à propos de « l’obsession des origines » dans les études démographiques françaises

Un racisme savant, par Claude Liauzu

publié le 27 octobre 2006 (modifié le 22 décembre 2019)

Pourquoi et comment la recherche démographique a-t-elle fait de l’origine des immigrés un problème. L’écho du livre d’ Hervé Le Bras sur les démographes et l’extrême-droite (Le Démon des origines ) et les controverses qu’il a suscitées montrent l’importance de ces interrogations. Mais elles concernent aussi très directement les historiens nos jours. Ceux-ci ont, en effet, développé depuis les années 1950 la démographie comme un domaine d’étude privilégié, et l’immigration a désormais une place reconnue dans le discours scientifique sur le passé national. [*]

Aussi, n’est-il pas surprenant que les débats et combats d’idées sur la part d’étrangeté de la société française traversent le milieu des spécialistes. Ce qui est surprenant est plutôt la faiblesse des réactions face aux thèses xénophobes, qui sont affichées dans certains lieux de pouvoir, ainsi que les flous du discours académique, le poids du « sens commun » dans ce discours  [1]

1- Equivoques et embarras de Clio

Le chapitre que Philippe Bourcier de Carbon a consacré à l’immigration contemporaine dans l’Histoire de la population française, parue en 1988 (PUF), présentait, sous un habillage scientifique, la quintessence de l’exposé des thèses du Front National : proportion trop importante d’étrangers (dont on nous cacherait l’ampleur), d’étrangers trop différents pour être assimilables, la difficulté majeure étant l’islam, le «  jus religionis  » musulman interdisant de devenir Français. Or, en leur temps, deux compte-rendus seulement, semble-t-il, ont relevé le caractère inquiétant de ces affirmations, l’un dans Libération par Michelle Perrot, l’autre dans le Monde Diplomatique par Claude Liauzu. La réédition en livre de poche du même ouvrage en 1995, sans que le texte soit modifié ni la bibliographie mise à jour, ne suscita pas non plus de réaction notable. Un autre caractère de ce texte mérite également attention : la prétention à partir d’une discipline -la démographie statistique- de se prononcer sur tout, y compris des problèmes des relations interethniques, de l’islam, etc... Cette prétention paraît d’autant plus indue que la littérature sur ces questions s’est considérablement accrue et compte nombre de titres de qualité, ce que continue d ’ignorer superbement Philippe Bourcier de Carbon.

Plus récemment, la mise en lumière par Hervé Le Bras, dans la revue Passages (n°80, 1996), des liens entre l’extrême-droite et le groupe XDEP (des démographes polytechniciens) conduit à s’intéresser de plus près à l’étude de ces rapports d’un point de vue historique.

On peut certes trouver excessives les accusations de Le Bras contre certains chercheurs et exagérée la thèse même qui est développée dans son livre, Le démon des origines : «  la démographie est en passe de devenir en France un moyen d’expression du racisme  ». Mais il a démontré la réalité d’affinités entre des spécialistes couverts d’honneurs académiques et le Club de l’Horloge, voire le Front National. Jacques Dupâquier, vice-président du Conseil scientifique de l’Ined, qui a coordonné l’Histoire de la population française déjà citée et dirige actuellement l’Histoire de la population européenne, intervient sur les ondes de Radio Courtoisie et, volontiers, dans National Hebdo et Krisis. Lors d’un colloque récent sur «  Morales et politiques de l’immigration   »  [2], il a fait une large place à des hommes politiques connus pour leurs positions hostiles à l’immigration. On retrouve dans sa préface la thématique et le style de la xénophobie de bon ton : «  Dans ce dernier quart de siècle, le problème de l’immigration a émergé au premier plan de l’actualité française, malgré les tentatives des médias, des lobbies et de quelques belles âmes pour le nier, le farder ou le banaliser  ».

Il serait difficile de nier la cohérence de ce qui est «  vu de droite  » dans un paysage où ce qui domine souvent est le vague et l’imprécis. La revue L’Histoire de février 1999, qui vient de consacrer un dossier à «  50 ans d’immigration  », fournit, involontairement, une justification à la nécessité d’une réflexion critique, en raison des équivoques des paradigmes et références qu’elle utilise, du poids des idées reçues, des stéréotypes dont fait preuve le numéro.

Pourquoi, tout d’abord, avoir isolé le dernier demi-siècle, alors que la revue se situe volontiers dans la très longue durée et qu’elle avait auparavant mieux respecté les dimensions temporelles du phénomène (par exemple dans son numéro 193, La France et ses immigrés, 1789-1995) ? Ce choix postule implicitement que les immigrés d’origine coloniale ou post-coloniale, – Algériens, Maghrébins, Africains, musulmans... comme on voudra, puisque tout ce monde est allègrement mêlé –, présentent plus de difficultés que les précédents.

Seule la comparaison dans le temps des similitudes et des différences entre les mouvements migratoires italien, espagnol, polonais, juif... d’hier, et les poussées xénophobes des années 1880 et 1930, pourrait confirmer cela. Ce que l’on en sait montre, au contraire, de grandes ressemblances dans les phénomènes de rejet de l’étranger. Faire ainsi de la politique française d’immigration et d’assimilation -mais qui a été aussi d’exclusion- un modèle échappant à une lecture historique, sans en étudier la genèse et les contradictions, c’est s’interdire toute démarche critique. On a le sentiment à cet égard que les auteurs ont soigneusement négligé l’apport de Gérard Noiriel à ce domaine de recherche  [3]. Or, le passé oublié c’est l’inconscient de la discipline.

[*Cet article est paru dans la revue Mots en Mars 1999.

[1C’est ainsi que, dans la somme encyclopédique de La France et les Français dirigée par Jean-François Sirinelli et Daniel Couty, parue ches Bordas en 1999, on ne trouve ni le terme race, ni racisme, ni xénophobie.

[215 octobre 1997, paru chez PUF en 1998 sous le même titre.

[3Gérard Noiriel, Le creuset français, Seuil, 1998.