Scènes de l’islamophobie ordinaire

publié le 19 janvier 2005 (modifié le 25 juillet 2019)

Deux articles de Xavier Tersisien, parus dans Le Monde du 19 janvier 2005.

Voile : une employée municipale suspendue



Une femme de ménage, fonctionnaire de la ville de Meylan (Isère), a été suspendue de ses fonctions, le 13 novembre, au retour d’un congé maternité, au motif qu’elle portait un foulard islamique. La mairie a estimé que cette tenue était « incompatible avec son travail dans un établissement scolaire ». Mme Abla Bentraifa, qui est fonctionnaire de la mairie depuis 1992, titularisée en 1997, exerce les fonctions d’agent d’entretien de catégorie C dans une école. La mairie (UMP) de Meylan a convoqué l’agent le 23 juillet pour discuter de sa reprise de travail, prévue le 13 novembre. On lui a alors demandé de retirer son voile. A la suite de son refus, elle a été suspendue provisoirement de ses fonctions. Elle continue de percevoir la totalité de son traitement jusqu’en mars, date à laquelle un conseil de discipline du Centre de gestion de la fonction publique territoriale de l’Isère doit rendre un avis. Mme Bentraifa a déposé un recours en annulation contre cette décision, le 13 janvier, devant le tribunal administratif de Grenoble.

L’adjoint chargé de l’administration générale, Damien Guiguet, justifie la mesure par le respect de la laïcité : « Un fonctionnaire ne doit pas mettre en avant ses convictions religieuses, surtout de manière particulièrement ostensible, puisque Mme Bentraifa ne montre que l’ovale de son visage. »

L’agent avait proposé, dans un courrier au maire du 6 octobre, de changer de poste : « Il m’est impossible de retirer mon voile. Ce serait une atteinte à ma vie privée et à ma religion. Mais je suis prête à accepter de changer de fonctions pour ne plus être en contact avec le public, par exemple faire la plonge à la cantine, au lieu de servir. »

Son avocat, Me Thierry Aldeguer, constate que « la ville de Meylan invoque un arrêt de la cour administrative d’appel de Lyon, qui concerne le cas d’un inspecteur du travail. Dans le cas de Mme Bentraifa, on applique le principe de laïcité à des fonctionnaires d’exécution. C’est pousser un peu loin le principe de neutralité des services publics. »

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Olfa Lamloum, Française de fraîche date, déjà menacée


Elle a eu le tort de protester. Olfa Lamloum, politologue, chargée de cours à l’université Paris-X, était présente le 21 décembre 2004 à la préfecture de Seine-Saint-Denis pour recevoir son décret de naturalisation lors d’une cérémonie républicaine. Elle a été témoin de l’exclusion de cinq femmes portant un foulard. Celles-ci se sont vu interdire l’accès au salon d’honneur par les fonctionnaires de la préfecture, au motif qu’elles ne voulaient pas ôter leur voile ou leur bandana. Mme Lamloum a décidé de porter l’affaire sur la place publique, en diffusant un communiqué de protestation sur Internet. Depuis, elle est l’objet de menaces anonymes.

La première lettre est arrivée chez elle le 11 janvier. Une phrase unique, tapée en majuscules sur une imprimante à jet d’encre. « Corses et Alsaciens nous ouvrent la voie de l’éradication du cancer musulman, quant à Olfa, je lui déconseille de sortir. »

La deuxième missive est arrivée trois jours plus tard. Un texte plus long et plus ordurier. Il commence par ces mots : « On les fera agoniser, au nom du Christ Roi. » La suite est à l’avenant : « Franchement, Loumloum, faire un scandale à la préfecture le jour où elle te remet ton torchon, suivie d’hystériques en linceul (...). De mémoire de coprophage, jamais tant de symboles du désastre français n’avaient été réunis d’un coup. » Le courrier anonyme, lourd de propos injurieux et menaçants contre sa famille, lui annonçait en outre que ses déplacements étaient espionnés : « Ton gourbi est désormais sous surveillance. »

L’universitaire d’origine tunisienne, qui vient d’avoir un enfant, a décidé de ne rien changer à ses habitudes. Elle a porté plainte au commissariat de la ville de la région parisienne où elle réside.

Ce qui étonne le plus Mme Lamloum est que la lettre anonyme la qualifie de « yousséfiste ». Ce terme désigne les partisans de Salah Ben Youssef, adversaire de l’ancien président Habib Bourguiba. « Il faut avoir une bonne connaissance de l’histoire tunisienne, ainsi qu’un certain âge, pour utiliser ce mot, s’étonne Vincent Geisser, chercheur au CNRS. Le terme »yousséfiste« s’adresse plutôt aux fellaghas musulmans, qui se sont opposés à l’autonomie interne proposée par les Français en 1954. Il est devenu une insulte synonyme d’islamiste. Il pourrait être employé par des Tunisiens ou par des rapatriés. »