naturaliser les mémoires, par Brahim Senouci

publié le 1er janvier 2006 (modifié le 13 août 2006)

Vous trouverez ci-dessous deux textes de Brahim Senouci, maître de conférences à l’université de Cergy.


Naturaliser les mémoires
 [1]

Le 12 juillet 1998, une foule immense, colorée, « black, blanc, beur », envahissait les Champs-Élysées pour fêter la victoire de l’équipe de France de football en finale de la Coupe du Monde. Deux ans plus tard, au Stade de France, théâtre de cet exploit sans précédent, la Marseillaise était accueillie par des sifflets à l’occasion du premier match France-Algérie de l’Histoire. Par ailleurs, Christian Karembeu, joueur à la combativité légendaire, se voyait rappelé à l’ordre par la Fédération Française de Football pour avoir évoqué l’humiliation que la République, jadis, infligea à ses aïeux, exhibés tels des singes durant l’Exposition Coloniale du début du XIXème siècle.

Ces deux faits dénotent l’ambivalence de l’attitude de nombreux citoyens « blacks et beurs » : Fierté devant une victoire à laquelle ils ont eu le sentiment de contribuer, douleur de porter une mémoire meurtrie qui ne trouve pas sa place dans l’imaginaire collectif de la Nation à laquelle ils appartiennent. Au lendemain de la victoire et de l’ivresse d’un soir, succède la gueule de bois quotidienne : Discriminations à l’embauche, au logement, lourd silence des pères dans l’atmosphère confinée d’une cité-ghetto. Ces pères, ils en devinent la souffrance. Ils savent qu’ils ont été colonisés, réduits à l’esclavage, massacrés à Sétif ou à Madagascar. Ils savent également que la République, leur République, a voté en février 2005 une loi enjoignant aux professeurs d’histoire de montrer la colonisation sous un jour positif. Ils reçoivent tous les jours les discours sur l’intégration et ils comprennent confusément qu’ils doivent, pour accéder à une citoyenneté pleine et entière, faire table rase de la mémoire de leurs aïeux. Comment, en effet, faire coexister sans risque d’explosion des mémoires antagoniques ? Comment tirer fierté de la grandeur de l’Empire Colonial, Empire dont ils constatent chaque jour les stigmates sur les visages silencieux de leurs pères, leurs grands pères ? Comment pourraient-ils s’enorgueillir de la prospérité de ces grandes villes portuaires quand ils savent ce qu’elle doit à la traite négrière ?

La France a montré tout au long des siècles sa capacité à intégrer des populations allogènes. Italiens, Yougoslaves, Portugais, Arméniens, y ont fait souche et se sont fondus dans l’ensemble national. Leur insertion a été singulièrement facilitée par l’absence de contentieux mémoriel entre leur patrie d’adoption et leurs patries d’origine. L’intégration des Africains ou des Maghrébins pose un défi d’une tout autre ampleur. Leur présence en France résulte d’une histoire fortement conflictuelle, une histoire dans laquelle ils n’ont pas tenu le beau rôle, une histoire marquée par le déni de leur personnalité exprimé notamment par le Code Noir ou le Code de l’Indigénat. Il ne leur a même pas été fait crédit de leur participation active à la victoire sur le nazisme. Le 8 mai 1945, jour anniversaire de cette victoire, des dizaines de milliers d’Algériens étaient massacrés à Sétif en répression d’une manifestation pacifique. Des soldats algériens issus de cette région, auréolés de leurs succès sur les champs de bataille de Monte Cassino ou d’ailleurs, ont découvert à leur retour l’horreur du massacre de leurs proches.

L’accès à une vraie citoyenneté des populations « blacks et beurs », gage d’harmonie et de paix sociale, ne peut se faire sans l’intégration, mieux, la naturalisation de ces mémoires. Il ne s’agit pas de revanchisme. Il s’agit de donner droit de cité à des mémoires que portent des millions de citoyens. La question peut se poser de savoir si ces mémoires sont solubles dans l’imaginaire français. La réponse est rien moins qu’évidente. Il faut faire confiance à la maturité de la France et à sa profondeur historique. Cela ne se fera pas sans mal mais le seul moyen pour ces populations de se fondre dans leur société est que cette dernière fasse sienne leur fardeau. A défaut, le risque est évident d’une montée de la violence sur fond de crispations communautaires. Il y a plusieurs années, aux Etats-Unis, l’affaire O.J. Simpson défrayait la chronique. Footballeur riche et célèbre, il avait été inculpé d’assassinat sur son épouse. Un sondage de l’époque indiquait qu’une écrasante majorité des Noirs le déclarait innocent alors qu’une majorité de Blancs le déclarait coupable. A cause de la blessure jamais guérie de l’esclavage, le réflexe de classe était aboli par le réflexe de race.

Brahim SENOUCI

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« Tu es Français, petit misérable ! », [2].

Novembre 1961, petit « indigène », je fréquente la classe de sixième au lycée de Mascara, en Algérie. Sur un effectif total de 35 élèves, nous sommes 5 petits Arabes. La proportion est à peu près l’inverse dans la population, un effet bénéfique de la colonisation sans doute.

Notre professeure d’histoire nous fait remplir un dossier de demande de bourse. Je m’applique à le renseigner. (.) Pas de difficulté particulière sur l’identité, les revenus (voisins de zéro !). Mais il y a une case marquée « nationalité ». Après une longue réflexion, je décide de la laisser en blanc. Je ne sais en effet quoi répondre. Dois-je me définir comme Algérien, citoyen d’un pays qui n’existe pas encore, ou comme Français, quand tant de choses me rappellent que je le suis si peu ?

Remontons dans le temps...

Au début des années 1950, mon père est un gradé de la police. Il aime les livres, en particulier la littérature française. Il ramène tous les soirs le fruit de ses visites dans les librairies de la ville. Il y en a de toutes sortes, des romans, des essais, des poèmes. (.) Je ne peux que les admirer en m’interrogeant sur ce monde mystérieux, inaccessible au petit garçon illettré que je suis alors. Je n’ai qu’une hâte, c’est d’aller enfin à l’école pour pouvoir accéder à ce monde que mon père aimait tant.

En 1958, après deux années d’école primaire, une porte s’est entrouverte sur ce monde. En cette même année, mon père est parti rejoindre le maquis. Cet esthète, cet homme libre, avait choisi de se battre contre un système qui niait à tout un peuple le droit à la liberté, le droit à la beauté. Je ne l’ai plus jamais revu. En 1961, un courrier de la police française nous a informés de sa mort dans un « accrochage ». Nous n’avons pas pu l’enterrer, personne ne nous ayant ramené son corps. On disait à l’époque qu’il était mort sous la torture. Depuis, jamais l’image de ce père évanescent, grimaçant de douleur sous les coups de ses tortionnaires, ne m’a quitté.

Jamais non plus, je n’ai été visité par un sentiment de haine contre la France. C’est que j’avais accompli des progrès fulgurants à l’école. Je me plongeais tous les soirs avec délice dans la lecture d’Homère, Virgile, Gérard de Nerval, Alfred de Musset ou Hector Malot. J’avais le sentiment, à chaque fois que je tenais un livre, de partager un univers cher à mon père. Comment aurais-je pu haïr une nation qui avait pour enfants Flaubert, Maupassant, Voltaire ? Hélas, cette nation avait aussi donné naissance au légionnaire qui mettait ma maison sens dessus dessous, aux barbelés en chevaux de frise qui encerclaient mon quartier, aux policiers qui faisaient le tri entre Européens et indigènes à la sortie du lycée, saluant les parents de ceux-ci, humiliant, fouillant au corps ceux-là. Cette nation avait aussi commis des massacres massifs depuis les enfumades du début de l’occupation à la destruction des mechtas, des douars, en passant par la monstrueuse ratonnade de Sétif, le 8 mai 1945, jour de la victoire sur le nazisme, victoire à laquelle les indigènes ont si fortement contribué.
Mon grand-père et mon grand-oncle ont payé eux aussi la « désertion » de mon père. Après avoir été atrocement suppliciés, ils ont été enterrés (j’espère qu’ils étaient bien morts à ce moment-là, mais personne n’en est tout à fait sûr) sur le pas de leur porte.

J’avais aussi un grand-oncle qui, lui, avait choisi de travailler avec l’administration française. Il était l’adjoint de M. Vallat, maire de la ville de Thiersville, une bourgade située à une vingtaine de kilomètres de Mascara. Un jour, son fils a pris le maquis avec l’arme de service de son père. M. Vallat a fait savoir que, s’il venait à être assassiné, son adjoint, mon grand-oncle, devait en être tenu pour responsable et le payer de sa vie. Quelque temps plus tard, M. Vallat fut effectivement assassiné. Mon grand-oncle a été enlevé et disparut à jamais. De plus, tous les hommes de son village (les Ouled Sidi El habib) ont été massacrés. Un seul en réchappa.
(.)

J’aime autant la France des Lumières, du surréalisme, du cinéma de l’entre-deux guerres, celui de Renoir, de Carné, que je hais la France brutale qui a habité longtemps mes cauchemars d’enfant. Que de fois, me réveillant en pleine nuit, je voyais ma mère assise sur son matelas, le visage baigné de larmes silencieuses ! Je me suis aussi marié avec une Française. Jamais ma mère n’en a fait le reproche. Bien au contraire, elle l’a aimée jusqu’à ce que sa raison, trop éprouvée, l’abandonne.
J’ai fait mes études en France. J’aimais, à cette époque, me promener dans la forêt de Fontainebleau. (.) Mon père aurait aimé ce paysage. Il y aurait trouvé une résonance à ses lectures, cette atmosphère de paix et de profondeur, cette douceur qui l’attirait tant. Lui était né dans un paysage où la beauté s’organise autour de quelques rocailles, d’herbe rare et de terre assoiffée où peupliers et oliviers tendent leurs têtes vers le ciel, en une supplique éternelle. Il aimait aussi ce paysage. Il n’aimait pas le masque de tristesse de ses compatriotes, leur pauvreté, leur insignifiance. Pour eux aussi, il avait des rêves de liberté, de culture, de dignité.

Actuellement, en France, il y a un télescopage entre les problèmes de banlieue et le débat avorté sur l’abrogation de la loi du 23 février. Les émeutiers sont, en majorité, les petits-enfants des anciens colonisés. Chez eux, ils se heurtent aux dos voûtés de leurs pères, aux visages silencieux de leurs mères qui racontent le déracinement, l’acculturation, la perte de proches. Selon la loi en question, ils doivent apprendre à l’école que la colonisation a eu des effets positifs. En fait, ils doivent apprendre le déni de cette souffrance, et le feu qui les brûle n’est pas près de s’éteindre. Seuls le retrait de cette loi, la promotion de cette mémoire meurtrie, sont de nature à ramener la paix dans leurs cours et les remettre sur la voie d’une citoyenneté pleine et entière dans la France du droit et de la beauté qu’aimait mon père, pas celle du viol colonial qu’il a combattu.

Je m’aperçois que j’ai oublié la fin de l’histoire du dossier de demande de bourse. Donc, notre professeure ramasse les dossiers et vérifie qu’ils ont été correctement remplis. Elle constate que, sur le mien, il manque l’indication de nationalité et me demande la raison de cet oubli. Je lui réponds qu’il ne s’agit pas d’oubli mais d’ignorance. Elle m’assène une gifle dont je garde encore aujourd’hui le cuisant souvenir en me disant : « Tu es Français, petit misérable ! »

Brahim SENOUCI


[1Article de Brahim Senouci publié le 30 mai 2005 sur le site oumma.com, sous le titre Esclavage et colonialisme : Naturaliser les mémoires.

[2Ce texte de Brahim Senoucia été publié dans le Nouvel Observateur N°2146_2147 -
Semaine du 22/12/2005 au 29/12/2005.