Ras la casquette du “grand débat”

publié le 18 décembre 2009 (modifié le 6 juin 2019)

Comme il était aisément prévisible, le “grand débat” sur la soi-disant “identité française” a dérapé : la secrétaire d’Etat à la famille a tenu des propos où suintent de vieux préjugés xénophobes – les musulmans français seraient de jeunes voyous qui ne parlent pas vraiment français, qui ne veulent pas travailler et qui mettent leur casquette à l’envers.

Il serait temps que cesse ce déballage qui stigmatise, par amalgame, tous les Français de confession musulmane.

Communiqué de l’Union des étudiants juifs de France [1]

L’UEJF choquée par les propos de Nadine Morano, qui stigmatise les jeunes musulmans



16 décembre 2009

L’UEJF s’alarme par les propos tenus lundi 14 décembre par Nadine Morano lors d’un débat public sur l’identité nationale organisé dans la ville de Charmes.

A cette occasion, la Secrétaire d’Etat chargée de la Famille et de la Solidarité affirmait : « Moi, ce que je veux du jeune musulman, quand il est français, c’est qu’il aime son pays, c’est qu’il trouve un travail, c’est qu’il ne parle pas le verlan, qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers ».

Il est intolérable que le débat sur l’identité nationale soit prétexte à la libération des préjugés dans l’arène politique. Cette banalisation des préjugés est d’autant plus effrayante qu’elle stigmatise systématiquement les personnes de confession musulmane.

Pour l’UEJF, en tenant ce débat à dessein à Charmes, ville d’origine de l’écrivain nationaliste et antidreyfusard Maurice Barrès, avec pour invité comme « grand témoin » le président de l’association « Mémoire de Barrès », les organisateurs ont placé le débat sous le signe de la xénophobie, de l’antisémitisme et du racisme.

Pour Arielle Schwab, présidente de l’UEJF : « A force d’être le théâtre de l’expression des préjugés racistes, le débat sur l’identité nationale risque de morceler la société française et de porter atteinte au vivre-ensemble. S’il ne peut être mené dans d’autres conditions, j’appelle Eric Besson et le Gouvernement à mettre un terme à ce débat tout simplement. »

La casquette...

Aujourd’hui encore, en Algérie, des mamans pour faire peur à leurs enfants leur disent : « Attention ne vous éloignez pas, car là-bas au loin il y a Bichou ! »

Bichou ? ... Bugeaud et sa casquette !


D’une casquette à l’autre

par Alain Ruscio


Bugeaud a été continûment, de sa première mission en Algérie (1836) à la veille de la décolonisation – voire après – un des héros positifs dont l’écriture épique de l’histoire coloniale de la France n’a pas été avare. Quel écolier des troisième, quatrième et même cinquième République a-t-il pu oublier qu’aux côtés de Vercingétorix, de Jeanne d’Arc et de Bara, il fut une figure emblématique de la bravoure française ? L’histoire de sa casquette a présenté un bon bougre, rigolard, un peu étourdi, mais si proche des siens :

« As-tu vu
La casquette,
La casquette
As-tu vu
La casquette
Du Père Bugeaud ?“

La vérité, pour le peuple algérien, est moins – comment dire ? – drôle. Bugeaud est celui qui a couvert et encouragé les enfumades, qui a préconisé et appliqué la guerre impitoyable, parfois d’extermination, aux indigènes d’Algérie. N’oublions jamais qu’avant celle de 1954-1962, il y avait eu une première guerre d’Algérie, qui dura deux décennies.

Après la publication de son recueil Actuelles III, consacré à l’Algérie [2], Albert Camus reçoit une lettre d’un instituteur kabyle, qu’il rend publique. Son interlocuteur rappelle une anecdote : « A cette époque [vers 1938], la femme du djebel ou du bled, quand elle voulait effrayer son enfant pour lui imposer silence, lui disait : “Tais-toi, voici venir Bouchou“. Bouchou, c’était Bugeaud. Et Bugeaud, c’était un siècle auparavant !  »
 [3].

Mais, du maréchal de la France monarchiste à la sous-ministre de la France sarkozyste, quel lien ? La casquette ! La casquette !

Mme la secrétaire d’Etat chargée de la Famille et de la Solidarité a donc déclaré : « On ne fait pas le procès d’un jeune musulman. Sa situation, moi, je la respecte. Ce que je veux, c’est qu’il aime la France quand il vit dans ce pays, c’est qu’il trouve un travail, et qu’il ne parle pas le verlan. C’est qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers ».

Il s’agissait d’un n-ème débat sur l’identité nationale. La presse rapporte qu’elle a été interrogée par « un jeune homme, proche du FN » [4] sur la compatibilité entre Islam et République. Qu’une responsable politique, une de plus, accepte même de porter le débat d’abord sur l’islam est une preuve supplémentaire de la canaillerie de la façon de poser la question. Entre le jeune homme proche du FN et la jeune femme de plain-pied dans l’UMP, une même arrière-pensée, désormais même plus dissimulée : que font-ils chez nous ?

La radicalisation de la jeunesse dite musulmane est, pour l’immense majorité d’entre eux, on ne le dira jamais assez, une réponse à cette hostilité montante, une protestation, même maladroite, même détestable, contre une (partie de la) France qui ne l’aime pas. Ces jeunes se sentent en état de permanente auto-défense, et la vérité oblige à dire qu’ils ont souvent raison. Après la stigmatisation du voile, certes dérangeant mais à l’évidence bien fragile pour menacer la grande République française, après la chasse à la burqa (une vraie affaire d’Etat pour… 367 sur tout le territoire
 [5]), voici venu le temps de la traque à la casquette.

Continuez, Madame la sous-secrétaire d’Etat (ou demandez à vos collègues de prendre le relais). Et la barbe ? Comment tolérer que, sur le territoire d’une société où domine l’imberbitude, des barbus à l’évidence extrémistes provoquent ainsi le bon sens ? A la tondeuse, les poils islamiques ! Et le keffieh ? Comment comprendre que des jeunes adoptent ce symbole d’un peuple enchaîné, nié, refoulé ? A la poubelle, les foulards palestiniens ! Libérez les crânes, les mentons, les cous musulmans ! Que l’on voie enfin ces gens à visage découvert ! On saura alors, peut-être, ce qu’ils ont dans le ciboulot.

Alain Ruscio, historien [6]


[2Paris, Gallimard, 1958.

[3Instituteur, Lettre, citée par Albert Camus, Revue Preuves, n° 91, septembre 1958.

[4Libération, 16 décembre.

[5Enquête du Ministère de l’intérieur, 29 juillet 2009. Même si ce chiffre est probablement minimisé, même s’il y a un millier de burqas en France, cela n’infirme pas le raisonnement.

[6Ce texte est extrait, avec l’autorisation d’Alain Ruscio, d’une tribune qu’il a publiée dans L’Humanité, le 16 décembre 2009, avec l’intitulé « La casquette de la mère Morano » : http://www.humanite.fr/La-casquette....