Histoire coloniale et postcoloniale

Louvroil : inauguration d’une stèle à la mémoire de toutes les victimes de la guerre d’Algérie

publié le 11 octobre 2007 (modifié le 19 août 2019)
[La Voix du Nord, mardi 9 octobre 2007]

Une stèle dédiée aux anciens combattants d’Afrique du Nord a été inaugurée à Louvroil samedi en haut du parc jouxtant la médiathèque. L’occasion de constater que la guerre d’Algérie reste un sujet sensible.

Il aura donc fallu attendre quatre ans pour que cette stèle voit le jour. Il faut dire que le projet, piloté et financé par la municipalité, a été mené conjointement par la FNACA et l’UNC-AFN, deux associations d’anciens combattants d’Algérie aux affinités politiques différentes et qui divergent notamment sur la date commémorative de la fin de la guerre d’Algérie (19 mars 1962 pour les premiers, plus tard pour les seconds). N’empêche que, chose rare, les deux associations ont finalement réussi à s’entendre. Même si, pour éviter tout quiproquo à venir, il a fallu se mettre d’accord sur le fait qu’aucune cérémonie n’aurait lieu devant cette stèle, le monument aux morts y étant déjà dévolu...

Samedi matin, près de soixante drapeaux étaient donc représentés pour inaugurer cette stèle dédiée « à la mémoire des anciens d’Afrique du nord (1952-1962) ». Dans les discours des présidents des associations patriotiques, il fut surtout question de paix, de mémoire, de réconciliation, et d’hommage à trois jeunes Louvroiliens morts en Afrique du Nord.

De son côté, le maire de Louvroil, Annick Mattighello, a insisté sur la nécessité de reconnaître « toutes les victimes » de la guerre d’Algérie, qu’elles soient françaises ou algériennes, et a brocardé la politique coloniale de la France. Si les membres des associations patriotiques ont su faire fi de leurs divisions pour aboutir à l’inauguration de cette stèle, Daniel Despeghel, conseiller municipal de Louvroil, n’a pu s’empêcher de polémiquer. A l’issue de la cérémonie il dénonçait « un discours politique » de Mme Mattighello.

FLO. M.



Discours de madame Mattighello, maire de Louvroil, Conseillère Régionale, Chevalier de la Légion d’Honneur

Nous sommes assemblés aujourd’hui pour inaugurer cette stèle à la mémoire de toutes les victimes de la guerre d’Algérie. Nous avons une pensée particulière pour les trois enfants de la commune qui y trouvèrent la mort : Michel DEMULDER, Hubert PIERRE, Richard Emmanuel POUILLAUDE. Cette stèle et cette cérémonie sont le fruit de la volonté et du travail commun des membres des associations UNC et FNACA de Louvroil et de la municipalité. Elle symbolise la nécessité de reconnaître et d’honorer la mémoire de toutes les victimes de la guerre d’Algérie.

Elle ne dit pas que les différences et les divergences quant au vécu, à l’analyse et à l’histoire de ces tragiques évènements sont effacées. D’un commun accord entre les deux associations et la municipalité il a été convenu que cette stèle ne sera le lieu d’aucune autre cérémonie que celle d’aujourd’hui. Les autres cérémonies continueront à se faire au monument aux morts.

Comme le dit l’historien algérien Mohammed Harbi : « il est indispensable de délester ce passé de sa charge affective et du ressentiment ». De part et d’autre de la Méditerranée cela exige un travail de vérité conséquent, courageux, déterminé. Ce travail est engagé depuis des années mais il tarde à obtenir les gestes officiels qui pourraient enfin lui permettre d’apaiser les douleurs et les traumatismes que cette guerre a provoqués pour des centaines de milliers de personnes en France comme en Algérie. Reconnaître les faits. La guerre d’Algérie n’a pas éclaté dans un ciel serein. Elle surgit au terme d’une longue période de colonisation de ce Pays. C’est le 5 juillet 1830 qu’Alger est occupée pour la première fois par le corps expéditionnaire français. Il apparaît nécessaire que la France reconnaisse que la colonisation, en Algérie comme ailleurs, était faite pour dominer et non pour civiliser. Que l’Etat français reconnaisse sa responsabilité dans les drames, les humiliations, les souffrances engendrées par le système colonial.

Le 8 mai 1945, alors que la France fêtait la victoire, son armée massacrait des milliers d’algériens à Sétif et à Guelma. Ce traumatisme radicalisera irrémédiablement le mouvement national.

En novembre 1954, alors qu’éclate ce que l’ on n’appelle pas encore la guerre d’Algérie, le monde vit paradoxalement la fin de l’époque coloniale. Tunisie, Corée, Indochine, Maroc acquièrent leur indépendance. Cette guerre aura duré 8 ans. Elle aura fait 30 000 victimes côté français. Les victimes côté algérien se comptent par centaines de milliers. Le dénombrement précis des victimes algériennes de représailles collectives n’a jamais été réalisé. La mémoire de ces morts est ensevelie à jamais. La douleur des hommes qui ont subi les violences de la guerre a été mise à l’écart. Un million de pieds noirs ont été contraints à l’exil. Un million cinq cent mille soldats ont été mobilisés, entraînés malgré eux dans une guerre qui n’était pas souvent la leur. Des milliers de harkis eux aussi enrôlés de gré ou de force ont été abandonnés par le gouvernement français et massacrés en Algérie après les accords de 1962.Les rescapés n’ont obtenu que très récemment un début de reconnaissance. Les victimes de l’OAS se comptent par centaines. Je reste volontairement imprécise, la bataille des chiffres n’a pas de sens en dehors d’un travail scientifique. L’ histoire officielle n’en a pas encore été écrite , du fait de l’ouverture tardive des archives et de la réticence de l’Etat à en dévoiler certaines. Avec Quatre lois d’amnistie c’est la volonté d’organiser l’oubli qui domine à ce niveau, malgré des travaux universitaires et d’historiens de plus en plus nombreux et sérieux. Quarante cinq ans plus tard les traumatismes liés à cette guerre hantent des centaines de milliers de personnes des deux côtés de la Méditerranée. Les anciens appelés ont du mal à parler de cette « sale guerre » où exécutions sommaires, rafles, tortures ou viols faisaient parie de l’arsenal de combat. C’est une mémoire qui souffre. Une souffrance vécue dans le silence le plus intime qui se traduit par de l’anxiété, des dépressions.

A ces anciens combattants, à toutes celles et tous ceux qui ont été confrontés à cette guerre, à la mémoire de toutes ses victimes, aux générations actuelles, nous devons la vérité et une histoire établie dans les règles qui en font un savoir scientifique.

Aucun homme ayant vécu la guerre n’en ressort indemne.
Aucun peuple ayant subi la guerre n’en ressort indemne.
Alors n’oublions jamais : il n’y a pas de guerre propre.