un “Mur des disparus” à Perpignan

publié le 4 juin 2007

Le 3 juin 2007, le conseil d’administration de la fédération nationale des Cercles algérianistes a annoncé pour le dimanche 25 novembre l’inauguration à Perpignan d’un “Mur des disparus”.

Le groupe d’historiens, qui a diffusé récemment le rapport intitulé En finir avec les guerres de mémoires algériennes en France ?, évoque ce projet de mur en notant, page 12, «  qu’un mur mettant en avant certains morts plutôt que d’autres représenterait, pour celui ou celle qui fréquenterait le
centre, un signe évident indiquant la proximité du centre avec une lecture du passé
ne faisant pas l’unanimité
 ». Leur point de vue est développé dans l’annexe du rapport que nous reprenons ci-dessous [1].

Nous reviendrons en bas de page sur le nombre des disparus qui seront honorés sur ce mur.

Des représentants des Cercles algérianistes, à Perpignan, le 3 juin 07. Au centre, Thierry Rolando et Suzy Simon-Nicaise.



Le “Mur des disparus” sera inauguré le 25 novembre 2007

par Josianne Cabanas, L’Indépendant du 4 juin 2007

Des délégués des 40 Cercles Algérianistes de France et d’Outre-Mer (9 000 adhérents) s’étaient réunis, hier, à Perpignan, autour de Thierry Rolando, président national, et de Suzy Simon-Nicaise, présidente départementale et vice-présidente nationale.

Au coeur des débats, la préparation du 34e congrès annuel de la fédération, qui se tiendra le 24 novembre, et le lendemain l’inauguration du “Mur des disparus”.
Suzy Simon-Nicaise rappelait ce que serait ce monument, dont le coût s’élèvera à de 55 000 euros, entièrement financés par des dons de particuliers et d’associations.

Un mur, de 15 m de long sur 2 m de haut, elevé dans le jardin Mère Anna-Maria Antigo, dans l’enceinte de l’ancien couvent des Clarisses de Perpignan (ancienne prison) ; au centre, un haut-relief, et de part et d’autre deux plaques portant les noms des 3 000 personnes disparues du fait du conflit algérien, entre 1954 et 1963. Parmi ceux-ci, 400 militaires du contingent, et des milliers de civils, hommes, femmes, enfants de tous âges. Et puis deux plaques encore, avec juste une épitaphe à la mémoire de tous ceux qui ont disparu sans laisser de nom sur les listes officielles, notamment les Harkis.

Les Harkis dont une étude fait état de 80 000 disparus.

Le premier mémorial en France

Thierry Rolando et Suzy Simon-Nicaise témoignent de l’énorme attente des familles « qui pourront enfin voir et toucher le nom de leurs disparus inscrits sur un monument ».

Une façon, après tant d’années d’attente, de faire le deuil, mais également et surtout de voir reconnaître la tragédie qui fut la leur par la création d’un « lieu de recueillement ».

Ce mur des disparus d’Algérie et de leur souvenir, sera le premier en France.

Pourquoi quarante ans après ? « Nous touchons là à un des tabous de la guerre d’Algérie, car ces disparus ne s’intégraient pas dans l’histoire officielle du conflit. La plupart ont disparu après la signature des accords d’Evian, le 19 mars 1962, ce qui est la preuve que ces accords n’ont pas toujours été respectés », expliquent M. Rolando et Mme Nicaise.

Et pour la première fois, ils se sentent soutenus par de récentes déclarations du président de la République, Nicolas Sarkozy, évoquant la nécessité d’inscrire les noms des disparus d’Algérie « sur un grand monument public ».

Ce monument public se trouvera à Perpignan où, pour le mois de novembre, le Cercle Algérianiste attend déjà des milliers de personnes.

Quant aux opposants à cette stèle et au centre de mémoire qui doit lui faire suite dans une salle de l’ancien couvent des Clarisses, ces opposants pèsent peu, numériquement parlant, à côté des 3 000 disparus Français, des 80 000 disparus Harkis, et de leurs familles. Pour Mme Nicaise : « Le mur des disparus est indissociable du centre de la mémoire, et il est impensable pour nous de nous asseoir à côté des bourreaux de ceux dont le nom sera inscrit sur le monument ».

Pour Thierry Rolando : « Nous n’avons aucune leçon à recevoir du PC ou de la LCR, qui ne sont pas à mettre au premier rang des vertus démocratiques. Nous voulons seulement que l’on reconnaissance la souffrance des Pieds-Noirs et que l’on respecte leur mémoire ».

La date inaugurale du 25 novembre a été arrêtée entre le Cercle Algérianiste et la municipalité.


Josianne Cabanas

Une note sur le “Mur des disparus”

L’éventuelle érection d’un “Mur des disparus” ne peut pas être ici évoquée
comme la question de la réalisation d’un site public de documentation et d’exposition sur l’Algérie. En effet, si cette dernière initiative est susceptible d’une analyse fondée sur
des éléments d’histoire et de méthodes des sciences sociales, et le rapport qui précède
en témoigne, l’inscription des noms des Français d’Algérie disparus pendant la
guerre d’indépendance sur un mur relève plus précisément de la politique mémorielle.
C’est la raison pour laquelle il apparaît préférable de dissocier, analytiquement, les
deux questions. De plus, la thématique du “Mur des disparus” n’a fait l’objet ni
d’un travail spécifique ni de débats collectifs lors de la Journée d’Etudes du 19 avril
dont la présente synthèse est en grande partie l’émanation. On se contente donc de
définir une position collective modérée et argumentée.

Il a été longuement souligné que toutes les violences devaient être dites
 [2], et
l’on doit ajouter que les Français d’Algérie devenus pieds – noirs ont parfaitement le
droit d’honorer leurs morts. Mais l’inscription, sur un mur, des noms de tous les
disparus parmi les Français d’Algérie se heurte à un problème éthique, puisque cela
reviendrait, de facto, à graver dans la pierre les noms de ceux, minoritaires, qui
figurent parmi les anciens activistes de l’OAS. De la sorte, les descendants des
victimes de cette organisation criminelle se sentiraient légitimement insultés. Mais
dans la mesure où de nombreux individus furent victimes de la fusillade de la rue
d’Isly, le 26 mars 1962 à Alger, ou des évènements tragiques d’Oran, le 5 juillet de la
même année, sans être coupables d’aucune exaction ou d’aucun acte terroriste, leurs
noms pourraient être mentionnés. Compte tenu du fait qu’il n’est pas possible
d’établir une liste rigoureuse de victimes non liées à l’OAS, deux solutions peuvent
être retenues :

  1. La première consiste a renoncer à l’érection d’un “Mur des disparus”, le
    projet étant inspiré d’une politique mémorielle ne pouvant faire l’unanimité pour les
    raisons évoquées ;
  2. La seconde consiste à inscrire sur le même mur l’ensemble des victimes du
    conflit, en mentionnant les Français d’Algérie, en évoquant les Harkis, et en signalant
    les victimes connues (Max Marchand, Mouloud Feraoun, Salah Ould Aoudia) ou
    anonyme de l’OAS, de façon à ne point procéder à un choix entre les différentes catégories de victimes.

Sans juger de la légitimité des revendications mémorielles, et en s’interdisant
tout arbitrage entre des groupes d’individus porteurs de mémoires en conflit, il
apparaît que cette position est la seule qui puisse être collectivement soutenue dans
le cadre de notre démarche.

Note de la LDH de Toulon - On reste perplexe devant le nombre annoncé par le cercle algérianiste de 3000 disparus du fait du conflit algérien entre 1954 et 1963.

D’une part, les historiens ne semblent pas disposer de suffisamment d’éléments pour pouvoir évaluer ce nombre de façon précise.

Il faudrait d’autre part préciser ce que l’on dénombre : si les historiens semblent s’accorder sur environ 3000 disparus parmi les militaires du contingent et les civils considérés comme européens, en revanche le nombre de disparus dans la population civile dite musulmane [3] ne semble pas avoir été évalué.

[1Rédigé par Eric SAVARESE, le rapport intègre les contributions,
réflexions et propositions de Raphaëlle BRANCHE, Maîtresse de conférences,
Université de Paris I, Jean Robert HENRY, Directeur de recherche, CNRS, Jean–Charles JAUFFRET, Professeur, IEP d’Aix en Provence, Claude LIAUZU, Professeur
émérite, Université de Paris VII, Gilbert MEYNIER, Professeur émérite, Université de
Nancy II, Valérie MORIN, Docteure en histoire, Université de Paris VII, Guy
PERVILLE, Professeur, Université de Toulouse Mirail, Eric SAVARESE, Maître de
conférences, Université de Perpignan Via Domitia, Yann SCIOLDO–ZURCHER,
Docteur en histoire, EHESS, Benjamin STORA, Professeur, I.N.A.L.C.O., Sylvie
THENAULT, Chargée de recherche, CNRS.

Le rapport des historiens est téléchargeable dans son intégralité sur le site de l’Université de Perpignan (22 pages au format PDF - 1.6 Mo) : http://www.univ-perp.fr/modules/res....
Sa conclusion figure sur notre site : Eric Savarèse : en finir avec les guerres de mémoires algériennes en France ?.

[2Voir notamment la page 15 du rapport : « Il convient donc, d’une part, de dire les exactions commises dans tous les camps, et de n’omettre ni les crimes de l’OAS, ni la séquence tragique de la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars 1962 à Alger, ni les crimes perpétrés le 5 juillet, à Oran, ni la torture, ni le rôle de l’armée, ni les exécutions sommaires, ni les attentats, ni la « corvée de bois », etc...
Fondée à dire la violence pour apaiser les souffrances, une telle approche n’a de sens que si toutes les
souffrances et toutes les violences sont conjointement évoquées ».

[3Rappelons — voir notre page Français, Juifs, Musulmans en Algérie de 1830 à 1962 — qu’en Algérie coloniale un musulman converti au catholicisme pouvait rester soumis au « code de l’indigénat », et donc ne pas bénéficier de la pleine nationalité française.