Histoire coloniale et postcoloniale

Guatemala : condamnation pour génocide d’un ancien chef de l’État

publié le 27 mai 2013 (modifié le 14 janvier 2017)

D’abord nous tuerons tous les subversifs,
ensuite nous tuerons leurs collaborateurs,
puis leurs sympathisants,
suivis par ceux qui restent indifférents,
et enfin nous tuerons les timides.

Général Iberico Saint-Jean
gouverneur de la province de Buenos Aires (Argentine) en 1977

Communiqué d’Amnesty international

Le 10 mai 2013

Une condamnation historique prononcée au Guatemala fait enfin triompher la justice


La condamnation du général Efraín Ríos Montt, ancien président du Guatemala, pour un génocide et des crimes contre l’humanité commis alors qu’il était au pouvoir, est une avancée historique dans le cadre de la longue quête de justice entreprise par la nation, a déclaré Amnesty International vendredi 10 mai.

Efraín Ríos Montt a été déclaré coupable et condamné à 80 ans de réclusion pour son rôle – en tant que responsable moral – dans l’homicide de 1 771 personnes et le déplacement forcé de dizaines de milliers d’autres dans la région du triangle ixil du département d’El Quiché (sud du pays), en 1982 et 1983, tandis que le conflit armé interne au Guatemala battait son plein.

Poursuivi pour ces mêmes crimes, le général José Mauricio Rodríguez Sánchez, chef du renseignement du général Ríos Montt lorsque celui-ci était au pouvoir, a été acquitté.

« Avec cette condamnation, le Guatemala montre l’exemple dans une région où l’impunité pour les crimes du passé reste malheureusement la norme », a souligné Sebastian Elgueta, spécialiste du Guatemala à Amnesty International.
« Le Guatemala doit désormais prolonger ce moment historique en veillant à ce que tous ceux qui ont pris part aux meurtres, actes de torture, viols et disparitions de dizaines de milliers de personnes soient traduits en justice. »

Une commission vérité soutenue par les Nations unies a établi qu’au cours du conflit interne guatémaltèque, qui a duré 36 ans (1960-1996), quelque 200 000 personnes avaient été tuées ou avaient « disparu ». Plus de 80 % des victimes étaient d’ascendance maya.

Malgré des efforts récents visant à renforcer la justice et l’obligation de rendre des comptes pour les abus du passé, les forces armées guatémaltèques ne coopèrent toujours pas aux enquêtes sur les violations commises lors du conflit armé.
L’armée continue à refuser de fournir des informations dans le cadre des enquêtes sur les homicides, les disparitions forcées, le recours au viol comme arme de guerre et d’autres crimes commis pendant le conflit.
La manière dont elle bloque l’accès à ces informations place un lourd fardeau sur les familles et victimes cherchant à obtenir justice ou simplement à découvrir ce qui est advenu de leurs proches « disparus ».

« La condamnation qui vient d’être prononcée est un rappel au gouvernement actuel de son devoir vis-à-vis des victimes de la guerre. Le président doit mettre cette avancée à profit afin que l’armée coopère réellement aux enquêtes sur les crimes du passé. »

Au Guatemala, les témoins des massacres de Mayas
rouvrent les plaies du passé

par Jean-Michel Caroit, Le Monde, le 27 mars 2013


Les témoins, au rythme d’une douzaine par jour, puisent dans leur mémoire pour rappeler l’horreur des massacres qui ont ensanglanté le Guatemala il y a trente ans. Impassible, l’ancien dictateur Efrain Rios Montt, 86 ans, écoute les récits des survivants de la stratégie la « terre brûlée » qu’il avait ordonnée pour lutter contre la guérilla communiste sur les hautes terres habitées par les Indiens mayas.

Depuis l’ouverture du procès du général, accusé de génocide et de crimes contre l’humanité, devant un tribunal dit « de haut risque », le 19 mars, soixante-deux personnes ont défilé à la barre. Plus de deux cents témoins sont attendus, des rapports d’experts et des centaines de certificats d’exhumation seront présentés. Efrain Rios Montt, au pouvoir du 23 mars 1982 au 8 août 1983, et son ancien chef du renseignement militaire, le général du cadre de réserve José Mauricio Rodriguez, sont accusés d’être responsables du massacre de 1 771 Mayas de l’ethnie Ixil dans le Quiché, au nord-ouest du Guatemala.


« Je suis venue pour demander justice », a commencé Elena Caba, lundi 25 mars. Comme la plupart des survivants, elle s’exprimait en ixil et sa déclaration était traduite en espagnol par un interprète. Elle a raconté comment des soldats ont massacré 96 personnes de son village de Xel, le 3 avril 1982. Ses parents et ses trois frères ont été tués par balles et à coup de machette : « Les enfants et les bébés ont été jetés dans une rivière où ils se sont noyés. » Blessée par balle et la jambe fracturée, Elena Caba, alors âgée de 8 ans, a pu gagner la rive et se cacher.

« ARRACHER LEUR CŒUR AUX MORTS ET LES BRÛLER »

Francisco Pablo Carrillo et d’autres survivants ont raconté comment les soldats séparaient les jeunes filles pour les violer avant de les assassiner. « Les soldats sont arrivés le 3 février 1982, ils ont obligé les habitants à rentrer dans leur maison et ils y ont mis le feu, 264 personnes sont mortes », a raconté Juan Sajiq Aguilar. Les survivants ont fui dans les montagnes. « Des nouveau-nés sont morts de faim et de froid, notre seule alimentation était des racines et des herbes et les avions nous bombardaient », s’est souvenu Juan Raymundo.

Selon tous les témoignages, les militaires brûlaient les villages et les champs de maïs et tuaient les animaux. Le 25 mars 1982, 35 personnes ont été massacrées dans le village de Canaquil. « Les soldats ont arraché leur cœur aux morts avant de les entasser dans une maison et d’y mettre le feu », se souvient Nicolas Brito.


Les avocats du général ont multiplié les manœuvres dilatoires pour retarder le procès. Ils ont essayé, sans succès, de récuser la présidente du tribunal, Jazmin Barrios. L’un d’eux, Francisco Palomo, a demandé à un témoin s’il avait été payé. « Tous les témoignages disent la même chose, ont-ils suivi un cours ? », a-t-il ironisé. Les défenseurs ont insisté sur la présence d’Indiens mayas dans l’armée et les milices paramilitaires pour contrecarrer l’accusation de génocide. Ils ont répété qu’aucun élément ne prouvait que les ordres venaient du général Rios Montt.

« JE N’AI JAMAIS REÇU L’ORDRE D’ALLER MASSACRER UNE POPULATION »

Le ministère public et les avocats des victimes ont assuré que la responsabilité de l’ancien dictateur sera établie grâce aux témoignages, aux expertises et à des documents militaires déclassifiés. L’accusation s’appuie sur trois plans de campagne, Victoria 82, Firmeza 83 et Operacion Sofia, qui détaillent la stratégie contre-insurrectionnelle de l’état-major, dont le chef était le général Rios Montt.

Sans le courage de la procureure générale, Claudia Paz y Paz, et les pressions des organisations de défense des droits de l’homme, il eut été difficile de mettre fin à l’impunité qui a protégé le général pendant trois décennies. Mais le procès se heurte à de vives résistances.

L’organisation patronale CACIF a souligné que « les actes de violence qui ont caractérisé le conflit armé ne pouvaient en aucun cas être qualifiés de génocide ». Une position partagée par le président guatémaltèque Otto Pérez Molina. « Il n’y a pas eu de génocide au Guatemala, personnellement je n’ai jamais reçu l’ordre d’aller massacrer une population », a-t-il déclaré.

Général du cadre de réserve, en poste dans la province du Quiché durant le conflit qui a fait plus de 200 000 morts entre 1960 et 1996, il a été accusé de violations des droits de l’homme, ce qu’il a toujours nié.

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Compléments