Histoire coloniale et postcoloniale

contrôle des morts et des vivants en Kabylie, par Si Hadj Abdenour

publié le 18 avril 2007 (modifié le 21 avril 2007)

Demain, c’est le jour du marché à Michelet [1]. Il faut se préparer pour y être à l’heure prévue de l’ouverture.
La veille, comme à l’accoutumée, un large conseil s’est déroulé avec ce qui restait des membres de la famille presque totalement décimée par l’armée française. Ce conseil de famille se tenait jadis habituellement à la maison d’en haut – en kabyle akham oufella.

Nous irons y exposer, ou mieux exhiber comme aurait dit mon père, notre marchandise aux habiles négociants de Michelet : une vache et son veau, pour subvenir aux besoins d’une famille de quarante personnes vivant toutes dans l’indivise. Une véritable smala d’Abdelkader. Tous les préparatifs ont été achevés, le qui fait quoi, l’heure de départ de chacun et le lieu de rendez-vous avant l’entrée du marché.

6 heures du matin, debout ! pour ceux qui doivent précéder tout le monde, ceux qui doivent s’y rendre à pied, conduisant les bêtes et accompagnés de l’âne que l’on chargera au retour des commissions et des divers achats faits avec l’argent de la recette du jour.

C’est mon oncle Mohand Ouali et moi-même qui avons été désignés pour cette corvée, une galère de 10 km à pied, la distance qui sépare en fait Iferhounene de l’emplacement du marché de Michelet. Les autres, mon grand-père Hadj Ali, un habile négociant, un virtuose du marchandage et des occasions commerciales en or, doivent nous rejoindre à bord d’un fourgon type Renault de couleur rouge conduit par mon oncle maternel Sadek.

Arrivés à l’entrée de la ville, mon oncle Mohand Ouali et moi, sommes stoppés net par un barrage de la gendarmerie française qui procède aux vérifications d’identité. Ceci en rapport bien sûr avec ce qu’ils appellent eux les fellagha et que nous connaissons comme étant de valeureux et courageux maquisards ou moudjahiddines en arabe.
Une jeep barre la partie droite de la chaussée à cet endroit non loin de Michelet. Le gendarme au képi, compulse un fichier contenu dans un boîtier en bois et posé sur le capot de son véhicule.
Sans prêter attention au petit enfant que je suis, planté devant lui, épiant plutôt que scrutant curieusement et minutieusement les gestes prestes et précis du gendarme qui tire une à une les fiches chargées de renseignements qui peuvent avoir un lien quelconque avec chacune des personnes qui se présentent à lui pour le contrôle.

Il demande alors à mon oncle de présenter sa carte d’identité. Après que mon oncle se soit exécuté illico presto, d’une main de magicien, le gendarme extirpe du volumineux fichier une petite fiche qui contient tous les renseignements concernant le sergent Si Hadj Mohand Mbarek, du FLN, né le …, fils de … et de …, abattu en 1958 dans la forêt d’Ichariden à mi-chemin entre Fort National et Michelet. Toutes les informations y figurent avec une précision remarquable. C’est alors que je comprends de quoi il s’agit, malgré mon très jeune âge : les représailles vont s’abattre sur nous d’un instant à l’autre.

Le gendarme agitant cette petite carte commence alors l’interrogatoire :

« Connaissez vous Si Hadj Mohand Mbarek ? »
« Abaden (jamais) » répond mon oncle Mohand Ouali.
La réponse à cette première question me fait presque sourire et me laisse perplexe, car, compte tenu de l’éducation que nous avons reçue dans la famille, nous ne pouvons mentir [2]. Or, je viens d’assister à un premier mensonge d’adulte et de surcroît de la part de mon grand-oncle, un parfait connaisseur du Coran. Ce comportement était-il une manifestation de naïveté, d’honnêteté, ou bien tout simplement une marque de notre retard d’un siècle et demi [3] ? Difficile de répondre.

Et le gendarme d’ajouter : « il est mort au djebel ! »
Mon oncle : « oui, il est parti, je ne sais plus où il est. Il y a longtemps que je ne l’ai plus revu. »
Le gendarme : « vous ne savez donc pas où il est ? Il est mort. »
Mon oncle, très religieux : « que Dieu ait son âme »
Le gendarme : « c’est votre fils et vous faites semblant de ne pas savoir qu’il est au maquis ? »
Mon oncle, visiblement excédé : « c’est vous qui l’avez tué, alors pourquoi me le demandez-vous ? Puisque vous en savez sur lui plus que je n’en sais moi-même »
Le gendarme : « vous allez faire demi tour et retourner d’où vous êtes venus immédiatement. »

Mon oncle insiste en essayant de contenir sa peur et en même temps son émotion, tout en feignant d’attirer la clémence du gendarme sur moi pour ne pas m’abandonner à la lourde charge de continuer le trajet tout seul avec une vache de cette taille - j’allais dire sur les bras - suivi de son petit et d’un bourriquot.

Rien n’y fait. Pire, le gendarme commence à s’énerver : «  Je vous ai dit de partir immédiatement ! Oust ! Je ne veux plus vous voir et tâchez de ne plus revenir au souk de Michelet.  »

C’est à ce moment qu’arrive la « Mille kilos » de la famille, ce fourgon Renault de l’époque, avec Hadj Ali à coté du chauffeur, l’arrière bondé de gens. Mon grand-père tente d’intercéder, mais en vain. Le gendarme s’en prend alors aux occupants du véhicule qui vient d’arriver :

«  Descendez tous de ce véhicule et mettez-vous face à la montagne (du Djurdjura), en me tournant le dos. Et surtout que personne ne se retourne !  »
Mon grand père s’adresse à son fils qui n’est autre que mon oncle Mohand Ouali : « Que se passe-t-il mon fils ? Que te reproche-t-on ?  »
Ce dernier lui rétorque : «  ces karoutis [4] veulent me faire endosser les actes de mon fils, mort au maquis ; je leur ai dit qu’il s’est battu contre vous, vous l’avez tué et puis quoi encore ?  »
Mon grand-père : « mon fils, prend soin de toi, ne les contrarie pas et retourne vite à la maison. Ils peuvent te faire du mal. Je vais m’occuper du petit et des animaux. T’en fais pas je me débrouillerai malgré ma jambe cassée. » Mon grand-père, infirme de surcroît, s’était fracturé la hanche deux mois auparavant dans un abri en rendant visite à son deuxième fils maquisard, Mohand Ouamar.

A ce moment-là tous les passagers de la « Mille kilos » reçoivent l’ordre de venir un par un présenter leur carte d’identité à tour de rôle.
Le gendarme les empile et les pose sur le capot de la jeep, après quoi il leur intime l’ordre de reprendre leur position initiale, debout sur le bord de la route toujours face au Djurdjura.

En balayant d’un regard furtif la chaîne de montagne enneigée, je vois se profiler les statues d’adultes qui font un véritable cadre à ce panorama féerique où le bleu azur du ciel contraste avec la blancheur de la neige du Mont Ferratus [5]. Je reconnais, tout au bout à droite de la file immobile, le rouquin Ahcene qui essaie de se retourner pour voir si le gendarme ne va pas se décider à les abattre un par un comme des oiseaux alignés sur un support. C’est le sentiment qui se dégage de son regard. Je l’entends réciter des sourates du Coran presque à haute voix et prononcer la chahada (il n y a de Dieu qu’Allah et Mohamed est son prophète). Signe qu’il est convaincu au fond de lui-même que sa dernière heure est arrivée.

Au bout de quelques longues minutes tout est, heureusement, rentré dans l’ordre. Point d’autres incidents, tous sont en quelque sorte réglo. Dieu merci, le contrôle minutieux effectué n’a donné au gendarme aucun autre motif d’inquiétude pour les passants, ni prétexte à d’éventuelles représailles.

Apres ce moment où les esprits ont été entièrement absorbés et préoccupés par la sentence du gendarme après ses contrôles, je suis très vite rappelé à l’ordre par ma mémoire. Je jette un regard furtif autour de moi pour croiser le visage de mon oncle Mohand Ouali, que nous avons un moment totalement oublié. Où est-il passé ? Il a disparu. A l’horizon, point d’oncle, ni l’ombre d’un oncle. En fait, il avait rebroussé chemin, et était reparti à grande vitesse pour éviter que la situation ne se dégrade davantage pour lui.

Le contrôle est donc terminé. Le gendarme ordonne alors à tous les passagers de monter dans le véhicule qui les transporte en direction de Michelet, à moins de 500 mètres de là.

A partir de cette scène, plus rien. Je ne peux vous décrire ce qui s’est passé après.
Quelqu’un m’a probablement accompagné et aidé à mener à bien ma mission de conduire les bêtes au marché sans mon oncle. Tout ce que je peux dire c’est que le véhicule qui transportait nos gars a continué son chemin, laissant derrière lui une odeur caractéristique de combustion d’essence qui me chatouillait les narines, et que, curieusement, j’ai toujours adoré renifler, sans trop savoir pourquoi.

Quelques heures plus tard je me suis retrouvé au restaurant, au centre ville de Michelet, sans vache ni veau, avec pour seul compagnon mon grand-père et l’âne qu’il devait monter à son retour du souk. La vache et son petit avaient probablement été cédés à un prix très élevé. Mon grand-père était cité en exemple de commerçant qui ne perdait jamais en affaire. Il avait l’art de gagner.

Nous avions pris soin d’attacher juste en face de nous notre ange d’âne, à la portée de l’œil, seul rescapé de la transaction de mon vieux. Et là au resto c’était la fête car c’était mon premier repas dans cette circonstance.
J’avais en face de moi des hommes très loquaces, qui s’efforçaient de se montrer très agréables avec moi, sans doute pour m’empêcher de penser à la peur, notre lot quotidien en ce temps de guerre interminable, et à ce contrôle de gendarmerie où j’avais découvert que la mort d’un parent au combat peut être source d’ennui.
Chacun d’eux voulait me donner de sa part de viande. J’étais vraiment gavé. La chorba était très grasse, de couleur rouge foncée, très épicée et piquante en plus. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle était plus adaptée à des personnes solides et travaillant dur qu’au bambin fragile que j’étais.
Vers 15 heures nous avons repris le chemin du retour, accompagné cette fois de mon grand-père monté sur le dos du bourricot géant. Le choix de la taille du bourricot que nous possédions revenait toujours au grand-père à cause, sans aucun doute, de la taille de mon aïeul — il ne mesurait pas moins de 1 m 90 et aurait pu s’inscrire aux Guinness des hommes les plus longs du monde. Sa taille était d’ailleurs devenue un sujet de discussion. Sa force aussi.

Le retour au village s’est déroulé sans encombres ni incidents. Du moins au début.

Nous arrivions juste en contrebas du camp militaire d’Iferhounène, sur l’ubac, et j’étais descendu de l’âne qui nous transportait tous les deux. Mon grand-père était déjà assez loin, bien loin même. Je continuais à pied puisque le trajet qui restait à effectuer avant d’arriver chez moi était très court, et surtout m’était très familier. Même les très jeunes enfants que nous étions savions que l’on ne courait aucun danger sauf lorsque le camp était attaqué par les moudjahiddines. Ce qui arrivait souvent, mais de nuit. Les troupes d’Amirouche, disait–on, ne cessaient de harceler les chasseurs alpins installés à proximité du village, dans l’emplacement jadis réservé à nos magasins de commerce. C’est là que s’était installé ce camp en 1956, juste à l’emplacement de notre grand moulin à grain et de notre commerce de gros.

Tout d’un coup, c’est l’incident : une tension interne irrésistible et, en quelques secondes, je me suis vidé de tout ce que je n’avais pu digérer ...

Si Hadj Abdenour

[1Michelet, ville situé à 50 km de Tizi Ouzou, non loin du col de Tirourda, aujourd’hui Aïn el Hammam.

[2Je n’étais pas en âge de comprendre ce qu’est un envahisseur.

[3Le retard des « indigènes ».

[4Karouti mot kabyle désignant les Croates qui est ici synonyme de irréligieux et belliqueux.

[5Mons Ferratus : nom donné par les Romains à la chaîne du Djurdjura — ce qui signifie rideau de fer — en raison des farouches résistances armées opposées par les cinq tribus du Djurdjura aux envahisseurs, ce qui consacre leur invincibilité depuis tous les temps. C’est devenu une tradition de GILDON, FIRMUS jusqu’à LALLA FATMA N SOUMER.