personnes viles ; dixit le Larousse). Hier encore, on nettoyait au napalm dans certaines colonies ; aujourd’hui, on veut les nettoyer au « Kärcher ». Mais enfin, est-ce bien là l’Etat de droit, patrie des droits de l’homme et de la démocratie auxquels les jeunes des banlieues ont tant cru ? A telle enseigne que leurs parents ont défendu la France, les armes à la main comme tirailleurs ; beaucoup d’ailleurs y ont laissé leur vie.


Ce, alors que la France, par la voix de son ambassadeur en Algérie, a pu indiquer que les massacres du 8 Mai 1945 à Sétif sont « une tragédie inexcusable ». Il est vrai aussi que, dans le même temps, une loi du 23 février 2005 parle de « rôle positif de la présence française outre mer, notamment en Afrique du Nord ». Certains y ont décelé des relents colonialistes qui sont toujours présents dans certains esprits.

Devrait-on alors parler de discrimination d’Etat ? Y a-t-il là une stratégie concertée en vue d’un rapprochement avec l’extrême droite (2007 n’est plus une date éloignée, il est vrai) ?

Car enfin, qu’est-ce à dire que traiter les gens de « racaille », dont beaucoup vivent dans les banlieues françaises ? Citoyens de ce pays, ils y sont nés, y ont étudié, y payent leurs impôts et règlent leurs cotisations ; ils sont citoyens de ce pays depuis maintenant plusieurs générations. Leurs parents en exil ont dépensé leurs plus belles années pour défendre et aider à construire la France d’aujourd’hui ; ils se trouvent dépouillés du plus élémentaire droit de vote aux municipales tant promis par une gauche qui s’est reniée depuis, laissant le soin à une certaine droite reprendre démagogiquement cette question (certains pays européens moins illustres que la France l’ont pourtant réglée depuis des lustres ; pour certains, depuis les années 1960-1970). Si les ressortissants de certains pays européens n’ont même plus besoin d’avoir un titre de séjour pour leur installation en France (Espagne, Belgique... devenus eux-mêmes pays d’immigration), il reste que les étrangers africains, arabo-berbères, turco-kurdes, sino-vietnamiens vivent dans des banlieues - ou, dans les quartiers périphériques de Paris - subissant souvent de plein fouet le chômage, l’habitat précaire et les échecs scolaires.

On contraint cette « racaille » à revoir sérieusement la vision idyllique qu’elle se faisait jusqu’alors de la démocratie française ? Veut-on pousser ces gens vers un désespoir sans fin ?

Il est vrai qu’après de bons loyaux et loyaux services dans les colonies comme en Métropole, on a pu dire à leur endroit que « la France ne peut accueillir toute la misère du monde » - alors qu’elle y a contribué - et d’« invasion »... Chacun y va de ses bons mots à défaut d’apporter des remèdes sérieux et efficaces aux maux qui rongent les banlieues et les cités. Il est vrai que depuis longtemps déjà, les banlieues et l’immigration sont devenues des thèmes récurrents dans le débat politique qui agite le microcosme de la classe politique française, droite et gauche confondues. Nous sommes en effet devenus une équation à multiples inconnues...

Créer un ministère chargé de la promotion de l’égalité des chances (nous osons espérer qu’il ne s’agit pas de simple alibi) et y mettre un citoyen français - couac d’origine étrangère, un simple douanier américain n’ayant pas manqué récemment de le lui rappeler - est une chose, autre chose est de permettre à celui-ci d’avoir les moyens humains, financiers et techniques pour mettre en place une véritable politique à l’égard des citoyens de banlieues, notamment afin de leur permettre d’exister, de s’exprimer sur leurs conditions et de se sortir de leur galère (logement, emploi, scolarité...) face sans doute aux moyens d’autres ministères qui peuvent apparaître comme démesurés. Et parce que les citoyens de banlieues ne veulent plus être considérés comme des boucs émissaires, d’aucuns se doivent d’éviter tout climat de tension exacerbée en jetant de l’huile sur le feu.

Alors, de grâce, que cesse cette escalade insensée pour privilégier le dialogue par une communication appropriée en usant de vocables à tout le moins courtois. A rappeler tout de même que les citoyens de banlieues constituent un bon pactole de voix qu’il faudra venir chercher le moment opportun. Et ce n’est certainement pas par le gourdin et les vocables de mauvais goût qu’on y parviendra...

Monsieur Azzouz Begag, gone de la châaba, à vous la parole !

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Pour des Algériens, le recours à une loi de 1955 est une « provocation »


[ © AFP - 8 novembre 2005 - 15:33:23] L’Etat d’urgence décrété après 12 nuits d’émeutes par le gouvernement en vertu d’une loi votée pendant la guerre d’Algérie (1954-62) rappelle de très mauvais souvenirs à Abdelhakim Bouziane, Algérien de Mantes âgé de 79 ans qui dénonce une « provocation ».

Son visage ridé tourné vers le soleil, Abdelhakim, assis sur un muret du quartier pauvre du Val-Fourré, n’en finit plus de gesticuler. « Je ne pensais pas qu’ils (le gouvernement) oseraient, c’est vraiment de la provocation pour nous qui avons vécu les humiliations, les tortures, les rafles pendant la guerre de libération », dit le vieil homme, les yeux brillants de colère.

Originaire des Aurès, Abdelhakim a été enlevé à son hameau à 17 ans pour combattre dans l’armée d’Afrique aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale. Arrivé en France à la faveur de la guerre, il décide d’y rester, pour des raisons économiques et pour fuir « les colons français qui nous exploitaient encore plus que les Français de métroplole ». Ouvrier à la chaîne dans différentes usines après 1945, il est « rattrapé » par la guerre d’Algérie et les mesures d’exception qui frappent les Nord-Africains en métropole. Il est arrêté plusieurs fois, perd un ami « jeté dans la Seine » lors du massacre d’Algériens le 17 octobre 1961 à Paris, sous les ordres du préfet Maurice Papon.

« On a tellement souffert de cette loi, nous les Algériens d’ici et de l’autre rive, c’est honteux qu’elle existe encore et que le gouvernement nous la jette à la figure, nous les Algériens pauvres des quartiers qui avons combattu pour la France et travaillé dur en étant traités comme des chiens ».

Pour Boualem Yahia, autre Algérien de cette banlieue à forte population d’origine maghrébine, c’est « une humiliation de plus ». « La France non seulement ne renie pas son passé colonial mais le remet au goût du jour, c’est honteux. Elle est belle la démocratie française ». Agé de 45 ans, Boualem ne connait la guerre d’indépendance contre le pouvoir colonial français qu’à travers les récits de son père, militant du FLN en France et en Algérie. « Il doit se retourner dans sa tombe », lâche-t-il, soudain pensif.

Autre génération, même réaction : Fahim, jeune lycéen de 17 ans, d’origine algérienne se dit « écoeuré ». « Les Français, ils n’en auront jamais fini avec les Algériens, ils seront toujours dégoûtés d’avoir été battus. Ils ne peuvent pas s’en remettre depuis 40 ans ».

Pour Fadel, autre adolescent de 15 ans : « si Sarko déclare la guerre aux jeunes des banlieues, il va l’avoir. Pour longtemps. »

Le Mrap a dénoncé mardi « le choix de la mise en place d’un couvre-feu de sinistre mémoire » qui « ne peut être ressenti, que comme une nouvelle provocation susceptible d’entraîner des dérapages et des bavures ».

« La référence à la guerre d’Algérie est d’autant plus choquante que l’on sait aujourd’hui qu’un certain nombre de discriminations sont structurées par un passé colonial non assumé », ajoute le mouvement anti-raciste.

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« Tu vois le délire du premier ministre ? Dans ce pays, un bougnoule restera un bougnoule... »

par Mustapha Kessous, Le Monde du 9 novembre 2005

« Non ! » Mamadou, 23 ans, un grand « black » en survêtement, n’en croit pas un mot. Il se rue vers sa Renault 21, allume son poste radio, cherche la fréquence de France-Info : « Ah, le bâtard ! » Il vient d’entendre Dominique de Villepin annoncer qu’un couvre-feu serait instauré si nécessaire dans les banlieues. « Un couvre-feu, c’est la guerre. Il se fout de notre gueule celui-là aussi », lâche-t-il, sidéré.

Lundi 7 novembre, il est presque 21 heures. Au pied d’une tour de la cité Pont-Blanc à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), les quelques jeunes, âgé de 14 à 28 ans, se disent tous « surpris ». Omar, 26 ans, s’emporte : « Mais ça fout les boules. Les gens vont devenir ouf. Déjà qu’on est confiné dans nos cités, maintenant, ils te font des lois pour t’enfermer chez toi. » Son copain, la cigarette sur l’oreille, prend le relais, excédé : « Ma propre mère n’a pas su me garder à la maison. Je suis majeur et vacciné. Il nous reste que cette liberté de sortir dehors et on veut nous l’enlever. »

Une heure plus tard, dans le quartier Gabriel-Péri. Deux adolescents âgés de 15 ans croisent une autre bande, au bas d’une autre tour. Les jeunes font tourner un joint. « Fumer, ça apaise » confie l’un d’entre eux, avant d’ajouter « car là, on a la haine. Nous, on n’a pas le droit de sortir et les Parisiens pourront aller dehors s’amuser ? »

Djamel, la trentaine, explique : « Ils ont dit à la télé que la première fois que le Parlement a utilisé le couvre-feu, c’était pendant la guerre d’Algérie. » Il poursuit : « Il y a pratiquement que des Arabes dans les cités. Les Algériens sont des Arabes. Tu vois le délire du premier ministre ? Dans ce pays, un bougnoule restera un bougnoule. C’est grave. Tu vois, c’est une preuve qu’on nous considère pas comme de vrai Français. »

Christophe, le « blanc » du groupe, chômeur, acquiesce : « J’ai peur pour l’avenir du 9-3. Ça se terminera en sang. » Kaba, 21 ans, tempère : « On met tout le monde dans le même sac. Mais il n’y a pas que des délinquants qui brûlent des voitures dans les quartiers. Je refuse de payer pour quelques p’tits cons. » Il soupire, prend une dernière bouffée de cigarette. « Moi, je te dis un truc. Il y a une seule personne dans ce pays qui doit bien se frotter les mains en ce moment : c’est Jean-Marie [Le Pen]. »

[1Avocat. Auteur de Mémoires d’immigré et Sous l’exil l’espoir.