Pourquoi il faut refuser ce débat sur l’identité nationale, par Tzvetan Todorov

publié le 2 décembre 2009 (modifié le 6 juin 2019)

Selon un sondage Ifop à paraître dans le Journal du Dimanche, 72% des Français sont massivement convaincus que le débat sur l’identité nationale lancé par Eric Besson et justifié par Nicolas Sarkozy est avant tout « une stratégie pour gagner les élections régionales ». 57% des sondés trouvent néanmoins que ce débat est justifié, et, en majorité, les Français ne pensent pas que son ouverture remettra le Front national au centre du débat politique. Dans cette tribune, Tzvetan Todorov explique pourquoi selon lui il faut refuser un tel débat [1].

Identité nationale : refuser ce débat

« Je ne souhaite pas apporter une contribution à ce débat mais, plutôt, expliquer le sens de mon refus. »




L’expression « identité nationale » recouvre plusieurs réalités bien distinctes. Il existe une culture nationale, culture française en l’occurrence, qui partage les caractéristiques de toutes les cultures de ce type. A savoir : elle est en perpétuelle transformation (le pays que nous appelons la France, pour ne prendre que cet exemple, a une population qui s’est réclamée d’abord du paganisme, ensuite du christianisme, enfin de la laïcité) ; et elle est plurielle, car tous les membres d’une société ne partagent pas les mêmes convictions : par exemple, cohabitent aujourd’hui en France des catholiques, des protestants, des juifs, des musulmans et, bien sûr, de nombreux athées. La culture ne se réduit évidemment pas à la religion, en font partie aussi la langue, l’histoire, les codes de comportements, les traditions, les œuvres d’art. Un ministère est chargé de transmettre à tous les habitants du pays une sélection de ces caractéristiques culturelles, c’est celui de l’Education nationale (par un enseignement, obligatoire jusqu’à l’âge de seize ans). Mais cette sélection elle-même n’est pas inamovible, et tous les dix ou vingt ans le ministère fait réviser par des spécialistes les programmes d’enseignement.

En deuxième lieu, existe une appartenance civique et administrative : on est citoyen d’un pays ou on ne l’est pas. Alors que l’acquisition d’une culture est un processus lent et progressif qui connaît le plus et le moins, qui au fond ne s’arrête jamais, l’acquisition d’une citoyenneté est un acte ponctuel : ou bien on est né dans le pays, et alors elle est automatique, ou bien on vient d’ailleurs, et elle vous est octroyée par un décret de la République. On peut choisir d’être le citoyen de tel pays plutôt que de tel autre, on ne choisit pas de naître au sein de cette culture-ci plutôt que de celle-là. Tous les citoyens sont obligés de se soumettre aux lois en vigueur dans le pays : ils ont des devoirs, contrepartie de leurs droits. En revanche, cette appartenance-là ne dépend en rien de leurs sentiments, lesquels, sauf dans les Etats totalitaires, relèvent de la sphère privée. On ne demande pas aux citoyens d’aimer leur pays (beaucoup de Français de souche ne le font pas), mais de respecter ses lois.

Retenons enfin un troisième type d’identité, celle qui provient de notre attachement à un ensemble de valeurs morales et politiques. Par exemple, en France, on tient aux principes fondamentaux de la démocratie, à l’Etat de droit, à la protection des minorités, au respect de la dignité de chacun. Mais, la plupart du temps, ces valeurs ne sont pas une caractéristique propre au pays. D’abord parce que sa population est hétérogène et que tous ne partagent pas les mêmes idéaux, comme en témoigne la pluralité des partis politiques, de l’extrême gauche à l’extrême droite, ou l’existence d’autres groupes idéologiques. Ensuite parce que les valeurs ont, en elles-mêmes, une vocation universelle, et, de fait, se retrouvent dans les différents pays de l’Union européenne, voire, souvent, bien au-delà.

La confusion rend le débat impraticable

Ce sont ces trois ordres de réalité (et peut-être d’autres encore) qui se trouvent confondus derrière la formule « identité nationale ». Or la confusion rend le débat impraticable. La citoyenneté ne relève pas d’un débat, on l’a ou non. La culture peut faire l’objet de discussions, on voit bien en quoi pourraient être éclairantes les contributions des historiens et des sociologues, mais non en quoi cela pourrait ou devrait changer la politique du gouvernement : l’évolution de la culture ne dépend pas des administrateurs. Enfin le débat sur les valeurs n’a pas besoin d’être institué, puisqu’il se poursuit quotidiennement, dans les assemblées et dans les médias ; la vie publique n’est, en un sens, rien d’autre. La confusion des ordres nous aveugle : s’il faut empêcher que des femmes soient battues en France, ce n’est parce que cette pratique est contraire à l’identité française (du reste, elle ne l’est pas...), mais parce qu’elle est contraire aux lois du pays et aux valeurs qui les inspirent.

A moins qu’il s’agisse, dans l’initiative présente, de tout autre chose que de l’identité nationale, comme le suggère d’ailleurs l’inclusion de cette expression dans l’intitulé d’un ministère qui s’occupe uniquement des rapports avec les étrangers - comme si cette identité en dépendait exclusivement. Il n’en est pourtant rien : l’identité française a changé bien plus profondément par l’accession des femmes au vote ou, vingt-trois ans plus tard, au droit à la contraception, que par la présence, sur le sol français, de minorité polonaise, portugaise, algérienne ou malienne. La stigmatisation des étrangers, bouc émissaire commode pour tous les démagogues, peut être utile pour gagner une élection ; mais je refuse de m’y associer.

Le 29 novembre 2009

Tzvetan Todorov, historien et essayiste


[1Cette tribune est reprise, avec son autorisation, du site Slate.fr où elle a été initialement publiée le 29 novembre 2009 : http://www.slate.fr/story/12735/ide....