qu’est-il advenu de Maurice Audin ?

publié le 22 décembre 2004 (modifié le 26 juillet 2010)

Maurice Audin a été arrêté par les parachutistes du général Massu, le 11 juin 1957 à Alger.
Depuis, nul ne l’a revu.

L’enquête du Comité Audin menée par Pierre Vidal-Naquet a établi que Maurice Audin est mort sous la torture.
Malgré plusieurs actions judiciaires, l’État français ne l’a toujours pas reconnu.

Maurice Audin

En 1957, Maurice Audin était âgé de 25 ans et père de trois enfants. Ce jeune mathématicien de l’Université d’Alger était membre du parti communiste algérien, dissous trois ans plus tôt. Il fut arrêté à son domicile, par des hommes du 1er régiment de chasseurs parachutistes, le 11 juin 1957 vers 23 heures. Torturé par l’armée française, il devait décéder le 21 juin, mais son corps n’a jamais été retrouvé [1].

Josette Audin a déposé, en mai 2001, quelques jours après la parution du livre Services spéciaux Algérie 1955-1957 du général Aussaresses, une plainte « contre X pour séquestration » et pour « crimes contre l’humanité ». On sait que, dès lors qu’il y a un disparu, l’infraction continue de courir jusqu’à ce que le corps soit retrouvé. [2]


Josette Audin fait partie des douze personnalités ayant signé, le 31 octobre 2000, un texte appelant les autorités françaises à condamner la torture et les nombreuses exécutions sommaires commises en Algérie entre 1954 et 1962. « Ce ne sont pas les propos d’Aussaresses qui sont seulement en cause, indique-t-elle. Ce sont les faits. Il faudrait que la réprobation dépasse sa personne et englobe tous les responsables, qu’ils soient civils ou militaires. Au-delà de la procédure judiciaire, il faut une reconnaissance officielle et une condamnation. C’est facile de condamner Pinochet ou les auteurs du génocide arménien, il faut aussi le faire quand les crimes ont été commis par des Français . »

À l’initiative des élus communistes de Paris, le Conseil de Paris a voté, le 9 juillet 2001, un voeu demandant de donner le nom de Maurice Audin à la partie de la rue des Tourelles qui longe la caserne des Tourelles (entre l’avenue Gambetta et le boulevard Mortier), dans le 20ème arrondissement de Paris [3].

Ce voeu n’a pas été suivi d’effet ; le choix de la partie de la rue des Tourelles qui longe la caserne ayant abrité le SDECE-DGSE a sans doute été considéré comme malséant.


La place Maurice Audin inaugurée à Paris le 26 mai 2004
Hommage au militant de l’anticolonialisme assassiné en Algérie

Le 9 octobre 2003, le Conseil de Paris a décidé d’attribuer la dénomination « place Maurice-Audin » à la place située à l’intersection de la rue des Ecoles, de la rue Saint-Victor et de la rue de Poissy, dans le 5e arrondissement de Paris, en face de la salle de la Mutualité. L’inauguration de la place Maurice Audin a eu lieu le mercredi 26 mai 2004 à 12h.

Cependant, la justice, malgré les éléments troublants qui ont accompagné sa disparition et malgré les nouveaux éléments apparus depuis 1967, considère toujours que Maurice Audin a disparu après s’être évadé. Mais l’historien Pierre Vidal-Naquet, présent lors de l’inauguration, a tenu à clarifier les choses. Dès 1958, il avait déjà tenté de rétablir la vérité à travers un livre intitulé « L’Affaire Audin ». Mercredi, il a réaffirmé que « Maurice Audin a été assassiné le 21 juin, entre les mains des officiers paras qui l’ont arrêté le 11 ». En qualité d’historien, il a rappelé que cet événement s’était produit « en pleine bataille d’Alger », dans une situation de violence extrême. Mais, a-t-il précisé, « c’est justement en période de crise que se mesure le respect des Droits de l’Homme proclamés en 1889 ». Quarante-sept ans après les faits, les historiens ont fait leur travail. Mais la justice n’a toujours pas fait le sien. Car « la République », regrette Pierre Vidal Naquet, « n’a pas reconnu l’assassinat de Maurice Audin ».

La vérité sur ce qu’est devenu Maurice Audin, ainsi que tous les autres disparus, nous est toujours cachée.



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Son fils Pierre nous a écrit :

« Maurice Audin menait une lutte politique et ne faisait pas partie d’une quelconque organisation armée du parti communiste algérien ; ceux des communistes algériens qui avaient voulu prendre les armes avaient quitté le PCA pour le FLN (choix imposé par le FLN) ; contrairement à ce que dit Aussaresses dans son « livre » la lutte du PCA était exclusivement politique, les seuls « crimes » reprochés à mon père étaient d’avoir hébergé des clandestins, d’avoir abrité une imprimerie clandestine, d’avoir diffusé des journaux ou tracts clandestins. Pour les paras, lire l’Huma c’était déjà un crime impardonnable. »

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Robert Badinter : l’heure de la vérité [4]

" J’ai conservé dans ma bibliothèque ce dessin de Tim, paru dans l’Express en 1960.

« Accusé Audin, levez-vous ! »
Un dessin de Tim, paru dans l’Express en 1960.

Pour moi, toute la cruauté et l’hypocrisie de la justice pendant la guerre d’Algérie y sont inscrites. Maurice Audin, jeune universitaire à Alger, communiste, suspecté d’aider le FLN, avait été arrêté par les parachutistes au printemps de 1957. Interrogé, il était mort sous la torture. On avait alors camouflé le meurtre en évasion et fait de la victime un fuyard. Comme Maurice Audin avait été arrêté pour atteinte à la sûreté de l’Etat, la justice militaire avait imperturbablement continué les poursuites. Et, alors que l’on connaissait sa fin tragique, l’autorité judiciaire avait cité Maurice Audin mort à comparaître devant le tribunal militaire d’Alger. Rarement le cynisme officiel avait été porté à pareil degré d’incandescence. [...]



L’exigence de vérité demeure, rendue plus forte encore parce que justice ne peut être faite. Rien n’est plus important pour les victimes et leur famille que de voir la vérité établie. "

Une campagne pour demander la vérité [mai 2004]

Nous vous proposons de vous joindre à une action collective en signant le texte ci-dessous au moyen :

• soit d’un formulaire,

• soit par l’envoi d’un courriel à Jacques Morel en lui demandant d’ajouter votre nom à la liste des signataires (précisez : Nom, Prénom et Adresse...),

• soit d’une lettre que vous adresserez directement au Ministre :

Monsieur François Fillon
Ministre de l’Éducation nationale
110 rue de Grenelle
75007 Paris

Monsieur le Ministre,

Quarante six ans après, je ne sais toujours pas ce qu’il est advenu du mathématicien Maurice Audin, né le 14 février 1932 à la gendarmerie de Béja en Tunisie, assistant à la Faculté des Sciences d’Alger, auteur sous la direction de René de Possel de six communications à l’Académie des Sciences et d’une thèse qui fut soutenue in absentia le 2 décembre 1957 et obtint la mention très honorable.

Il fut arrêté le 11 juin 1957 par les parachutistes du général Massu. L’explication des militaires est que Maurice Audin s’est évadé lors d’un transport en jeep le 21 juin par les parachutistes. Or, depuis, nul ne l’a revu.

Une enquête menée de 1957 à 1959 par Pierre Vidal-Naquet et le comité Audin a établi que celui-ci a été torturé à mort et que son évasion était une mise en scène. Mais cela n’a jamais été reconnu par l’État français.

Maurice Audin était à l’époque enseignant de l’Université et dépendait donc de votre ministère, aussi je vous serais gré, monsieur le Ministre, d’interroger vos services et les autres membres du gouvernement sur ce qu’il est advenu de Maurice Audin.

Je n’ignore pas qu’une loi d’amnistie a été votée après les « événements d’Algérie ». Pour autant, la France ne saurait couvrir éternellement des crimes sous prétexte d’amnistie. Comme le disait Laurent Schwartz : « L’oubli est profondément malsain, s’il ne s’appuie pas sur la connaissance de la vérité. » Comment la France peut-elle se proclamer Patrie des Droits de l’Homme et continuer à cacher qu’elle a pratiqué la torture et des exécutions sommaires en Algérie?

Si l’État français persistait dans son refus de révéler la vérité sur la disparition de Maurice Audin, de dire où sont ses restes, tout citoyen pourrait lui répondre qu’il y a des Droits de l’Homme au dessus de la Raison d’État, comme Antigone invoquait les lois divines en passant outre à l’ordonnance de Créon.

Désireux de vivre dans une nation civilisée où règne l’État de Droit, où les citoyens ont droit à être informés de ce qui a été fait en leur nom, je vous demande, Monsieur le Ministre, la vérité sur la disparition de Maurice Audin.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma haute considération.

[1Maurice Audin a très probablement été assassiné par les services du général Aussaresses. Le principal suspect, le lieutenant Charbonnier, « a continué sa carrière dans l’armée. Il est même mort avec la légion d’Honneur... Je dis bien d’Honneur », devait s’indigner Pierre Vidal Naquet le 26 mai 2004.

[2Le mercredi 10 juillet 2002, le juge d’instruction Jean-Paul Valat a rendu une ordonnance de refus d’informer après la plainte déposée en mai 2001 par Josette Audin.

Sa décision écarte d’abord la qualification de « crime contre l’humanité ». Faisant application d’une jurisprudence établie, le magistrat estime que cette incrimination, introduite dans le code pénal en 1994, ne peut être appliquée rétroactivement, rappelant que, antérieurement à cette date, le droit français incriminait seulement les crimes contre l’humanité commis par les puissances de l’Axe pendant la seconde guerre mondiale. L’« enlèvement » est lui aussi écarté puisque, selon le juge, la Cour de cassation a confirmé, en 1966, le non-lieu prononcé pour cause d’amnistie en 1962.

Pour nier la qualification de « séquestration », infraction qui se prolonge et n’est donc pas couverte par l’amnistie, le juge tire argument du fait que Mme Audin a porté plainte pour « homicide volontaire » dès juillet 1957 et que, plus tard, elle a « accepté un dédommagement pour le préjudice résultant du décès de son mari », pour affirmer qu’elle est « persuadée -depuis cette date- (...) que son mari est mort ». Ainsi, selon l’ordonnance, « la qualification de séquestration (...) n’a pour but que de tenter d’échapper aux différentes causes d’extinction de l’action publique ».

[« Un meurtre politique, sans cadavre, ni issue judiciaire », Le Monde, 14-15 juillet 2002].

[3Les révélations du général Aussaresses font état des tortures pratiquées par ses hommes, dans la « villa des Tourelles » située dans la banlieue d’Alger.

[4Le Nouvel Observateur - 14 décembre 2000.