la chasse aux mutilations volontaires en 1914

publié le 10 novembre 2008 (modifié le 21 décembre 2019)

« L’acte de mutilation volontaire charrie toute une série de représentations... Du côté du commandement, on traque la blessure suspecte de celui qui préfère s’auto-mutiler plutôt que de s’exposer aux risques du combat... Les médecins, érigés en experts de la « vraie blessure », établissent des diagnostics parfois douteux et lourds de conséquences... Plusieurs décisions de médecins militaires furent remises en cause pendant et après la guerre. »

Nicolas Offenstadt [1]

L’affaire Auguste Odde, originaire de Six-Fours,
et la chasse aux mutilations volontaires en 1914


Les tribunaux spéciaux mis en place au début de la Grande guerre avaient notamment pour tâche, en faisant des exemples, de dissuader les soldats de se livrer à des mutilations volontaires qui leur permettraient d’être retirés du front. Dès septembre 1914, le service de Santé a utilisé des formules spéciales polycopiées avec une description type des blessures soi-disant constatées – « Le tatouage très net des bords de la plaie prouve que le coup a été tiré à bout portant. La présomption de mutilation volontaire ressort de ce que l’orifice d’entrée du projectile et le tatouage siègent du côté de la paume de la main » –, où il n’y avait plus que le nom du coupable à ajouter. Il reste à établir l’étendue de l’utilisation de ces certificats polycopiés et l’instance qui a pris l’initiative de leur diffusion [2]. Mais le fait est que des condamnations expéditives par des conseils de guerre pour des blessures qui n’étaient, en réalité, pas le résultat d’une automutilation sont intervenues jusqu’à la fin de la guerre.

Ainsi, le 18 septembre 1914, le conseil de guerre de la 29e division d’infanterie, à Verdun, a condamné six hommes sur la seule base de ces certificats complétés à la hâte et sans examen des blessures par un médecin militaire. Peu après, dans le bras de l’un d’eux qui n’avait pas été aussitôt fusillé, Jules Arrio, on a découvert une balle de shrapnel allemand, ce qui a entraîné le sursis à son exécution et à celles de trois autres soldats condamnés en même temps sur la base des mêmes certificats polycopiés… mais deux soldats qui faisaient partie du même groupe de six condamnés, Joseph Tomasini et Auguste Odde, avaient déjà été fusillés…

Le 14 mars 1915, la Cour de cassation a annulé la condamnation à mort d’Arrio. Odde étant originaire de Six-Fours-Reynier, dans le Var, la section de La Seyne de la Ligue des droits de l’Homme s’est fortement mobilisée pour sa réhabilitation posthume, aidée par le député Renaudel, qui était membre de la Ligue. Ils ont obtenu, avant même la fin de la guerre, le 12 septembre 1918, l’annulation par la Chambre criminelle de la Cour de cassation de sa condamnation et de celle de Tomasini, en même temps que celles des trois autres soldats jugés en même temps qu’eux qui n’avaient pas été fusillés et dont la peine avait été commuée puis suspendue. Comme dans sa décision de 1906 concernant le capitaine Dreyfus, elle a décidé qu’il n’y avait « pas lieu à renvoi », ce qui signifie qu’elle ne faisait pas juger à nouveau l’affaire par une autre juridiction.

Le jugement réhabilitant Auguste Odde fut affiché à la mairie de Six-Fours-Reynier. Après l’armistice, en octobre 1919, la Fédération du Var de la Ligue des droits de l’Homme a organisé une imposante manifestation en l’honneur de sa réhabilitation [3].

Gilles Manceron

Le régiment d’Auguste Odde faisait partie du XVème Corps auquel le site de l’association 1851 consacre une page très documentée.

Une pièce de théâtre évoque l’affaire dite du XVème Corps :


La légende noire du soldat O
d’André Neyton

Elle sera représentée :
mardi 11 nov à 16h à Faux la montagne (23)
jeudi 12 nov à 20h30 à Uzerche (19)
samedi 14 nov à 20h30 à Sénergues (12)
vendredi 28 nov à 20h30 à Ste-Affrique (12)


« A travers cette histoire, le spectacle évoque une partie méconnue de la guerre de 14-18 : l’affaire du 15ème Corps, qui fut injustement
accusé de lâcheté devant l’ennemi. »

André Neyton

Renseignements : 04 94 42 71 01

[1Extraits de Nicolas Offenstadt, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective, éd. Odile Jacob.

[2« Les crimes de la guerre. Les mutilés de Verdun », par M. Jules Belleudy, préfet honoraire, Les Cahiers des droits de l’homme, n°13, 10 juillet 1921, p. 296-298. Pour l’auteur de cet article, comme pour R.-G. Réau, Les crimes des conseils de guerre, éd. du Progrès civique, 1925, p. 320, c’est le Grand quartier général qui aurait mis, au début de la guerre, ces documents polycopiés à la disposition du Service de santé. Cela n’est pas démontré, mais le fait est, en tout cas, que les procédures judiciaires de cassation et les archives de l’armée montrent que plusieurs médecins militaires en ont fait usage dans des régiments différents.

[3Les Cahiers des droits de l’homme, n°17, 5 septembre 1920, p. 18.