la controverse de Perpignan

publié le 12 février 2007

Devoir de mémoire pour la mairie, musée à la gloire de la colonisation pour le collectif d’opposants, le futur lieu dédié à l’histoire des 132 ans de la présence française en Algérie cristallise les positions. D’autant plus que le projet est porté par le Cercle Algérianiste, qui cultive volontiers la nostalgie.

Le 23 octobre 2006, le sujet était mis en débat au conseil municipal, à la fois sur le « Mur des disparus » et sur les travaux à engager pour restaurer l’aile et la galerie sud de l’ancien couvent Sainte-Claire, rue Derroja, devenu prison civile avant d’être récupéré par la mairie et où s’installera le musée-centre de recherches historiques, selon Jean-Marc Pujol, maire adjoint. Les élus de l’opposition PS et PC votaient contre ces délibérations.

Un dossier réalisé par Isabelle Goupilla, paru dans la Semaine du Roussillon, édition du 8-14 février (N° 562), sous le titre : Mémoire des pieds-noirs / Polémique autour du musée [1].

Un collectif [2] contre le projet - « Le temps du dialogue »

Manifestation pacifique le 29 janvier 2007 (DR).

Lundi 29 janvier, le collectif a manifesté silencieusement
son opposition au projet en séance du conseil municipal. (Photo Philippe Roca).

La première démarche a été prise par le MRAP en août 2005 par un courrier de son président, Jean-Jacques Cadéac, au préfet des Pyrénées-Orientales et au maire de Perpignan. Il demandait l’abandon du projet de « centre de l’oeuvre française en Algérie » – première dénomination, devenue « centre de la présence française en Algérie » – ainsi que du « mur des disparus »et l’interdiction « de toute nouvelle manifestation devant la stèle des fusillés et combattants pour que vive l’Algérie française », au cimetière du Haut-Vernet. La Ligue des Droits de l’Homme emboîtait rapidement le pas au MRAP. Depuis, l’opposition au projet municipal s’est structurée au sein d’un collectif qui rassemble plus de 30 associations, syndicats, partis politiques.

Le collectif n’est pas contre la création d’un lieu de mémoire et de recherches historiques s’il est conçu comme un « centre de ressources sur l’histoire croisée de la France et de l’Algérie », s’il intègre des historiens algériens, s’il présente « toutes les facettes de l’histoire, même celles qui pourraient déplaire à certains membres du collectif », assure Monique Leblon, présidente de la LDH. Un lieu qui « développerait de nouvelles fraternités ». Or le projet de la mairie stratifie les positions. Faire l’impasse sur la colonisation, c’est faire du révisionnisme. « Ce projet est incohérent et irrespectueux pour les Algériens, les Harkis mais aussi les Pieds-noirs en ce qu’il reprend un projet d’extrême-droite ; or tous les Pieds-noirs ne sont pas fachos », explique Patrick Lecroq, du MRAP. Le collectif dénonce le fait que la réalisation du centre soit confiée au Cercle Algérianiste des P-0 « qui ne cache pas ses liens avec l’Adimad, association dont le site Internet est entièrement dédié à la gloire de l’OAS ».

« Il faut tirer les conclusions de la colonisation, comme on l’a fait de l’esclavage. Dire que c’est contraire aux droits de l’Homme », plaide Monique Leblon. « La colonisation a créé deux sortes de citoyens ; une discrimination que l’on retrouve aujourd’hui dans notre société. Jusqu’à quand de jeunes Français seront-ils “d’origine maghrébine” ? Pendant combien de générations va-t-on encore traîner le boulet de la colonisation ? », demande Patrick Lecroq. Le collectif veut que « l’on se parle pour faire avancer les mentalités. Le temps du dialogue entre les peuples est venu. Il faut apaiser les clivages, mettre un terme aux affrontements idéologiques en associant à ce projet financé par les deniers publics, les Algériens ».

Le collectif revendique un « devoir de vigilance au nom des citoyens et de leur argent ». Pancartes levées, il sera présent à chaque conseil municipal, comme le lundi 29 janvier, jusqu’à ce que le projet soit modifié.

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Suzy Simon-Nicaise, présidente du Cercle algérianiste des P.-O.
« La nostalgie ? Oui et alors? »

La présidente du Cercle se positionne uniquement sur la culture, la mémoire et sa transmission aux générations futures.

Suzy Simon-Nicaise défend la culture et la mémoire pied-noirs et refuse le terrain politique. (Photo P. R.)

Plus de 4000 livres, 5 à 6000 opuscules et dossiers, plus de 5000 cartes postales, des revues et des journaux à faire craquer les placards, des tableaux et des objets de la vie quotidienne en Algérie, des affiches coloniales, des drapeaux et des uniformes de l’armée française aussi... Au 52, rue Maréchal-Foch à Perpignan, le Cercle algérianiste [3] croule sous son fonds documentaire. C’est la première raison, selon sa présidente, de la création d’un nouveau lieu. « Qui ne sera pas un musée mais un centre de documentation de la présence française en Algérie où l’on pourra décemment accueillir des chercheurs », précise Suzy Simon-Nicaise.

Ici, on ne se cache pas de cultiver la nostalgie. « Oui et alors ? On est de nulle part, on ne sait plus où sont nos racines. Nous sommes tous ces souvenirs entassés, on a besoin de savoir d’où l’on vient ». Pour la représentante de ces « provinciaux sans province et sans terre, toujours traumatisés 45 ans après », le futur centre sera « un lieu de témoignages sur 132 ans d’histoire, d’un mode de vie, comme le musée du Castillet sur les traditions catalanes. Nous voulons transmettre cette mémoire à nos enfants et petits-enfants. Je n’ai pas envie que nos descendants aient honte de leurs aïeux. Nous n’allons pas gommer notre histoire sous prétexte qu’aujourd’hui elle n’est pas politiquement correcte ».

Pas de politique

Le Cercle algérianiste se positionne uniquement sur la culture et la mémoire pied-noirs. « Il n’y a pas de politique là-dedans, martèle Mme Simon-Nicaise. Je ne suis pas d’accord quand on dit que je suis proche du Front National ». Quant aux liens au moins Internet entre le Cercle et l’Adimad, la présidente argue un « pourquoi pas ? Eux ne s’occupent pas de culture. Ce n’est pas parce qu’il va un lien Internet que cela justifie les amalgames ». La présidente du Cercle ne dénie pas l’expression d’histoire coloniale : « Et alors ? Je n’ai pas honte de ce qu’ont été mes ancêtres. L’histoire de France est comme ça. Certes les Algériens, mais nous étions aussi algériens, n’avaient pas les mêmes droits mais s’en plaignaient-ils ?
qu’ont-ils fait de leur indépendance ? Ce qui est important c’est le bout de chemin que nous avons fait ensemble pendant plus de 132 ans
 ».

Comme les représentants de la LDH et du MRAP que nous avons rencontrés. Suzy Simon-Nicaise se dit « à 200 % pour aller vers une histoire apaisée ». Mais pour elle, « chacun doit faire la moitié du chemin. Il n’est pas question de discuter avec les idéologues descendant des porteurs de valises dont les bombes ont tué nos proches ou avec ceux qui nous traitent de fachos ». Le ton est posé et ferme. Pour porter la parole de toutes celles et ceux qui n’ont pu encore faire le deuil du déracinement. Le « Mur des disparus » qui devrait être érigé dans l’ancien couvent Sainte-Claire, outre le devoir de mémoire, aura peut-être aussi cette vertu pour les descendants des 3000 noms qui y figureront ; 3000 disparus entre le 1er novembre 1954 et fin 1963.

Comité scientifique

Selon Suzy Simon-Nicaise, il est déjà constitué et uniquement d’algérianistes : Yves Sarthe, ancien professeur d’histoire au lycée Arago ; Jean Scotto, attentif conservateur bénévole du musée actuel du Cercle, rue Foch ; Yves Naz, président du Cercle algérianiste de Narbonne ; Maurice Calmein, fondateur du Cercle ; Evelyne Joyaux, présidente du Cercle d’Aix-en-Provence, ancienne membre du conseil scientifique du projet de centre sur Marseille (aujourd’hui abandonné) et enfin Suzy Simon-Nicaise.

De scientifique ce comité n’a que le nom, aucun historien reconnu n’y participant. Raymond Sala, par ailleurs conseiller municipal, y figure en tant que personne associée, aux côtés des deux autres élus de la mairie de Perpignan, Jean-Marc Pujol et Maurice Halimi.

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Jacky Mallea, pied-noir de Guelma : « L’OAS est responsable de la cassure »

Aujourd’hui retraité près de Perpignan, il est contre le projet de la mairie et du Cercle algérianiste.

Eté 1961. Jacky Mallea fait son armée comme « moniteur de la jeunesse algérienne ». Ici avec des jeunes du foyer sportif d’El Madher, dans les Aurès, à 20 km de Batna.

Dans la salle à manger de son pavillon, rien n’évoque sa vie « là-bas », de l’enfance jusqu’au début de sa vie d’homme. Mais quand nos questions ravivent les souvenirs, l’émotion laisse entrevoir la blessure mal cicatrisée : « Ma femme, dont la famille est originaire du département, m’ancre ici ; elle m’aide à faire le deuil ».

Quelques jours avant le 19 mars 1962, Jacky Mallea, de retour dans son village natal, Guelma, dans l’Est algérien, est en train de sceller une plaque sur un mur : il veut s’installer comme agent d’assurance. Un jeune Arabe ami lui conseille de faire sa valise. « Dans l’avion, je me suis dit, l’Algérie c’est fini ». Comme quelques 900 000 Européens, il quitte le pays où il est né en 1940 d’une famille d’origine maltaise installée en Algérie vers 1840. « Une famille de travailleurs, boucher de père en fils, qui ne s’est jamais considérée comme des colons.
Pour nous, les colons c’était ceux qui travaillaient la terre. On a grandi, vécu, joué, travaillé avec les musulmans sans connaître l’histoire de l’Algérie. On était Français de nationalité mais pas de France. Pour nous, la France c’était mythique
 ».

Militant anti-colonialiste

Il a 14 ans en 1954 quand parviennent à Guelma, les échos des premiers attentats du FLN. « Mais c’était loin, à 150 km. On croyait que c’était seulement des bandits ». Puis il voit les premiers civils européens tués, les premiers morts militaires « qu’on enterrait par 10 ou 15. C’était traumatisant. Mon père me disait : ne t’occupe pas de ça, ce n’est pas ton problème ».

Quand en 1959 il lui faut faire son service militaire, il refuse le service armé et s’engage pour choisir son corps. Après 6 mois de formation en métropole, il rejoint les Aurès comme « moniteur de la jeunesse algérienne ». Pris en grippe par les militaires de sa compagnie parce qu’il refuse de participer à la garde et aux opérations, ils est muté à Khenchela, toujours dans les Aurès, dans un centre en internat pour jeunes musulmans. «  Des moments forts », dit-il. Un jour de 1961, une bombe éclate dans la maison de sa fiancée et de ses futurs beaux-parents. « La bombe, c’était des gars du FLN. Ma femme est une miraculée ». Le 9 juillet 1962, il retrouve Madeleine à Ortaffa. Il a 22 ans, aucun diplôme et « pas de rancoeur contre les Algériens. Mais contre l’OAS, oui. Ils ont produit la cassure. C’est pour ça que je suis contre ce musée. Le problème, c’est qu’il soit réalisé par le Cercle Algérianiste et ses passerelles idéologiques avec l’Adimad. J’ai peur que le projet ne dérive sur un musée des bienfaits de la colonisation ».

Dans la maison de Jacky Mallea, seuls les albums de photos gardent témoignage des années algériennes.

Jacky Mallea, syndicaliste et militant « alternatif » du PC depuis son installation en métropole, s’affiche comme un « militant anti-colonialiste parce que j’ai souffert de la décolonisation. Il y a 45 ans que je lis sur l’Algérie. Ce ne sont pas les Algériens mais la politique qui nous a mis dehors. On regrette l’Algérie avec les Arabes, pas sans eux. Moi si j’avais eu le choix, j’aurais les deux nationalités ». Jacky Mallea a rejoint le collectif anti-musée. Pour lui, il faut un lieu « qui retracerait tout ce qui a été fait AVEC les Algériens ».

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Jean-Marc Pujol, maire-adjoint :
« Perpétuer la mémoire d’une communauté qui va disparaître »

Né à Mostaganem, rapatrié dans les P-O à l’âge de 12 ans, il refuse la polémique en se positionnant sur la mémoire et non sur la colonisation.

Jean-Marc Pujol : « Je suis le dernier à m’occuper d’eux ici ». (Photo P.R.)

  • La Semaine : Comment et pourquoi est née l’idée de ce « centre de la présence française en Algérie » ?

Jean-Marc Pujol : En 2000 j’ai été sollicité par le Cercle algérianiste qui croule sous les documents et les objets, pour créer un musée pied-noir. J’ai dit non. En revanche, créer un lieu qui donne à voir ce qu’ont fait les Français en Algérie de 1830 à 1962, qui montre que, avant cette fin tragique, musulmans et Français vivaient ensemble, oui. Que, par exemple, le niveau de vie de la majorité des Pieds-noirs était de 40 % inférieur à celui des Français de métropole. Ce sera un site muséographique mais aussi de recherches historiques.

  • Que répondez-vous au collectif d’associations qui vous accuse de vouloir faire un musée à la gloire de la colonisation ?

Moi je ne me prononce pas sur la colonisation. De toute façon, l’Algérie a toujours été un pays colonisé. Je refuse que l’on m’entraîne sur ce débat, pas plus que sur la période de la guerre, entre 1954 et 1962. Moi je veux juste perpétuer la mémoire d’une communauté qui va disparaître. Je suis comme le dernier Mohican, celui qui s’occupe encore des Pieds-noirs ici. Un monde que je n’ai découvert qu’en 1989 parce que mes parents ne parlaient jamais de cette histoire ; nous ne fréquentions pas les Pieds-noirs.

  • Pourquoi laisser au seul Cercle algérianiste le soin d’alimenter ce musée ?

Parce que leurs revendications se situent uniquement sur le terrain culturel. Certes le Cercle rassemble des nostalgiques de l’Algérie française mais il n’y a pas de revendications politiques. Quant au procès qui lui est fait de liens idéologiques avec l’Adimad
 [4], c’est faux. Et puis, en 1982 sous Mitterrand on a amnistié les chefs de l’OAS. L’Adimad demande avec raison l’indemnisation des « petits colons ».

La mairie s’appuie sur le Cercle algérianiste afin de retrouver dans tous les Cercles de France, le maximum de documents administratifs, littéraires sur les recherches scientifiques, médicales ; d’objets, de tableaux, etc. Mais la mairie gardera le contrôle du centre ; elle possède les locaux et c’est elle qui nommera le conservateur, qui va mettre en place un comité scientifique, à ce jour pas encore constitué.

  • Quel est le budget prévu et la ville en a-t-elle les moyens ?

L’investissement est prévu à hauteur de 7 à 800 000 euros ; le budget de fonctionnement estimé à150 000 euros par an. Pour la conservation de la mémoire, on trouvera les moyens.

  • Ce musée-centre ne reflète-t-il pas une politique communautariste qui vous a déjà été reprochée après les émeutes du 29 mai 2005 ?

Absolument pas. Ce lieu sera pour toute la population dans son ensemble. Je vous rappelle que la grande majorité des victimes du FLN étaient algériennes. C’est pourquoi un « Mur des disparus » sera érigé dans le jardin de l’ancien couvent Sainte-Claire ; y figureront les noms des Pieds-noirs disparus pendant la guerre mais aussi une citation de Camus et une autre d’un auteur algérien contemporain en hommage aux milliers – on parle de 65 000 entre mars et novembre-décembre 1962 – de Harkis disparus et assassinés en Algérie.

  • Serait-ce alors une tentative de séduction, à un an des élections municipales, d’une partie d’un électorat souvent proche du Front National ?

Certainement pas, c’est tout le contraire. J’ai fait campagne à l’époque contre Pierre Sergent et le FN ; ce sont des idées que j’abhorre. Le problème c’est vrai, c’est que les Pieds-noirs sont en partie fédérés par le FN. Mais le FN ne fait plus aujourd’hui que 9 % sur la ville.

Le drame des Pieds-noirs est de n’avoir pas eu en Algérie, un Mandela. Ce fut une erreur politique monumentale de ne pas avoir donné la citoyenneté française aux musulmans.

  • Les opposants à ce musée tel qu’il est présenté, rappellent la complaisance municipale vis-à-vis des nostalgiques de l’Algérie française avec l’inauguration, à laquelle vous assistiez, le 5 juillet 2003, d’une stèle au cimetière du Haut-Vernet à la mémoire de l’OAS.

Moi je suis sur la mémoire et je crois qu’on doit respecter les lampistes quand on a amnistié les chefs. Parce que Mendès-France, de Gaulle, Mitterrand les ont trompés. Les chefs de l’OAS ne voulaient pas se salir les mains, d’autres l’ont fait. De 1954 à 1961, les Pieds-noirs n’ont pas bougé face aux attentats du FLN, jusqu’ à ce qu’ils comprennent qu’ils avaient été trahis.

Dossier réalisé par Isabelle Goupilla

[1Isabelle Goupilla précise qu’« il n’est pas question de défaire-refaire l’histoire de la présence française en Algérie et de la décolonisation, mais de donner la parole aux différents protagonistes de ce projet qui ravive des blessures mal guéries parce que la parole des uns et des autres fut souvent niée au nom de raisons d’Etat. »

[2On retrouve notamment dans le collectif, outre le MRAP et la LDH, l’association « Harkis et droits de l’homme », l’ANACR, l’ARAC, la CGT, « Coup de soleil 66 », Ras l’front, la LCR, la FSU, l’Unsa, le Snes, le PC, le PRG, le MRC, les Verts... Pas le PS.

[3Le Cercle algérianiste des P-0, l’ un des 37 Cercles de France, compte environ 350 adhérents, selon sa présidente.

[4Adimad : Association amicale pour la Défense des intérêts Moraux et matériels des Anciens Détenus et exilés politiques de l’Algérie française. Elle se présente comme « la vitrine du juste combat de l’Algérie française ». Son site Internet défend avec force ’« l’Organisation » (l’OAS) ; y figure un appel aux dons pour le projet perpignanais et un renvoi vers le Cercle algérianiste de Perpignan. Le président actuel de l’Adimad est Jean-François Collin, ancien conseiller municipal FN d’Hyères.