Un projet de mosquée à Nice suscite l’hostilité du maire et de certains riverains

publié le 3 décembre 2005 (modifié le 8 octobre 2019)

« Ce n’est pas le moment d’installer, en plein cœur de Nice, une terre d’islam », estime Jacques Peyrat, maire UMP de Nice.

Une manifestation de protestation contre cette « attitude raciste et discriminatoire » devrait être organisée devant la mairie, samedi 10 décembre, journée internationale de défense des droits de l’Homme.

[Première mise en ligne, le 16 novembre 2005,
mise à jour, le 3 décembre 2005.]

Le maire de Nice fait à nouveau capoter un projet de mosquée

par Anne-Laure De Laval, PCA Hebdo, le 1er décembre 2005

En 2000, le maire de Nice écrivait au conseiller municipal subdélégué aux relations avec les cultes que « les mosquées, qui sont un lieu de culte, ne peuvent pas se concevoir dans une République laïque ». La divulgation de ce courrier interne en septembre avait fait scandale, ce qui avait obligé Jacques Peyrat à assurer que « la ville [étudierait] avec soin tout projet d’édification d’une mosquée financée par la communauté musulmane ». Cinq ans plus tard, le voilà qui récidive : « il me parait risqué - surtout depuis le 11 septembre- de multiplier ainsi les “églises” musulmanes », affirme t-il à Nice Matin tandis qu’il éructe dans Le Monde que « ce n’est pas le moment, face aux violences urbaines et à la montée de l’islam radical, d’installer en plein cœur de Nice une terre d’islam. Je m’opposerai à toute implantation de mosquée à Nice ». Cette « terre d’islam », c’est la mosquée qu’aurait voulu implanter l’association Moubarak (qui gère une salle de prière rue de Suisse) et l’Association des Musulmans de France dans un hôtel particulier de 800 m² situé rue Hancy, au centre de Nice. Alors que l’association était depuis un an en négociation avec la société immobilière chargée de la transaction, les propriétaires ont brutalement mis fin à la vente tandis que la mairie s’est portée acquéreur. Pour le président de l’association Moubarak qui dénonce « une attitude raciste et discriminatoire », la ville a d’évidence fait pression sur les propriétaires. Bien entendu, le projet de mosquée avait fait frémir quelques gentils riverains qui, sous l’impulsion du comité de quartier Nice-Cœur de ville et sous celle du maire lui-même, affirment certains, ont pétitionné contre celui-ci.

Manifestation à Nice le 10 décembre

Comme le comité de quartier a réussi à collecter 3 000 signatures, d’autres riverains ont décidé de s’unir pour recueillir 3001 paraphes en faveur du projet de l’association Moubarak qui n’entend pas baisser la garde. Constitués depuis en association Nice Fraternité dont le porte parole est Abderazak Fetnan, responsable de l’association « 4APJA », ils ont déjà réunis 1300 signatures le week-end dernier. Et reçu le soutien du conseiller général Jacques Victor (PC) selon lequel, au nom des « principes de laïcité, de liberté de culte et d’égalité de traitement entre tous les cultes, ce serait la moindre des choses que la communauté musulmane dispose d’une mosquée digne de ce nom dans la 5ème ville de France ». Une position également défendue par le responsable du Parti radical de Gauche 06, Jean-Christophe Picard. Samedi 10 décembre, journée internationale de défense des droits de l’Homme, une manifestation devrait être organisée par Nice fraternité devant la mairie. Etant donné les déclarations des uns et des autres, les deux autres dossiers de permis de construire déposés par des associations musulmanes il y a quelques mois, l’un sur le boulevard de l’Ariane, l’autre dans la plaine du Var, ont peu de chance d’aboutir. Le président du Conseil général Christian Estrosi qui, en 1991, avait déjà affirmé que s’il devenait un jour maire de Nice, aucune mosquée n’y serait édifiée, a fait savoir qu’il « s’opposerait fermement au projet de Nice-la Plaine ouvertement financé par une puissance étrangère ». En fait de « puissance », il s’agit d’un Saoudien qui, comme tous ceux qui aident à l’édification de mosquée dans le monde entier, ne doit pas être « considéré autrement que comme un mécène », assure Mustapha Dali, recteur de la mosquée de Cannes, en s’agaçant des « scénarios fantasmagoriques » sur les mythiques « fonds saoudiens ».

Pas qu’à Nice...

A Cannes la Bocca, l’Association cultuelle et culturelle des musulmans du bassin cannois qui ambitionne de construire une mosquée sur un terrain municipal risque aussi d’en être empêchée. « A Vence, alors que le maire s’est déclaré prêt à nous vendre un terrain, il l’a finalement préempté pour l’octroyer à une autre association », rappelle encore M. Benzamia, responsable de la Coordination musulmane azuréenne (CMA) et membre du CRCM. Dans le quartier des Moulins où il administre une salle de prière (une cave avec fuites et odeurs), les musulmans avaient demandé à pouvoir jouir de l’espace « d’une vieille synagogue. Or, celui-ci a été alloué à une association évangéliste », affirme M. Benzamia. Dans l’ensemble du département, on peut aujourd’hui espérer qu’un projet au moins aboutira, celui de l’association des musulmans de Carros. Le maire Antoine Damiani (PS), confirme que des démarches sont entamées pour rendre constructible un terrain situé à proximité de parc Forestier. Sous condition « de respect architectural », l’association des musulmans pourrait y édifier une mosquée. En attendant, au préfet qui vient d’affirmer dans le Monde « qu’il y a nécessité dans les Alpes-Maritimes comme ailleurs, pour les musulmans pratiquants, de disposer de lieux de culte en milieu urbain », les associations rappellent qu’il aurait le pouvoir de faire pression sur les mairies pour qu’elles cessent de systématiquement préempter. Et qu’il serait temps qu’il en joue.

Une étude encore confidentielle sur les lieux de culte

Une étude encore confidentielle [...] a été réalisée par des universitaires sur les lieux de culte musulman dans les Alpes-Maritimes. Il en existerait 37 dans le département, dont 16 situés au sein d’un foyer d’hébergement. 18 seraient concentrés à Nice, les autres étant répartis sur 13 communes, avec de forts manques à l’est et à l’ouest du département. La majorité des salles auraient une taille inférieure à 60 m² et 14 entre 60 et 99 m². La plupart seraient situés dans « des quartiers périphériques et peu visibles de l’extérieur » et seraient peu accessibles en voiture, faute de parking alentour. Outre les problèmes de précarité (les associations n’étant propriétaires que dans cinq cas) et d’insalubrité, les salles de prière sont généralement trop petites, ce qui, dans 20 lieux de culte, pousse les fidèles à prier dehors les vendredi et surtout lors des grandes fêtes. Dans 12 cas seulement, les femmes disposent d’une salle ou d’un espace réservé. Concernant les attentes exprimées, l’étude souligne celle de « construction d’une grande mosquée à Nice, voire pour certains de deux ou trois dans l’ensemble du département ». La notion « grande mosquée » ne renverrait pas seulement à la capacité d’accueil de l’édifice mais « à un lieu connu et reconnu comme tel : il y a là un fort enjeu de reconnaissance ». Par ailleurs, ce projet pourrait « aller dans le sens d’une plus grande unité de la communauté musulmane, là où certains regrettent une tendance à la dispersion ». « Nombreux sont ceux qui associent cette volonté fédératrice à une plus grande ouverture sur l’extérieur, c’est-à-dire en direction de la société locale. De plus l’édification d’une grande mosquée comme “vitrine” de l’Islam local pourrait permettre de favoriser le dialogue et la compréhension mutuelle ». Bien entendu, ces édifications ne devraient pas se faire au détriment des petites salles de prière et de « la recherche de solutions aux problèmes qu’ils rencontrent en termes d’accessibilité, de sécurité, d’insalubrité, etc. ».

Anne-Laure DE LAVAL

Discrimination antimusulmane

Cela se passe dans les Alpes-Maritimes. 120 000 musulmans pratiquants veulent pouvoir prier dans des mosquées. Cela se passe à Nice. Au centre de la ville. Une association de musulmans pratiquants, dénommée Moubarak, forte de 2 600 adhérents gère une salle trop petites, et les fidèles doivent prier sur le trottoir. Avec l’association des musulmans de France, ils cherchent un immeuble qui permettrait l’implantation d’une mosquée.

L’affaire était sur le point de se régler. Les propriétaires d’une construction de 800 m2 avaient confié la vente à une société immobilière. Le mandat de vente a été finalement annulé. Sur pression de la mairie, selon le président de Moubarak, membre du Conseil régional du culte musulman. Pourquoi ce refus ?

À cause de problèmes de stationnement. C’est du moins ce qu’affirme le président du Comité de quartier, Nice-Cœur de ville. Il a obtenu de commerçants et riverains 3 000 signatures contre l’implantation d’une mosquée. Je cite ses propos, rapportés dans Le Monde daté de ce lundi. « La religion n’est pas en cause. Mais c’est un quartier déjà touché par les travaux du tramway, et dont la circulation est engorgée. Les riverains craignent pour le stationnement ». Fin de citation. Le tram ou la mosquée, il faut choisir. Sans rire.

Non, ce n’est pas du tout pour cela, affirme l’adjoint de Jacques Peyrat, l’ex-FN devenu sénateur maire UMP de la ville. Auguste Verola, maire adjoint donc, en charge des cultes, élu du quartier, a l’esprit ouvert, n’est-ce pas, puisqu’il concède : « Les musulmans sont en droit de disposer d’une mosquée dans les Alpes-Maritimes  ». Mais il précise aussitôt : « pas dans le centre ville ». Pour quelle raison ? Parce que les riverains n’en veulent pas. Et pourquoi leur donne-t-il raison ? Je cite à nouveau : « il n’en faut pas dans le centre-ville, dans des quartiers où résident déjà des populations immigrées, afin d’éviter un certain communautarisme ». Une mosquée d’accord, soyons tolérants. Mais pas là où il y a des musulmans. Sans rire.

Alors à cause du tram, ou à cause du communautarisme ? Non, c’est pour une autre raison encore, nous explique Jacques Peyrat, tempêtant qu’il usera de son droit de préemption. C’est à cause du moment. Citation. « Ce n’est pas le moment, face aux violences urbaines et à la montée de l’Islam radical , d’installer en plein cœur de Nice une terre d’Islam. Je m’opposerai à toute implantation de mosquée à Nice ». Voilà qui augure mal de la suite des trois demandes de permis de construire déposés récemment. Et le sénateur maire de préciser qu’il peut encourager la création d’un lieu de prières, mais... à une dizaine de kilomètres.Sans rire.

Pas de mosquée à cause du tram. Pas de mosquée là où vivent déjà des musulmans. Pas de mosquée en ce moment. Trois hypocrisies pour justifier la discrimination. Une discrimination flagrante dans une des villes les plus peuplées de France. Lorsque des élus parlent et agissent ainsi, il ne faut pas s’étonner que certains ne croient plus en la République.

Olivier Duhamel
Chronique du mercredi 16 novembre, sur France Culture.




Un projet de mosquée à Nice suscite l’hostilité des riverains et du maire

par Paul Barelli, Le Monde, daté du 13 novembre 2005.


Au centre de Nice, les musulmans qui pratiquent leur culte dans une petite salle de prières située rue de Suisse sont parfois contraints, faute de places, de prier sur le trottoir. L’association Moubarak (2 600 adhérents), qui gère cette salle, et l’Association des musulmans de France cherchent à acheter un immeuble, afin d’y implanter une mosquée. L’association Moubarak avait engagé des pourparlers au sujet d’un immeuble de 800 m2, mais les propriétaires ont mis brutalement fin au mandat de vente, confié à la société immobilière Rispoli.

Le président de l’association Moubarak, Abdelhamid Razzouk, membre du conseil régional du culte musulman (CRCM) Provence-Alpes-Côte d’Azur, assure que la mairie « a fait capoter le projet en faisant pression auprès du propriétaire pour que la vente ne se fasse pas ». « Le maire, Jacques Peyrat, veut nous priver d’une mosquée, c’est une attitude raciste et discriminatoire », dit-il.

Le projet de mosquée a provoqué une réaction d’hostilité de la part de nombreux commerçants et riverains. Début octobre, le comité de quartier Nice-Coeur de ville a fait circuler une pétition pour faire obstacle à la vente qui a recueilli 3 000 signatures. Depuis que la vente de l’immeuble est compromise, le président du comité, Jean Laurent, fait part de son « soulagement ». « La religion musulmane n’est pas en cause, assure-t-il. Mais c’est un quartier déjà touché par les travaux du tramway et dont la circulation est engorgée. Les riverains craignent pour le stationnement. »

Auguste Verola, adjoint au maire chargé des cultes et élu du quartier, n’a pas le même point de vue : « Le problème de la circulation est un prétexte. Les riverains ne veulent pas d’une mosquée. Les musulmans sont en droit de disposer d’une mosquée dans les Alpes-Maritimes, mais il n’en faut pas dans le centre-ville, dans des quartiers où résident déjà des populations immigrées, afin d’éviter un certain communautarisme. »

« J’userai de mon droit de préemption, avertit le sénateur et maire (UMP) de Nice, Jacques Peyrat. Ce n’est pas le moment, face aux violences urbaines et à la montée de l’islam radical, d’installer en plein coeur de Nice une terre d’islam. Je m’opposerai à toute implantation de mosquée à Nice. » Le maire, cependant, se déclare prêt à favoriser l’implantation d’un lieu de prière dans la plaine du Var, à une dizaine de kilomètres du centre.

« Il ne faut surtout pas refuser un permis de construire parce qu’il s’agit d’une mosquée, estime le préfet des Alpes-Maritimes, Pierre Breuil. Il y a nécessité dans les Alpes-Maritimes comme ailleurs, pour les musulmans pratiquants, de disposer de lieux de culte en milieu urbain et pas forcément dans des banlieues lointaines. »

Les 120 000 membres de la communauté musulmane du département, qui disposent de 28 lieux de culte, souvent modestes, aspirent à pratiquer leur religion dans des mosquées. Quatre permis de construire ont été déposés ces derniers mois : un à Cannes, trois à Nice.

Paul Barelli