le passé colonial entre histoire et mémoire, par Catherine Coquery-Vidrovitch

publié le 8 mars 2007 (modifié le 1er septembre 2019)

Communication de Catherine Coquery-Vidrovitch à la journée organisée par le CVUH (Comité de vigilance face aux usages publics de l’Histoire), le 4 mars 2006 : « Sur les usages publics de l’histoire. Polémiques, commémorations, enjeux de mémoire, transmission et enseignement » [*].

[Première publication, le 9 août 2006,
complétée le 8 mars 2007.]

Catherine Coquery-Vidrovitch

Il me revient de traiter un des sujet les plus brûlants aujourd’hui : celui du passé colonial pris entre Mémoire et Histoire. Comme vous connaissez évidemment, au moins par la presse, tout ce qui se passe, et en particulier l’itinéraire du fameux article 4 qui a provoqué l’éveil et l’indignation des historiens, depuis sa gestation jusqu’à sa suppression, je vais attaquer, sur ce cas très actuel, un point sur lequel nous n’avons sans doute pas suffisamment parlé, sinon au niveau de la discussion de ce matin : l’historien élabore et/ou transmet l’histoire, mais il n’est pas un ange, il n’est pas lui-même en
dehors du débat, et il participe donc, à titre personnel autant qu’à titre collectif, à ce va-et-vient permanent entre présent et passé, passé et présent, ce qui est le propre du politique. Cela est particulièrement évident aujourd’hui dans le domaine de la colonisation.

Enfin, autre remarque générale, l’historien est un spécialiste, comme le disait Nicolas Offenstadt ce matin, c’est un professionnel, habile dans un métier spécialisé. En tant que tel, il est indispensable à l’élaboration du savoir ; mais l’historien exerce une science sociale, donc non exacte : il faut y distinguer d’une part l’établissement, la construction du fait - qui ne souffre pas d’à peu près, qui est rigoureux et peut devenir indiscutable, et d’autre part l’interprétation
de ces faits qui, elle, exige la pluralité et implique la complexité des facteurs explicatifs. Cette complexité même risque d’entraîner parfois certains raccourcis. Ceux-ci sont souvent mal compris par les journalistes qui ont, eux, de par leur métier, la tâche de transmettre à leur public, de façon intelligible, résumée et simplifiée, des choses compliquées. D’où le risque fréquent de caricaturer de ce qu’ont voulu signifier les historiens, ce qui peut alors se prêter à tous les amalgames.

Je voudrais donc en quelques mots aborder trois points :

  • Le premier point est le fait que l’histoire de la colonisation est à la fois histoire du passé (ce qui est en somme une
    redondance) et histoire immédiate, même si les colonisations politiques ne sont plus, en qualité de fait historique, qu’un
    souvenir (en tous les cas pour la France, à laquelle je me limite ici).
  • Le deuxième point est que, dans le domaine colonial, l’histoire est vraiment inséparable d’une mémoire encore en partie au moins vivante et non reconstruite a posteriori.
  • Il en découle, et c’est mon 3e point, que nous nous trouvons en face non pas d’un duo : Histoire et mémoire, mais d’un
    trio qui brouille les pistes : Histoire, mémoire et politique.

Je m’explique.

1. Grosso modo, l’histoire coloniale française a pris fin avec les indépendances en Afrique noire, (1960) et l’indépendance algérienne (1962)

Encore ne faut-il pas oublier que Djibouti n’est devenue indépendant qu’en 1977, et que depuis 1945 où les Antilles ont été départementalisées, il a existé, et il existe encore dans les départements outre-mer, notamment en Nouvelle Calédonie où ce courant participe officiellement au gouvernement de l’île, des mouvements
indépendantistes.

Par conséquent les décolonisations sont toutes récentes, d’autant plus qu’elles sont parfois considérées comme encore inachevées.

Nous sommes donc, au moins pour une partie de la population française y compris historienne, dans l’histoire immédiate. Certes, cela dépend des générations, beaucoup de vieillards, mais aussi d’adultes raisonnables, sont nés sous la colonisation. Qui plus est, aux Antilles, l’esclavage est encore proche car, à la différence des colonies d’Afrique ou
d’Indochine, la colonisation y a été esclavagiste jusqu’en 1848. Il peut encore exister -faites le calcul !- des vieillards dont les grands pères (même pas les arrières grands pères !) sont nés en esclavage. ce qui rend compte de l’immédiateté relative du phénomène de la traite négrière. Mutatis mutandis, pour certains vieux de Guadeloupe ou de Martinique, parler de l’esclavage de leur arrière grand père, c’est un peu comme, pour un jeune juif d’aujourd’hui, savoir que son grand père ou arrière grand père, qu’il n’a pas nécessairement connu, est revenu d’Auschwitz.

Si je dis cela d’emblée avec cette impudence - que je peux me permettre sans complexe ayant été dans mon enfance une petite juive clandestine cachée dont le grand père n’est pas revenu-, c’est pour faire sentir immédiatement la normalité de l’affectivité exprimée à ce propos. Attention ! je ne cherche en aucune manière à la juger, à la justifier ou au contraire à la condamner : je dis simplement que cette affectivité est inévitable, parce que nous sommes dans l’histoire immédiate. Et cette histoire immédiate ne concerne pas seulement les jeunes qui la ressentent comme telle aujourd’hui : elle demeure vraiment immédiate pour beaucoup de Français. j’ai, à 20 ans, connu l’Algérie en guerre, puisque mon mari a été un jeune conscrit mobilisé pour la guerre d’Algérie, et que pour le rejoindre un moment, je suis allée accoucher à Oran. Certes je suis une vieille dame, mais pour moi, c’est vraiment de l’histoire immédiate.

Ce premier point est important. Car nous allons nécessairement nous trouver en présence de mémoires chaudes contrastées, et tout aussi respectables les unes que les autres. En outre, si l’on reste en Afrique, cette histoire ne concerne pas que des Français : elle concerne tout autant d’autres citoyens, ceux des États devenus indépendants, Algériens, Ivoiriens, etc.

A partir de ce constat, il est impossible d’en faire de l’histoire franco-française : on doit s’interroger, si on en fait l’histoire, sur tous les aspects, et sur tous les points de vue. On doit aussi, en historiens responsables, respecter le point de vue de l’Autre. Autrement dit, par exemple, autant il serait légitime de concevoir un musée de la colonisation, ou des colonisations, qui n’existe pas encore, et qui n’est même pas apparemment prévu, autant il est offensant pour le point de vue de l’autre de concevoir ce qu’on appelle ces temps-ci des mémoriaux. Je suis tout à fait pour un musée des migrations, ou plus exactement une Cité de l’histoire de l’immigration, ce peut être une initiative passionnante, qui devrait permettre de démontrer de facto à quel point le Français de souche n’existe pas : Gérard Noiriel nous rappelle qu’un tiers des Français environ sont liés à l’immigration si on remonte à leur arrière grand père... Mais un musée de la colonisation, ce n’est pas du tout la même chose qu’un mémorial (regardez le dictionnaire) qui a pour objet de célébrer la mémoire et les hauts faits d’un camp, sans s’occuper de l’autre. C’est ce qu’on faisait pour les conquérants à l’égard des colonisés, parce qu’ils étaient des sujets qui n’avaient pas, ou avaient peu leur mot à dire : allez voir par exemple le long bas-relief en l’honneur du Commandant Marchand qui se trouve en face de l’ancien musée des Arts africains et océaniens à la Porte Dorée : le vaillant explorateur, accompagné d’une série de non moins vaillants mais néanmoins dominés tirailleurs, y est représenté de Pointe-Noire à Fachoda ... où d’ailleurs les Britanniques brillent par leur absence.

Mais ce qu’on faisait aux colonisés, il est devenu insultant de le faire à l’égard de citoyens comme nous, qui ont droit, en tant que tels, à notre respect. D’où, l’exemplarité, au contraire, de l’œuvre sortie récemment sur l’Histoire de la guerre d’Algérie, entreprise conjointement sous la direction de Benjamin Stora et de Mohamed Harbi et avec la collaboration d’historiens aussi bien français qu’Algériens [1], dont il est d’ailleurs normal qu’ils n’aient pas nécessairement le même avis sur tout. Autre exemple : les équipes de regards croisés franco-malien dirigées conjointement par Pierre Boilley à Paris-I et Doulaye Konaté à l’université de Bamako, de façon à écrire sur les épisodes douloureux de cette histoire coloniale non pas nécessairement la même chose, mais une histoire qui tienne compte des divers points de vue sans pour autant s’écharper [2].

Ça, c’est le premier point.

2. Le deuxième, c’est justement l’évidence de mémoires contrastées, et de mémoires brutes, qui existent encore : celle des témoins oculaires, et des acteurs de cette histoire

Raison de plus pour se rappeler qu’il s’agit d’une histoire aussi ancienne qu’immédiate. Je signale par exemple, l’incorrection ,à mon avis, de l’avis exprimé dans Le Monde par un historien
réputé, qui s’en est allé déclarer que l’histoire de la traite et de l’esclavage, vieille de cinq siècles, ne nous concernait plus - en qualité d’affect-. Elle ne concerne plus, peut-être, les historiens blancs qui s’intéressent à l’histoire de l’hexagone : même si je ne suis même pas d’accord avec cette affirmation, car non seulement la culture hexagonale est elle-même, évidemment, sans le savoir ou sans vouloir le savoir, imprégnée de culture coloniale qui commence d’ailleurs à
être étudiée en tant que telle [3] ; mais en sus la culture coloniale de l’hexagone concerne très directement et consciemment beaucoup de Français qui sont loin d’être tous d’origine immigrée récente..

Le fait est qu’en France, la mémoire de la colonisation est très complexe. Pour un certain nombre d’historiens, comme Marc Ferro, ou Pierre Nora, qui ont à des époques différentes enseigné l’histoire
au lycée d’Oran à l’époque coloniale (Pierre Nora en a rapporté en son temps un beau livre, intitulé Les Français d’Algérie [4]), ou moi-même, qui ai décidée donc à 25 ans, à la suite de mon passage dans cette même ville, de renoncer à une thèse sur le Moyen Âge pour privilégier un travail sur l‘histoire de l’Afrique, il est évident que nous avons eu, d’une
certaine façon, la chance de pouvoir travailler avec des souvenirs de visu, c’est à dire une part de vécu. Ce vécu vaut ce qu’il vaut, il doit être confronté et naturellement corrigé et amendé par les recherches historiques proprement dites, mais c’est une forme de document comme un autre, à soumettre comme les autres à une analyse critique forte. Je reprends l’exemple donné précédemment de l’histoire de Vichy : j’ai vécu une enfance clandestine, et, croyez-moi, cela s’imprime très fort et
pour la vie : compte tenu de ces souvenirs de fer, j’ai parfois été en désaccord avec la façon dont les meilleurs historiens, nés après cette période, en ont écrit l’histoire : qui a raison, qui a tort, entre deux historiens s’entend, entre le vécu et le regard froid ? C’est ma foi bien difficile à départager...

Car le cas n’est pas le même pour les jeunes qui n’ont pas vécu cette histoire - je reviens ici à la colonisation -, mais qui l‘ont entendu raconter, ou du moins en ont compris ou entendu des bribes transmises par leurs parents ou leurs grands parents, et aujourd’hui par des hommes politiques de tout bord. Là, le vécu a disparu, Michèle Riot-Sarcey en a déjà dit un mot ce matin ; on a une mémoire doublement, ou triplement reconstruite : d’abord par la transmission des récits, et ensuite par la façon dont ces récits sont entendus. C’est une mémoire à la fois manipulée et manipulable. Cela reste aussi bien sûr, aussi, une source exploitable par les historiens, avec toutes les prudences d’usage sur la façon d’exercer l’esprit critique sur les documents, quels qu’ils soient, qui sont à notre disposition.

Ce sont ces manipulations actuelles de mémoires traumatisées que nous voyons aujourd’hui s’agiter dans tous les sens, qu’il s’agisse de celle des anciens colonisés comme de celle des anciens colonisateurs : Les Français blancs, qui s’estiment (à tort à mon avis) les moins concernés donc à leurs propres yeux les plus objectifs, les Français noirs, les Français d’ascendance harki, ou dont les parents ont été porteurs de valise pro-FLN, ou au contraire pro-OAS. Tout le monde et chacun s’est construit un peu là-dessus. Rajoutez à cela la mémoire coloniale française officielle : le fameux Petit Lavisse, manuel d’histoire élémentaire plus que centenaire, construction volontaire de la nation française, objectif qui se comprenait tout à fait à l’aube de la troisième république, et à nouveau tout à fait au lendemain de la 2e guerre mondiale où le régime de Vichy avait véritablement établi en France une situation réelle de guerre civile.

J’ai eu, en cours moyen 2e année, en 1946-47, entre les mains le Petit Lavisse (né dans les années 1890 je vous rappelle), dont j’ai toujours conservé l’exemplaire, le voici : et voici la partie du résumé de la page 245 consacré à l’empire (édition de 1929, ressortie sans doute pour éviter les éditions révisées sous Vichy) : c’était donc le texte à apprendre par cœur par les enfants, résumant les quatre pages du chapitre consacrées à l’empire colonial :

« La République a augmenté notre empire colonial : en Asie, du Tonkin ; en Afrique, de la Tunisie, du Maroc, du Soudan, de Madagascar, etc. Les colonies françaises, dont la population est de 60 millions d’habitants, rendent de grands services à notre commerce et à notre industrie »

Au moins, on ne s’en cachait pas ! Vous connaissez aussi presque tous, au moins de réputation, ces cartes murales de la plus
grande France, ces larges tâches roses des atlas couvrant l’Afrique occidentale et la péninsule indochinoise...

Bref notre passé colonial a collé à la peau de beaucoup de Français toujours en vie aujourd’hui, et ce depuis l’enfance !

Car plus grave peut-être, en 1967 encore, ma fille aînée était en cours élémentaire, et son cours de géographie de la collection Perpillou (il y avait un manuel de géographie à l’école à cette époque), présentait en illustration double page sur l’Afrique noire une caravane dans la forêt dense, en tête se trouvait un administrateur colonial en uniforme blanc,
casque colonial inclus, et derrière lui, torse nu, en file indienne, toute une file de porteurs noirs. Bon, l’édition datait d’une dizaine d’années auparavant, les écoles publiques françaises étaient déjà pauvres y compris dans le 14e arrondissement, mais quand même, près de dix ans après l’indépendance......

Nous sommes donc en France encore pétris d’histoire, ou plutôt de mémoire coloniale. Là-dessus, néanmoins, les idées de décolonisation, d’aide aux pays sous développés, à l’époque le courant tiers-mondiste, aujourd’hui la démocratie et les droits de l’Homme ont bien entendu fait leur chemin depuis longtemps, elles ont travaillé dans toutes les têtes ; les mémoires ont été exploitées, trafiquées, manipulées, et le résultat arrive maintenant, et c’est un phénomène nouveau : celui
du heurt de ces mémoires, heurt d’autant plus violent que pour des raisons complexes qui sont à étudier, il y a eu, dans les
20 ans qui précèdent, une sorte d’oubli de la question. Elle devenait trop gênante, on a fait l’impasse. Cette impasse est maintenant devenue impossible, les faits nous remontent à la figure violemment, et dans un terrible charivari.

Alors j’insiste là dessus : cette dichotomie, ce que certains appellent aujourd’hui d’un mot évocateur la fracture coloniale [5], c’est effectivement un phénomène tout à fait nouveau.

Ou plutôt, je m’explique, le fait que l’histoire de la période devienne une arme aux mains mêmes des historiens, c’est cela qui est nouveau. Le fait que des historiens se prêtent à mesurer les bienfaits ou les méfaits de la colonisation et se disputent là-dessus, ou cherchent à démontrer que telle ou telle autre traite était pire qu’une autre, c’est absolument renversant : les historiens ne sont pas des moralistes, la colonisation n’a pas été un bien ou un mal, elle a été, et le boulot de l’historien, c’est de comprendre pourquoi, comment, quels en ont été les résultats sur les sociétés, aussi bien colonisées que colonisatrice. Mais pas de poser les faits sur une balance pour les peser ! ceci n’a pas de sens.

Contrairement à ce qu’on entend trop souvent, ce n’est pas une résurgence de ce que d’aucuns appellent, avec une nuance péjorative, l’anticolonialisme supposé primaire des années 1960. Cela n’a rien à voir. Dans les années 50 ou 60, le politique et le scientifique étaient beaucoup plus distincts l’un de l’autre. D’ailleurs de grands historiens y veillaient : Charles André Julien pour l’Afrique du Nord, et un peu plus tard Henri Brunschwig pour l’Afrique noire. Relisez la masse de ces « chef d’œuvres » à l‘ancienne qu’étaient les thèses d’État qu’ils ont dirigées, je vous y défie d’y trouver des plaidoyers politiques. En dépit des luttes coloniales de l’époque, la dichotomie entre politique et savoir était jalousement respectée. Le fait est que les intellectuels « anticolonialistes » étant minoritaires et surveillés de près, ils ne pouvaient espérer être entendus qu’à la condition de se retrancher derrière des analyses aussi précises et documentées que possible. La plupart des travaux scientifiques de cette époque évitaient donc au maximum toute intrusion de nature politique.

Ces historiens d’aujourd’hui qui se mettent à discuter sérieusement du pour et du contre, c’est donc une innovation, du moins avec cette ampleur. Ils ne se rendent pas compte qu’en fait, ils plaident un dossier, l’exemple le plus classique étant celui « des bienfaits de l’enseignement, ou de la médecine française » parce que dans leur enfance leurs parents ont exercé, d’ailleurs le mieux du monde, outre-mer, ou parce que eux-mêmes ont été coopérants. C’est humain, c’est touchant, mais ce n’est pas nécessairement objectif.

3. Alors, 3e et dernier point, Pourquoi ?

Parce que nous ne sommes pas juste dans un face à face entre histoire et mémoire -sur lequel on a tant écrit que je ne reviens pas là dessus- nous sommes en face de l’instrumentalisation à la fois de l’histoire et de la mémoire par le politique ; les historiens sont pris dans le jeu, en qualité de citoyens, comme les autres, précisément parce que, comme il s’agit d’histoire immédiate, leur affect est engagé comme celui des autres. J’insiste là dessus : ce que d’aucuns appellent des « visions idéologiques obstinées et concurrentes » de la colonisation, de la traite ou des guerres coloniales ne sont pas une résurgence : c’est, au contraire, l’émergence d’un phénomène actuel, immédiatement contemporain, parce qu’il est né d’un amalgame de mémoires concurrentes travaillées par des affrontements politiques qui se présentent ouvertement comme idéologiques. En principe, la mémoire relève de l’affectif et installe le souvenir dans le sacré tandis que l’histoire
s’attache à l’analyse et à l’explication des évolutions et aux rapports des choses : c’est pourquoi Pierre Nora qualifie l’histoire de belle machine [je cite] « purement intellectuelle, laïcisante, qui appelle analyse et discours critique », et en conclut que c’est aux historiens - [je cite à nouveau] de « dire à tous- et pour tous - ce que le passé autorise et ce qu’il ne permet pas [6] ». Or la société n’est pas que de raison et les historiens non plus. Le politique est toujours là, c’est à dire aussi la totalité du social, prompt à brouiller les cartes et à confondre les genres. Il n’est jamais exactement là où il s’annonce. Marc Bloch a démontré qu’il « imprègne, à toutes les époques, les rapports entre individus, qui sont à la fois des rapports de sens, d’intérêts et de pouvoir [7] », pour les historiens comme pour les autres.

C’est tout à fait vrai ces temps-ci : d’abord c’est le politique (la loi), qui a provoqué les historiens, qui ont donc apporté - contrairement à ce que certains d’entre eux pensent avec candeur sinon un certain manque de modestie - d’abord une réponse immergée dans le politique. Les mémoires coloniales sont à vif et prêtes à toutes les romances. Alors nous, historiens, interrogeons-les avec respect mais prudence, et restons vigilants. Car la construction (ou la consolidation) de la communauté politique est toujours présente ; l’analyse rigoureuse et critique des documents du passé (qui est le processus idéal de construction scientifique du fait) ne peut être isolé de la mémoire qui est en revanche un processus de construction
subjective du fait ; L’historien est sans doute un peu plus protégé que les autres, par son obligation de l’analyse critique, par rapport au rôle que les forces sociales dominantes du moment veulent lui faire jouer. Mais il ne pense et il ne travaille pas hors du champ politique.

Or ce qui se passe aujourd’hui, c’est qu’en matière de colonisation, nous sommes dans une phase d’affrontement brutal de deux courants historiographiques de nature politique : pour simplifier de façon trop schématique, un courant « de droite » (ou plutôt nationaliste jacobin) et un courant « de gauche » (ou plutôt ouvert sur la complexité sociale). Naturellement, ces courants ont toujours existé. Mais le second restait minoritaire, ou plutôt n’était guère sorti de la tour d’ivoire académique, où d’ailleurs il était marginalisé, dans le cadre d’une situation assez amorphe et pour tout dire conservatrice, ou au moins traditionaliste dans l’école historique dominante. Un cas exemplaire le démontre : Les lieux de mémoire de Pierre Nora, qui en sept volumes et tant d’années (1985 à 1993) n’ont évoqué la colonisation que dans un article (excellent d’ailleurs) du premier volume sur l’Exposition coloniale internationale de 1931. Ce n’était pas mauvaise volonté mais indifférence, qualifiée aujourd’hui par les historiens de processus de « deuil » ou d’ « oubli ». En présentant l’ouvrage à l’époque, Nora avait affirmé lors d’une conférence à l’EHESS qu’il n’y avait rien d’autre sur les lieux de mémoire coloniaux, parce qu’il « n’en avait pas trouvé » : il ne répondrait certainement plus de même aujourd’hui, même s’il a essayé de trouver trois raisons (dont le deuil) à cet oubli dans un ouvrage récent [8]. Car il y a renversement brutal de tendance : en histoire de l’esclavage comme en histoire de la colonisation, tout à coup il y a incertitude sur le courant dominant, chacun affirmant que c’est l’autre qui l’emporte. Bref la bataille scientifique en arrive à un point culminant, ce qui est plutôt positif et prometteur pour l’avenir : car si nous savons bien travailler, en historiens, ce tournant est sans doute irréversible ; mais le combat scientifique sera rude, car il est étroitement tributaire de la bataille politique.

Nous sommes tous d’accord, je pense, nos collègues l’ont démontré toute la journée, sur les qualités et les limites des sciences sociales en général et de l’histoire en particulier. Nous pratiquons le contrôle et la critique dite externe et interne de nos documents et de nos données : nous nous assurons de leur authenticité, et nous nous efforçons de décrypter ce qu’ils signifient, compte tenu de la date, du lieu, de l’auteur présumé (qu’il s’agisse d’un vestige archéologique, d’un
texte, d’une source orale ou de tout autre document). Ceci dit, en dépit de notre volonté de rigueur, nous avons, chacun d’entre nous, un point de vue, fonction à la fois de l’espace et du temps où nous nous situons, ce qui fait qu’à peine effectué, un travail devient déjà source pour les autres, qui doit à son tour être décrypté pour ce qu’il vaut. Autrement dit l’historien ne détient pas LE savoir, mais un savoir soumis à bien d’autres variables. C’est pourquoi une vertu majeure de l’historien, apparemment un peu oubliée ces temps-ci, est le doute scientifique, qui fait du plus grand chercheur le plus modeste des chercheurs.

Le fait même que les historiens les plus sérieux et les plus sincères, à partir des mêmes « faits historiques [9] », peuvent tirer de façon argumentée des conclusions nuancées, contrastées, et même parfois contradictoires suggère à quel point l’histoire est insérée dans le politique. Pour donner un exemple lapidaire, cette lapalissade est démontrée par les interprétations radicalement différentes données de la Révolution française par des historiens aussi renommés que Michel
Vovelle et François Furet. Chacune fut insérée dans son temps, et ni l’une ni l’autre n’apparaissent désormais tout à fait convaincantes [10]. Il serait d’ailleurs temps qu’un historien d’aujourd’hui s’y attaquât. Cela commence d’être fait, Michel
Dreyfus ce matin a évoqué le travail entrepris par l’italien Domenico Losurdo [11].

Plus récemment, ce qu’on a qualifié d’ « affaire Pétré-Grenouilleau » (sur son histoire des traites négrières), souligne une fois de plus à quel point l’histoire est une science contingente [12].

C’est ce qui me gêne dans les textes de beaucoup d’historiens aujourd’hui, à commencer par les signataires du texte dit des 19 : l’absence apparente, dans le débat actuel, du doute, révélé par leur indifférence au politique, alors que toutes les positions affirmées ces temps-ci (et pas seulement par les acteurs) sont d’abord et avant tout politiques. C’est évident pour les « pieds-noirs » ou les députés qui défendent leur point de vue, mais cela l’est tout autant pour les historiens : c’est pourquoi je suis interpellée par les attaques contre l’ « anticolonialisme » jugé en somme dépassé, ou par les reproches d’ « 
idéologie ». Pourquoi ne sommes-nous pas d’accord avec l’idéologie de l’autre ? Parce que nous relevons d’une autre idéologie, voisine ou opposée, car qu’est-ce que l’idéologie, hors la compréhension dévalorisante en vogue en France aujourd’hui ? C’est, voyez le Petit Robert, « un système d’idées, une philosophie du monde et de la vie » : nous avons, heureusement, tous des idées parce que, comme le dirait Descartes, nous pensons -en particulier nous avons tous des idées
politiques, c’est-à-dire, au sens large, une conception du monde tel qu’il est, et tel qu’il nous semblerait souhaitable qu’il soit ou devienne, et comment nous pourrions faire pour y contribuer, aussipeu que ce soit : alorspourquoi faire comme si ce politique n’existait pas ou, au mieux, comme s’il ne comptait pas, comme si les réactions au monde des historiens étaient les seules à ne pas en être affectées ? Les problématiques même de la réflexion historique et l’écriture de
l’histoire qui en découle sont tributaires des opinions et des luttes sociales ou politiques auxquelles prennent part les historiens, peu ou prou, en tant que citoyens. La réflexion historique n’est pas au-dessus de tout soupçon. En revanche, peut-être davantage que les autres spécialistes en sciences sociales, l’historien est menacé d’une certaine schizophrénie : il est sensé analyser l’ensemble du passé sans passion ni sentiment, mais en même temps il est inséré dans un présent
impliquant idées, convictions, voire croyances participant à sa compréhension du monde. Certes, ce qui fait la qualité de l’historien est « l’exercice critique » ; certes aussi, le fait établi par la recherche rigoureuse est, lui, intangible, mais c’est en fonction de nos affects du moment que nous l’interprétons dans notre exposé du processus historique. J’affirme donc hautement que les historiens sont ni plus ni moins passionnés que les autres gens, et que, comme tout un chacun, chaque historien relève d’un contexte idéologique : mieux vaut le reconnaître honnêtement que de faire comme si cela n’existait pas.
Au moins, de cette façon, sommes-nous mieux armés pour en éviter les excès ! L’historien moderniste Pierre Goubert écrit, dans l’introduction de son Histoire de France, qu’il s’arrêtait à la Première Guerre mondiale parce que, ensuite, étant lui-même partie prenante de l’histoire du XXè siècle (il est né en 1915), il ne pouvait être sûr d’échapper à la passion [13]. Et nous prétendrions traiter sans passion de la colonisation qui tient aujourd’hui de l’histoire quasi immédiate, sans même parler des Français des Caraïbes pour lesquels ce passé est si proche ?

Je m’arrêterai là, pensant ainsi avoir suffisamment semé le doute en vous, et confirmé, de ce fait, l’importance du travail collectif du Comité de vigilance sur l’usage public de l’Histoire coordonné par Gérard Noiriel !

Catherine Coquery-Vidrovitch
Professeure émérite, Université Paris-7 Denis Diderot

Catherine Coquery vient de publier sur le site du Cvuh une critique du dernier ouvrage de Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale. Nous vous en recommandons la lecture.

« En qualité d’historienne, je récuse absolument ce terme de repentance, qui n’a été utilisé par aucun historien sinon pour en attaquer d’autres et qui est injurieux à l’égard de collègues dont la conscience professionnelle est indéniable mais dont, pour des raisons diverses, à mon avis essentiellement politiques (mais qu’il est de bon ton d’appeler « idéologiques ») on ne partage pas certaines des interprétations » la suite.


[*Vous trouverez un compte-rendu complet de ce colloque sur le site internet du CVUH : http://cvuh.free.fr/4mars/journee.p....

[1Mohammed Harbi et Benjamin Stora (sous la dir. de), La guerre d’Algérie, Paris, Hachette, 2005, 1039 p.

[2Mali-France : regards sur une histoire partagée, (org. par le GEMDEV et l’université du Mali) Bamako : Éd. Donniya ; Paris : Éd. Karthala, 2005, 280 p.

[3Voir entre autres lesdeux volumes publiés par Autrement, et dirigés par Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire : Culture coloniale, la France conquise par son empire 1871-1931 (Paris, 2003, 245 p.), et Culture impériale 1931-1961. Les colonies au cœur de la République (Paris, 2004, 237 p.).

[4Pierre Nora, Les Français d’Algérie , avec une Introduction de Charles-André Julien, Paris, R. Julliard, 1961, 255 p.

[5Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire (sous la dir. de), La fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial, Paris, La Découverte, 2005, 311 p.

[6Pierre Nora et le métier d’Historien, Le Monde 2, 18 février 2006, pp. 23 & 24.

[7C’est d’avoir compris cela, et aussi la force du recours à l’éclairage réciproque du passé et du présent, qui rend compte, selon André Burguière, de la redécouverte actuelle de l’historien Marc Bloch. « Bloch historique », Le Nouvel Observateur, 2-8 février 2006, p. 90.

[8Perry Anderson, Une pensée tiède. Un regard critique sur la culture française, suivi de « La pensée réchauffée » de Pierre Nora, Paris, Seuil, 2005, 136 p.

[9Cf. la définition de ce qu’est un fait historique in François Furet, « De l’histoire-récit à l’histoire-problème », Annales, 1976.

[10Cette opposition n’a rien de nouveau : déjà, au début du siècle dernier, les deux spécialistes d’alors de la période,
Mathiez et Aulard, se provoquaient en duel à propos des Montagnards et des Girondins ...

[11Domenico Losurdo, Le révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes, Paris, Albin Michel, 2006, 318 p. (traduit de l’italien 1996).

[12L’affaire a été largement exploitée en dehors du cercle des historiens et ceux-ci ont été unanimes à condamner l’interférence irresponsable de l’appel (avorté) à la justice en matière de « thèse scientifique ». Il n’empêche qu’entre spécialistes les critiques sur ses conclusions sont nombreuses et argumentées (en dépit des prix attribués à l’ouvrage par des jurys où d’autres historiens étaient nombreux). Cf. par exemple, outre les comptes-rendus de Pap Ndiaye et de Marcel Dorigny consultables sur le WEB, le Bulletin, supplément 2005 de la Revue d’Histoire moderne et contemporaine, n° 52-4 bis (4 articles sur 5 sont fort critiques). Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, essai d’histoire globale, Paris, Gallimard, 474 p. On constate les mêmes interprétations extrêmes à propos de l’exemple déjà donné du Livre noir du
colonialisme
qui a incité des historiens à exprimer leur désaccord en projetant un débat (prévu au printemps 2006) sur « Cinq questions posées à la colonisation ? ».

[13Pierre Goubert, Initiation à l’histoire de la France, Paris, Hachette, 1986, 490 p.