« Moi, députée française, étrangère pendant la moitié de ma vie... »

publié le 14 décembre 2009 (modifié le 9 juin 2019)

À l’Assemblée nationale, ce discours-là fut le seul moment de grâce d’une semaine enragée. Mardi 8 décembre, en plein cœur du débat sur l’identité nationale, quand Marietta Karamanli, députée PS de la Sarthe, est montée à la tribune après deux heures sans queue ni tête, elle a parlé cinq petites minutes, avec son accent irrépressible, et les travées se sont tues, sur 180 degrés.

Voici le compte-rendu de cette intervention que Mathilde Mathieu a publié sur Mediapart le 11 décembre 2009 [1].

À l’Assemblée, ce discours-là fut le seul moment de grâce d’une semaine enragée. Mardi, en plein cœur du débat sur l’identité nationale, quand Marietta Karamanli (PS) est montée à la tribune après deux heures sans queue ni tête, elle a parlé cinq petites minutes, avec son accent irrépressible, et les travées se sont tues, sur 180 degrés.

Devant cette représentante de la nation française, née Grecque à la veille de la dictature des colonels, même le ministre de l’immigration et de l’identité nationale, scotché sur son banc, a relevé le nez. Mais Eric Besson l’a-t-il bien entendue?

« Je voudrais vous faire part de mon expérience, celle de devenir française », a raconté Marietta Karamanli, « étrangère pendant la moitié de [sa] vie », dans un hémicycle quasi vide. D’abord, la députée a expliqué sa décision d’émigrer : « Je suis née dans un pays où l’État, jusque dans les années soixante-dix, avait la tentation de délivrer un certificat de loyauté », exigeait « un serment de bonne conduite ». Ce genre de politique, « ça fait froid dans le dos »...

Avec émotion, elle a ensuite détaillé son arrivée en France à 20 ans, mue par le désir, par l’amour d’un « pays qui a le goût des autres », qui « croit à l’école », « à une morale laïque », « une morale qui se suffit à elle-même, sans besoin d’un prêtre ni d’un chef qui décide ».

Dans les travées, on entendait les mouches voler.

Surtout, elle a décrit sa certitude, « d’emblée », dès ses premiers pas dans l’Hexagone, qu’elle « pourrait y vivre pour toujours ». Ce « sentiment d’appartenance », « nul Etat ne peut le prescrire, ni l’interdire », a résumé Marietta Karamanli. Eric Besson l’a-t-il bien écoutée?

Au micro, l’élue de la Sarthe a cité Jacques Ancel, géographe persécuté par les nazis, mort en 1943 : « Un État se marque sur une carte, mais une nation est une communauté morale plus malaisée à circonscrire (...). Ce serait puérilité que de tracer des sentiments dans le rigide cadre des territoires ». Eric Besson a-t-il, un jour, lu Jacques Ancel?

Pour Marietta Karamanli, le « sentiment » d’être française (fait « de sensations » et d’« une conscience ») appartient à la seule sphère intime : « Il est périlleux que ce soit l’État qui cherche à dire ce que ça signifie, à cadrer un sentiment. En la matière, il ne peut dire le vrai ». « Parler de l’identité nationale comme de quelque chose d’objectif et d’immuable, qu’il faudrait « valoriser » [comme le prétend le site du ministère], c’est impossible ».

A l’intention du groupe UMP, dont une centaine de députés ont signé une proposition de loi visant à interdire les drapeaux étrangers lors des cérémonies de mariage, la socialiste a enfin parlé de ses quatre enfants (âgés de 3 à 18 ans), « qui se sentent tous français » et « qui aiment tous leurs origines étrangères » : « Petits, ils dessinaient des drapeaux français, a-t-elle confié. Mais aussi grecs ! ». « Allez comprendre », Monsieur Besson...

A sa descente de tribune, les travées de gauche comme de droite ont applaudi. Ses camarades socialistes lui ont caressé l’épaule, la main, le visage. Et puis un collègue UMP lui a fait passer un petit mot : « Merci, vous avez répondu à toutes mes questions... » A la fin de la séance, quand le ministre a repris la parole pour répondre à la vingtaine d’élus qui s’étaient exprimés, il avait préparé de quoi répliquer à chacun des orateurs de l’opposition. Mais pour Marietta Karamanli, qui venait d’exposer ses tripes devant la nation, il n’a pas eu un mot.

Mathilde Mathieu


[1Référence : http://www.mediapart.fr/club/blog/m....

Le compte-rendu intégral est disponible sur le site de l’Assemblée nationale : http://www.assemblee-nationale.fr/1....