Histoire coloniale et postcoloniale

Les chercheurs contre l’institutionnalisation de l’identité nationale

publié le 29 juin 2007 (modifié le 8 octobre 2019)


Communiqué de presse

La centaine de participants au forum sur l’instauration d’un ministère dit de « l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement » réunis ce mercredi 27 juin 2007, opposés à la création de ce ministère et résolus à résister à ses visées appellent l’ensemble des associations professionnelles et syndicales des
enseignants, formateurs, éducateurs et chercheurs, les journalistes de la presse écrite, de la radio et de la télévision, les éditeurs, les revues en sciences humaines et sociales, les organismes de réflexion affiliés à des partis politiques, syndicats et associations à assumer leurs responsabilités sociales et politiques dans un tel contexte historique. Tous
sont invités à participer à la mise en place d’un observatoire de ce ministère, de l’action publique dans ses domaines de compétences et de ses effets dans la société.

Un premier groupe de travail se réunira dès le début du mois de septembre pour organiser un dispositif d’observation sociologique de ce ministère et de ses effets [1]

En outre, afin de faire face aux orientations annoncées de ce ministère dans le domaine de la culture et de l’éducation, il a été décidé de créer un groupe de vigilance sur l’indépendance de l’enseignement et de la recherche avec pour mission d’examiner et d’évaluer les appels d’offre pour la recherche ainsi que les subventions publiques aux associations et d’assurer une mission de veille en ce qui concerne les programmes et les manuels scolaires.

Enfin il a été décidé d’organiser un réseau national de soutien aux réflexions collectives et aux débats publics, nationaux et internationaux, sur les amalgames opposant l’immigration à l’identité nationale et sur l’institutionnalisation du racisme et
de la xénophobie.

le 27 juin 2007 – 18 h.
Contact : afa@msh-paris.fr

COMMUNIQUÉ LDH

Paris, le 29 juin 2007

La LDH aux côtés des chercheurs contre l’institutionnalisation de l’identité nationale

La Ligue des droits de l’Homme se joint à la demande des chercheurs opposés à la création d’un ministère dit de « l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement » réunis le 27 juin à Paris à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Elle s’adresse avec eux à l’ensemble des associations d’enseignants, éducateurs et chercheurs, aux revues de sciences humaines et sociales, aux éditeurs, aux journalistes de la presse écrite, radio et télévision, aux syndicats, associations et partis politiques, pour que, dans l’exercice de leurs responsabilités, ils s’interrogent publiquement sur la signification et les implications d’une telle décision.


La LDH soutient la mise en place d’un observatoire de ce ministère, de l’action publique dans ses domaines de compétences et de ses effets dans la société. Et elle s’associe au réseau de soutien aux réflexions collectives et aux débats publics sur les amalgames opposant l’immigration à l’identité nationale et sur l’institutionnalisation du racisme et de la xénophobie.

Une pétition internationale

NON AU MINISTERE DE L’IMMIGRATION ET DE L’IDENTITE NATIONALE

Comme l’ont souligné les historiens démissionnaires des instances officielles de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, associer « immigration » et « identité nationale » dans un ministère n’a jamais eu de précédent dans l’histoire de la République : c’est, par un acte fondateur de cette présidence, inscrire l’immigration comme « problème » pour la France et les Français dans leur « être » même.

En tant que citoyens, ce rapprochement nous inquiète car il ne peut que renforcer les préjugés négatifs à l’égard des immigrés. De notre point de vue, l’identité nationale constitue, aujourd’hui, une synthèse du pluralisme et de la diversité des populations et ne saurait être fixée dans le périmètre d’un ministère.

Le décret du 31 mai 2007 qui définit les compétences de ce nouveau ministère montre, de surcroît, que les effets institutionnels dépassent la seule question de sa dénomination. Ainsi, ce ministère, qui détient en priorité des pouvoirs de police et de contrôle est aussi chargé de « promouvoir l’identité nationale » et de définir « une politique de la mémoire » dans le domaine de l’immigration. Il dispose d’une autorité complète et nouvelle sur l’asile politique et d’une autorité partagée sur une multitude d’administrations, y compris sur la « direction de la mémoire, du patrimoine et des archives » du ministère de la Défense.

Cette confusion des rôles et des fonctions est inadmissible et inquiétante. Nous protestons énergiquement contre la dénomination et les pouvoirs dévolus à ce ministère et demandons solennellement au Président de la République de revenir à des choix plus conformes aux traditions démocratiques de la République française.

Pour signer cette pétition, rendez-vous sur le site http://www.upolin.org/, destiné à rassembler des documents et des analyses historiques.



Les chercheurs se mobilisent contre l’identité nationale



Par André Gunthert, samedi 2 juin 2007 [2]

Alors même que Brice Hortefeux livrait au Figaro un entretien très ferme sur les objectifs de son nouveau ministère, le groupe des historiens démissionnaires de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) organisait hier une première réunion à l’EHESS pour faire le point sur leur initiative. Reçus mardi dernier par le ministre de l’identité nationale et de l’immigration, ils n’ont pu que constater la fin de non-recevoir opposée à leur protestation. Initiée par des groupes d’extrême-droite comme le club de l’Horloge ou le Grece, puis véhiculée par le Front national, l’association des expressions « identité nationale » et « immigration » comporte de fortes connotations xénophobes, explicitement admises par le candidat Sarkozy lui-même, lorsqu’il expliquait que cette proposition permettrait de “récupérer le vote FN” (Libération du 12/04/2007). A contrario, le ministre a tenté de banaliser l’intitulé en le ramenant aux questions de citoyenneté, et a opposé l’argument d’autorité du suffrage universel, devant lequel il faudrait s’incliner sans discuter, ce qui est une vision curieuse du débat démocratique.

Devant une salle comble, une discussion nourrie a permis de recontextualiser la proposition gouvernementale et de prendre la mesure du caractère exceptionnel de cette innovation sémantique et administrative, dont le seul précédent historique est le commissariat général aux questions juives du gouvernement de Vichy. Avec ce nouveau ministère, c’est un consensus installé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, visant à empêcher le retour d’idéologies qui avaient conduit à la catastrophe, qui vole en éclats. Malgré les déclarations rassurantes des responsables, les décrets d’applications délimitant les compétences de la nouvelle entité, qui récupère notamment la responsabilité de l’asile et qui exercera une compétence partagée sur la direction de la mémoire du patrimoine et des archives (voir extrait vidéo), constituent autant d’indications précises d’une incontestable volonté politique. Les historiens ont indiqué qu’ils entendaient poursuivre leur mouvement, réclamant le retrait de la notion d’« identité nationale » de l’intitulé et des fonctions du ministère, qu’il n’appartient pas à un organisme d’Etat de définir ni d’encadrer.

« La vision de la nation est ethnicisée »



Maryse Tripier, sociologue, dénonce la posture de Sarkozy face à l’immigration


par Catherine Coroller, Libération, 29 juin 2007


Maryse Tripier est professeur émérite de sociologie à l’université Paris-Diderot, auteur avec Andrea Rea de Sociologie de l’immigration (éd. La Découverte, 2003). Elle a participé au forum organisé par le réseau Terra et plusieurs associations de chercheurs en sciences humaines (lire ci-dessous). Elle analyse la posture de Nicolas Sarkozy face aux questions d’immigration.

  • Pour vous, la création d’un ministère dont l’intitulé associe immigration et identité nationale n’intervient pas aujourd’hui par hasard.

Elle institutionnalise une forme de lepénisation des esprits à laquelle participent de nombreux médias depuis vingt ans sur fond de très forte dérive populiste. L’immigré, c’est l’« autre », forcément dangereux, menaçant. Elle instaure une logique unilatérale de tri entre les « bons » et les « mauvais » immigrés, voire les « bons » et les « mauvais » Français (enfants d’immigrés, par exemple). La vision de la nation est totalement figée et ethnicisée. Elle préexisterait, fixe et homogène, et ne serait pas agitée de conflits internes, de combats qui la construisent. Or nul Etat ne peut en donner la définition. D’ailleurs les immigrés ne s’intègrent pas à un objet abstrait mais dans les milieux ­populaires.

  • Ne faites-vous pas un procès d’intention à Nicolas Sarkozy ?

Pour moi la ligne jaune a été franchie avec les expulsions d’enfants. Brice Hortefeux, lui aussi, annonce un chiffre d’expulsions en 2007 et 2008 et contredit par avance l’analyse « au cas par cas ». Il rend institutionnelle une logique de suspicion. Pour limiter à tout prix les possibilités pour les étrangers de venir s’installer en France, on durcit encore le regroupement familial, on externalise les frontières, on réduit drastiquement le droit d’asile, qui a été injustement absorbé par le nouveau ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale.

  • Comment Sarkozy a-t-il réussi à s’allier une majorité de l’opinion publique ?

Il a réussi un casting « de rêve » pour son nouveau gouvernement. C’est sa vitrine, et pour les gens ça n’est pas simple de décrypter ses intentions.

  • N’est-ce pas votre rôle à vous, universitaires, spécialistes des questions d’immigration, que de rétablir une certaine vérité ?

Le principal obstacle pour nous, c’est l’anti-intellectualisme, la délégitimation des intellectuels qualifiés de « petite intelligentsia » . L’opinion publique dirait : « Vous ne savez pas, mais nous nous savons ce qui se passe près de chez nous. » Il faut que nous, chercheurs et enseignants-chercheurs, nous nous battions sur ce terrain, car nous produisons des connaissances, savons lire les chiffres. Nous menons des enquêtes, nous ne faisons pas que produire de la pensée simplifiée. Il nous faudra sans cesse rétablir les faits et les enseigner. Plus concrètement, dans la période, que nous réalisions des synthèses de nos travaux, des argumentations audibles. Le suffrage universel ne peut condamner au silence toute réflexion critique.

[1Les chercheurs souhaitant participer à la mise en place de cet observatoire indépendant sur la genèse de ce ministère, ses activités et ses effets dans la société sont invités à prendre contact avec J. Valluy.

Une première réunion aura lieu début septembre pour organiser le dispositif de recherche sociologique sur les activités et évolutions des directions ministérielles concernées, sur les activités du cabinet ministériel, sur les politiques législatives
et budgétaires qui en seront issues, sur l’action publique de terrain dans les différents domaines concernés, sur les effets plus larges de cette création ministérielle dans la société française.

L’objectif de travail est de préparer des publications pour faire état dans les prochains mois des premières observations effectuées.

Contact : jerome.valluy@univ-paris1.fr.

[2Source de l’article : http://www.arhv.lhivic.org/index.ph....