soupçons de fraude à Perpignan

publié le 19 mars 2008 (modifié le 6 avril 2008)

Le résultat du second tour des élections municipales de mars 2008 s’annonçait incertain à Perpignan — l’ambiance au congrès départemental du Cercle algérianiste en témoigne. La liste du maire sortant, Jean-Paul Alduy (UMP), devait finalement l’emporter à l’issue d’une triangulaire, avec 574 voix d’avance sur la liste de gauche. Est-ce cette incertitude qui a incité le président d’un bureau de vote à mettre des bulletins dans ses chaussettes ? Une information judiciaire a été ouverte pour “fraude électorale”.

Encore heureux que Perpignan n’ait pas eu recours à des ordinateurs de vote avec lesquels la fraude semble plus facile et quasiment indétectable : «  … avec les bulletins papiers, on ne peut bourrer les urnes que si, tout le monde dans le bureau de vote est d’accord pour vous laisser faire. Ce fut jadis le cas dans certains bureaux de vote insulaires ou tenus par des organisations politiques prenant des libertés avec la démocratie … avec des ordinateurs de vote, par contre, c’est nettement plus facile … »

[Première mise en ligne le 18 mars, mise à jour le 19 mars]

Manifestations de chaussettes devant la mairie. (Maxppp)

Une élection à l’odeur de soufre

par Gilbert Laval, Libération du 19 mars 2008

La manifestation défilera ce soir à 18 heures autour de la mairie de Perpignan au son des trompettes. « Comme au siège de Jéricho », annonce Jacqueline Amiel-Donat. Cette professeure de droit de 56 ans, battue de 574 voix dimanche à la municipale par le maire sortant (UMP) Jean-Paul Alduy, estime avoir quelques raisons de douter de la sincérité du scrutin. « Une procuration a été établie au nom d’une personne dont la date de naissance est juin 2008 », raconte la candidate devant les manifestants qui se réunissent devant la mairie à 18 heures tous les soirs depuis dimanche.

Eplucher. C’est ainsi plus de 250 « irrégularités » qui ont été établies par une équipe de 12 juristes amis. Ces derniers ont passé cinq heures, hier, à éplucher les bordereaux de résultats. Ils y ont ainsi constaté qu’entre le premier et le second tour, les signatures des procurations étaient rarement identiques et ont fait constater chaque anomalie par des huissiers.

Dans l’après-midi d’hier, le sénateur et maire Jean-Paul Alduy a affirmé sa tranquillité d’esprit. « Elu, je suis totalement serein, totalement élu ! » Il a expliqué aussi son intention de saisir le doyen des juges d’instruction de Perpignan en vue d’une plainte pour diffamation contre Jacqueline Amiel-Donat. Une heure avant qu’il ne s’exprime, le procureur de la République Jean-Pierre Dreno indiquait avoir ouvert une information pour fraude électorale. Ce sont les mésaventures du président du 4e bureau de vote de la ville qui lui ont mis la puce à l’oreille.

Dans le tout calme bureau de vote de l’école Léon-Blum du quartier du Bas-Vernet, Georges Garcia eu une soudaine envie d’aller aux toilettes vers 19 heures. Ses méchants confrères scrutateurs l’en ont empêché. Ils ont même appelé la police. C’est qu’ils venaient de l’alpaguer avec des enveloppes de bulletins de vote dépassant de ses poches. Les policiers l’ont amené au commissariat pour une fouille. Là, ce sont sept bulletins que les policiers ont trouvés dans ses chaussettes.

Pancartes. Les explications de Garcia, frère d’un maire-adjoint réélu, sont confuses. Il est placé en garde à vue. Le procureur l’a déféré hier devant le juge d’instruction auprès duquel il a sollicité une mise en examen pour fraude électorale. Le président de bureau est sorti libre sous contrôle judiciaire avec interdiction d’entrer en contact avec les autres membres de son bureau. Et interdiction de présider à toute nouvelle opération électorale. Ce qui ne paraît pas très gênant, à première vue.

Sauf que Jacqueline Amiel-Donat et les manifestants de 18 heures demandent justement de nouvelles élections. « On doit revoter, on veut revoter », chantent-ils place de la Loge en même temps qu’une Marseillaise bien sentie. Il y a aussi des « sénateur magouilleur » qui fusent, isolés. A Jean-Paul Alduy qui lui reproche d’appeler à l’émeute, Jacqueline Amiel-Donat répond qu’il ne s’agit pas là d’un « putsch » mais d’une « demande de démocratie ». C’est d’ailleurs sous des pancartes « Sauvons la Démocratie » que les manifestants défilent devant la mairie. Ils exhibent aussi des chaussettes, comme celles remplies de bulletins de vote de Georges Garcia.

Gilbert Laval


« Au moment du dépouillement, j’ai remarqué un individu avec des enveloppes de votes froissées dans les poches, j’ai demandé qui c’était », raconte Monsieur Got, assesseur au bureau numéro 4 de Perpignan et colistier de la candidate socialiste Jacqueline Amiel-Donat. « On m’a répondu que c’était le président du bureau de vote, Monsieur Garcia, le frère d’un des adjoints au maire. J’ai demandé qu’on arrête de dépouillement, on a appelé la police. Quelques minutes plus tard, je l’ai surpris en train d’essayer de se débarrasser d’autres enveloppes qu’il cachait… dans ses chaussettes !  » […] ça fait mauvais effet. Surtout lorsque le dit maire sortant, Jean-Paul Alduy, n’assure sa réélection que d’une courte tête, à 574 voix près… [1]

Dur, dur, le bourrage des urnes quand les bulletins sont en papier…

Une analyse de Francois Gouget [2]

En supposant qu’il s’agit effectivement d’une tentative de bourrage d’urne, il est intéressant d’étudier les problèmes logistiques que pouvait poser une telle tentative.

On va d’abord supposer que les fraudeurs savaient que l’élection serait très très serrée et même qu’il y aurait en fait égalité stricte entre les deux principaux candidats. Ils pourraient ensuite avoir décidé que gagner avec environ 600 voix d’avance serait suffisant. Déjà cela ne représente d’après mes estimations qu’environ 1,4% du nombre de votes exprimés (environ 41 500). Truquer seulement 1,4% des votes en se disant, ‘ce sera suffisant’, c’est prendre un sacré risque et il faut déjà vraiment avoir confiance dans les sondages !

Pour que la fraude ne soit pas détectée il faut que le compte des bulletins sortis des urnes corresponde au compte des signatures dans les cahiers d’émargement. S’il y avait une différence de 600 voix, même réparties sur tous les bureaux de votes, la fraude serait immanquablement éventée.

(La suite, très intéressante… ) Impossible de bourrer les urnes avant l’élection puisqu’elles sont transparentes, et impossible de le faire pendant l’élection à cause de la cloche qui sonne chaque fois que la trappe est ouverte et de tout le monde qui surveille.

Impossible de substituer des bulletins une fois qu’ils sont arrivés sur la table des scrutateurs : ils sont jalousement surveillés par quatre électeurs difficiles à contrôler.

Donc je suppose que cette personne a essayé de substituer les enveloppes soit pendant le comptage initial, soit directement dans les enveloppes de 100 non encore comptées. Pendant le comptage initial il règne souvent (il me semble) une légère confusion mais d’un autre coté les scrutateurs, qui n’ont rien à faire et attendent avec impatience leurs enveloppes, tendent à regarder le comptage, au moins pour en surveiller l’avancement. La meilleure stratégie consiste donc probablement à substituer les bulletins dans les enveloppes non encore comptées pendant que les scrutateurs sont occupés pas le dépouillement et que tout l’attention est dirigée sur eux.

Mais pour que la fraude ne soit pas détectée, il ne faut pas changer le nombre de bulletins dans l’enveloppe sinon les scrutateurs, qui comptent les enveloppes au moins deux fois, vont s’en apercevoir et s’en inquiéter, mais s’il n’y a qu’une enveloppe de différence. Le fraudeur doit donc retirer autant d’enveloppes qu’il en ajoute, et rapidement, et discrètement.

Impossible non plus de simplement remplacer une enveloppe de 100 car celles-ci sont signées par les 4 membres du bureau (et voici donc pouquoi elles sont signées dès qu’elles sont prêtes). Le plus simple est donc de retirer les 100 bulletins, et de les remplacer par 100 autres bulletins tous pour le ‘bon’ candidat.

Combien de votes gagne-t-on ainsi? Statistiquement les enveloppes d’origine comptaient quelque chose comme 45 bulletins pour le bon candidat, 45 pour son adversaire principal et 10 pour divers autres. Après on a 100 bulletins pour le bon candidat. Soit un gain de 55 voix pour 100 bulletins substitués. Pour gagner 600 voix il faut donc substituer environ 1100 enveloppes.

Oups, déjà on a un gros problème : il y a normalement un bureau de vote pour 1000 électeurs, mais parfois il y en a un peu plus. Mettons qu’il y en ait 1500. Avec un taux de participation de 50% ça fait 750 enveloppes. Dur de substituer 1100 enveloppes dans ces conditions. D’autant plus que dans le scénario ci-dessus, la moitié des enveloppes ont déjà été distribuées avant que la fraude puisse avoir lieu. Et que remplir une enveloppe avec 100 bulletins tous pour le même candidat revient à crier ‘fraude’ à tue-tête.

Disons donc que dans chaque enveloppe de 100 on laisse 25 bulletins pour d’autres candidats. On gagne alors 30 voix par enveloppe. Il faut donc en substituer 20. Il y a, apparemment, environ une table de scrutateurs pour 300 électeurs inscrits. Soit suivant la taille du bureau : 3 ou 4 tables pour 500 votes pour un bureau de 1000 4 tables pour 600 votes pour un bureau de 1 200 4 ou 5 tables pour 700 votes pour un bureau de 1 400 5 tables pour 750 votes pour un bureau de 1 500.

Cela nous donne entre 1,25 et 1,75 enveloppes par table. On peut donc frauder sur les 0,25 à 0,75 enveloppes par table qu’il reste après la distribution initiale. Il faut donc frauder sur 27 à 80 tables, soit, si on compte 1000 électeurs et 3,33 tables par bureau en moyenne, entre 9 et 27 bureaux de vote.

Il faut donc un minimum de 9 fraudeurs, chacun devant substituer entre 100 et 200 bulletins. Chacun doit donc cacher sur lui l’équivalent de 100 à 200 feuilles A4 (car vu la taille de l’agglomération les listes sont forcément longues et donc les bulletins forcément au format A4) et 100 à 200 enveloppes. De manière aisément accessible. Aussi bien avant la substitution qu’après.

Dur dur le bourrage d’urnes.

Alors que s’est-il vraiment passé?

  • Si cette personne pensait vraiment pouvoir changer le résultat de l’élection à elle toute seule c’est qu’elle n’avait pas bien réfléchi au problème
  • Ou alors c’est qu’elle avait des complices dans d’autres bureaux et a juste eu la malchance de se faire prendre.
  • Ou alors elle a voulu masquer un autre problème. L’article parle d’une discordance avec le cahier d’émargement, mais là je ne vois pas quel était son plan.

Dire que cette fraude aurait été si facile et indétectable avec des ordinateurs de votes…

Francois Gouget

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La veille du scrutin le cercle algérianiste des Pyrénées-orientales tenait son congrès

Cercle algérianiste : inquiétude en assemblée générale

L’Indépendant du 17 mars 2008

Réunis en assemblée générale samedi après-midi dans une salle du palais des congrès, 440 membres du Cercle algérianiste des Pyrénées-Orientales ont fait le bilan d’une année dense en événements. Une année 2007
qui aura bien sûr été marquée par l’inauguration, en novembre dernier, du Mur des disparus. Un mémorial sur lequel planent désormais des rumeurs de destruction. « Nous l’avons évoqué au cours de l’assemblée générale, expliquait au sortir de la réunion la présidente Suzy Simon-Nicaise, puisque plusieurs rumeurs font état d’un éventuel démantèlement du Mur. Il semblerait en tout cas que Nicole Gaspon [3] l’ait évoqué. Nous espérons tout de même qu’ils respecteront les mémoires de ceux qui ont disparu ». Une inquiétude qui devait sans doute trouver sa réponse, hier soir, avec le dépouillement des municipales, Nicole Gaspon étant sur la liste d’union avec la gauche.

Au rayon des élections, celles du Cercle algérianiste concernaient le conseil d’administration et la présidence, places conservées par l’équipe en place. En ce qui concerne 2008, Suzy Simon-Nicaise annonçait la
poursuite des travaux engagés sur les Disparus dans le but d’un éventuel colloque universitaire à venir. « Une publication pourrait également suivre, puisque nous avons plus de 800 dossiers », poursuivait la présidente. Sans oublier les conférences organisées régulièrement par le Cercle algérianiste qui reprendront leur cours très prochainement.

[1Référence : LE POINT.FR le 17 mars 2008 08:31 « Fraude et incidents à Perpignan : le dépouillement bloqué » par Hervé Denyons.