petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy

publié le 12 octobre 2008 (modifié le 28 août 2019)

Le Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy [1], sous la direction de Adame Ba Konaré, se veut une riposte argumentée au discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet 2007. Un ouvrage pour éclairer le président français, son entourage et, plus généralement, le grand public, sur la réalité de l’histoire africaine.


Un court extrait (47 s) du discours de Dakar


Passées les réactions vives et indignées qu’a suscitées, chez les Africains, le discours de Nicolas Sarkozy prononcé à Dakar le 26 juillet 2007, ses déclarations sur l’immobilisme du continent africain ou encore la non responsabilité de la France dans ses problèmes actuels nécessitaient une riposte argumentée, dépouillée de toute considération émotive. C’est dans le but d’éclairer le président Sarkozy, mais aussi son entourage et, plus généralement, le grand public sur la réalité de l’histoire africaine qu’Adame Ba Konaré a lancé, en septembre 2007, un appel à la communauté des historiens.

Cet ouvrage est le résultat de cette mobilisation : vingt-cinq contributions de spécialistes de notoriété internationale ou de plus jeunes chercheurs, africains et européens, qui abordent chacun avec rigueur et précision un pan de l’histoire riche, complexe et trop souvent méconnue du continent. La construction à la fois chronologique et thématique de l’ouvrage permet de réfuter point par point les poncifs hérités de l’ethnologie coloniale véhiculés par le discours de Dakar et de prodiguer plus largement une véritable leçon d’histoire pour enfin changer le regard porté sur l’Afrique.

Cette riposte n’est pas une affaire d’Africains blessés dans leur dignité, mais une affaire d’historiens, ceux du Nord comme du Sud, soucieux de rétablir la vérité des faits contre toutes les tentatives de manipulation.




Préface, par Elikia M’Bokolo - Introduction générale, par Adame Ba Konaré - I / Qui a dit que l’Afrique n’avait pas d’histoire ? - 1. Un essai de périodisation de l’histoire africaine, par Catherine Coquery-Vidrovitch - 2. Innovations et dynamiques créatives dans la préhistoire africaine, par Éric Huysecom et Kléna Sanogo - 3. Universalité des valeurs et idéal d’humanité en Afrique : témoignages d’explorateurs, par Drissa Diakité - 4. La gestion et la prévention des crises de subsistance dans les sociétés précoloniales du Sahel : mythe ou réalité ?, par Boureima Alpha Gado - 5. L’opposition tradition/modernité comme modèle d’analyse des réalités africaines, par Doulaye Konaté - II / Un discours d’un autre âge ? - 6. Les visions françaises de l’Afrique et des Africains, par Pierre Boilley - 7. Le musée du quai Branly ou l’histoire oubliée, par Catherine Coquery-Vidrovitch - 8. Le refus de savoir est un refus de reconnaissance, par Bogumil Jewsiewicki - 9. L’enseignement du fait colonial dans une perspective d’histoire mondiale, par Tayeb Chenntouf - 10. Apologie du colonialisme, usages de l’histoire et identité nationale : sur la rhétorique de Nicolas Sarkozy, par Olivier Le Cour Grandmaison - III / Qui est responsable des « difficultés acturelles » de l’ Afrique ? - 11. Quelques aspects de la contribution de l’Afrique au développement du Nouveau Monde et de la France, par Hassimi Maïga - 12. Aux origines de la traite négrière transatlantique : introduction au débat sur la responsabilité africaine, par Kinvi Logossah -13. L’esclavage et les traites en Afrique occidentale : entre mémoires et histoires, par Ibrahima Thioub - 14. Le rôle de la colonisation dans l’« immobilisme » des sociétés africaines, par John O. Igué - 15. Pérennité des structures de dépendance et reproduction du sous-développement :le cas du Bénin (ex-Dahomey) de la colonisation à aujourd’hui, par Sébastien Dossa Sotindjo - 16. La crise ivoirienne : le poids de l’histoire coloniale, par Daouda Gary-Tounkara - IV / Qui a parléde Renaissance africaine ? - 17. La philosophie négro-africaine : une lutte permanente pour sa reconnaissance, par Sandra Fagbohoun - 18. L’Union pour la Méditerranée : un projet pour diviser l’Afrique et tourner le dos à la Francophonie, par Isidore Ndaywel è Nziem - 19. Le Sahara n’est pas une frontière, par Djohar Sidhoum-Rahal - 20. La Renaissance africaine : un défi à relever, par Alioune Sall - 21. Gouvernance et expérience démocratique en Afrique : l’éclairage de la culture et de l’histoire, par Adame Ba Konaré - Postface, par Catherine Clément - Orientations bibliographiques, par Daouda Gary Tounkara - Les auteurs - Index.

Introduction générale [extrait]

par Adame Ba Konaré [2]

Cet ouvrage a été conçu pour servir de réponse à un discours politique, celui du président français Nicolas Sarkozy, tenu le 26 juillet 2007 à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, au Sénégal, à l’occasion de sa première visite officielle en Afrique au sud du Sahara.

Discours osé et complexe, qui a la prétention de faire l’inventaire de tous les problèmes de l’Afrique et d’y trouver des solutions. Sur Cheikh Anta Diop lui-même, curieusement, pas un mot [3].

Tantôt bon père ou bon tuteur qui s’adresse à ses enfants, tantôt missionnaire, Nicolas Sarkozy croit prêcher la bonne parole pour se poser, au final, en sauveur suprême. Au nom de quel principe ? Au nom du franc- parler et du respect et de l’amour qu’il a pour l’Afrique, martèle-t-il inlassablement.

Dans son intention, le discours se veut une adresse à la jeunesse et affiche sa volonté de rupture. Dans son déroulement, il glisse non seulement sur plus d’un siècle d’histoire, un siècle cependant richement meublé de déconstructions opérées en son sein, mais également sur les acquis de l’historiographie et de l’avancée de la recherche. Ce qui fait qu’il n’est pas sans susciter des interrogations majeures autour de mots graves : mépris, méconnaissance, racisme. Il est à craindre que toutes ces supputations ne se confirment, à des degrés divers, derrière le brouillard qui les recouvre, mais l’on éviterait de se perdre en conjectures en posant directement la question à la « plume », le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino.

Ce dernier, dans sa réponse à Bernard-Henri Lévy, qui l’avait traité de raciste, a déclaré assumer avec panache tout ce qu’il a écrit, « ligne à ligne, mot à mot, à la virgule près » [4]. Tout au long de l’année, Henri Guaino reviendra sur le discours de Dakar. Le dernier soubresaut en date est sa récente sortie dans le journal Le Monde [5]. Tout en feignant de concéder à l’Afrique une histoire, dont il semble entre-temps avoir découvert quelques bribes à travers les critiques qui lui ont été adressées, Guaino s’obstine en réalité à la nier (en qualifiant certains de ses moments-phares d’« exceptions »), à la mépriser et à réhabiliter l’entreprise coloniale. Et lorsqu’il cherche à se disculper de certaines accusations, à grand renfort de citations savantes mais incongrues, ou en récusant l’inspiration hégélienne de son texte pour mobiliser d’autres soutiens, il ne fait que souligner qu’il n’a manifestement toujours pas compris le caractère inadmissible de certains points du discours de Dakar. Un adage africain nous enseigne que « l’eau versée ne se ramasse pas ». De ce point de vue, les tentatives de justification de M. Guaino effacent d’autant moins les propos tenus qu’elles continuent de falsifier l’histoire. En ce qui concerne Nicolas Sarkozy lui-même, nous préférons nous accrocher à l’argument de la méconnaissance.

Nonobstant, un fait est patent : Nicolas Sarkozy est dans l’air du temps. En effet, depuis quelques années, nous assistons au ressac, chez une frange de l’intelligentsia française, de discours triomphalistes et nationalistes sur la France, dont l’histoire, faite de grandeurs renouvelées, est remobilisée pour susciter la fierté de tous ses fils et de toutes ses filles « de souche ». De son côté, Nicolas Sarkozy crie sa douleur de voir la France endormie depuis vingt à vingt-cinq ans et se donne comme objectif, au cours de son quinquennat, de rendre les Français fiers de leur pays [6]. Il y a une connexion entre le pouvoir politique et cette frange de la nouvelle intelligentsia, dont l’un des apôtres est d’ailleurs un historien, Max Gallo. Est-ce un fait de hasard si ce brillant universitaire, auteur d’un ouvrage au titre explicite, Fier
d’être français
, a été justement désigné par Nicolas Sarkozy pour auréoler son investiture d’un discours sur la grandiose histoire de la France [7] ?

Pour ce qui est du rapport à l’Afrique dont le texte de Henri Guaino n’est que le triste reflet — car je refuse de voir en Guaino un marginal —, l’héritage culturel de cette nouvelle élite intellectuelle ne s’est pas bonifié depuis plus d’un siècle. Il est resté au stade de l’imagerie coloniale, reprise et confortée par une littérature négrophobe qui fait florès depuis quelque temps et se résume en gros à une démonstration de l’incapacité, presque congénitale, des Africains de se gérer et de soigner les maux qui minent leur continent, mais dont ils sont les propres responsables — par conséquent, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes [8].

La conjonction de ces deux courants de pensée explique cette tentative effrénée de vouloir trouver des côtés positifs à la colonisation
 [9].

En tout cas, sitôt prononcé, le discours de Nicolas Sarkozy a déchaîné passions et réactions indignées en chaîne chez nombre d’intellectuels africains qui l’ont considéré comme insultant et donc inacceptable
 [10].

Pour ma part, le choc du discours dominé, j’ai lancé sur Internet, le 11 septembre 2007, un appel à mes collègues historiens pour leur demander de s’engager à mes côtés dans une démarche de construction de connaissances dépouillée de toute considération émotive pour éclairer au mieux le président Nicolas Sarkozy et son entourage.

Cet ouvrage est le résultat de cette mobilisation : vingt-cinq contributions de spécialistes de notoriété internationale ou de plus jeunes chercheurs, africains et européens, qui abordent chacun avec rigueur et précision un pan de l’histoire riche, complexe et trop souvent méconnue du continent. La construction à la fois chronologique et thématique de l’ouvrage permet de réfuter point par point les poncifs hérités de l’ethnologie coloniale véhiculés par le discours de Dakar et de prodiguer plus largement une véritable leçon d’histoire pour en finir avec le regard statique porté sur l’Afrique.

Dans cette entreprise, il ne s’agira ni de croiser ni de confronter les regards des historiens français et africains, mais de poser le regard d’historiens de l’Afrique, ceux du Sud et ceux du Nord, sur l’histoire de l’Afrique, sans complaisance ni polémique.

De l’anhistoricité et de l’immobilisme du continent africain jusqu’aux drames actuels qui le secouent, nombreuses sont les questions soulevées par Nicolas Sarkozy, mais la rhétorique présidentielle est habilement bâtie au point que si l’on n’y prend garde, on peut se laisser piéger comme l’ont été maints défenseurs du président. Leurs arguments ? Ce discours est un tout, il n’est pas honnête d’en sortir quelques phrases choquantes ; de bonnes choses ont été également dites sur l’Afrique et jamais réquisitoire aussi sévère contre la colonisation n’a été tenu par un chef d’État français. Là n’est pas la question : ce qui est en cause, c’est l’inexactitude et le décalage temporel de certains propos. Un adage africain dit aussi qu’une seule graine d’arachide pourrie suffit à pourrir les autres graines.

Adame Ba Konaré

[1Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy, sous la direction de Adame Ba Konaré, préface d’Elikia M’Bokolo et postface de Catherine Clément, 348 pages, éd La Découverte, en librairie le 16 octobre 2008, 22 €.

[2Ancienne première dame du Mali, Adame Ba Konaré est historienne, militante du Mouvement démocratique malien, présidente fondatrice du Musée de la Femme Muso Kunda de Bamako et de la fondation humanitaire Partage. Elle a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à son pays, dont Quand l’ail se frotte à l’encens, (Présence Africaine, 2006), L’Os de la parole. Cosmologie du pouvoir (Présence Africaine, 2000) et le Dictionnaire des femmes célèbres du Mali (Éditions Jamana, 1993).

[3Cheikh Anta Diop est un savant sénégalais, qui aura dédié sa vie à la réhabilitation de l’histoire africaine. Après son décès brutal survenu en 1986, les autorités et intellectuels sénégalais décidèrent de donner son nom à l’Université de Dakar.

[6Dans le débat télévisé qu’il a accordé à la télévision le 24 avril 2008 à l’occasion de la fin de sa première année de mandature à la tête de la République, il proclame cette ambition, alors qu’à la date du 23 avril, les sondages le classent en dernière position (40 %) du classement des chefs d’État ayant le mieux représenté la France de son époque. Charles de Gaulle (88 %) vient en tête de peloton, suivi de François Mitterrand (74 %), Georges Pompidou (69 %), Jacques Chirac (66 %), Valéry Giscard D’Estaing (56 %) : sondage CSA publié dans Le Parisien du 24 avril 2008.

[7Max Gallo, Fier d’être français, Fayard, Paris, 2006.

[8Le livre qui a fait le plus de bruit est celui du journaliste Stephen SMITH, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, Calmann-Lévy, Paris, 2003.

[9Au moment même où nous bouclons cette introduction, nous avons pris connaissance de deux textes publiés par Philippe Laburthe-Tolra, le président de la Société des africanistes, dans Africanistes, (n° 2, janvier 2008, rubrique « Tribune libre ») L’un, intitulé « D’Alfred Sauvy au Mogho-Naba », est signé de Jean Poirier, professeur honoraire à l’université de Nice, et l’autre d’André Savelli, professeur agrégé au Val-de-Grâce. Si le premier s’enlise dans les « bienfaits de la colonisation » qu’il remet au goût du jour, le second est carrément une « Lettre ouverte à Monsieur Bouteflika, Président de la république algérienne » à qui il égrène les « bienfaits » de la colonisation. Leur contenu, en accointance avec le discours de Nicolas Sarkozy, a été jugé « contestable, voire méprisant pour les Africains » ; ils ont, de ce fait, suscité indignation et colère parmi les membres mêmes de la Société des africanistes qui, dans une lettre ouverte, ont tenu à alerter leur milieu professionnel « sur les dangers d’une dérive idéologique ».

[10En plus des articles d’Achille Mbembe, d’Ibrahima Thioub, de Catherine Coquery-Vidrovitch, de Boubacar Boris Diop ou de Jean-François Bayart, tous parus sur le Net (<www.ldh-toulon.net&gt; , <www.africultures.com&gt; ,<liberte> ), a été publié, entre autres, un ouvrage collectif sous la direction de l’ancien ministre sénégalais Makhily GASSAMA, intitulé L’Afrique répond à Sarkozy, Éditions Philippe Rey, Paris, 2008 ; suivi d’un second signé par Jean Pierre CHRÉTIEN (dir.), L’Afrique de Sarkozy, un déni d’histoire, Karthala, Paris, 2008.