l’Europe et ses populations issues de l’immigration, par Jürgen Habermas

publié le 31 décembre 2006 (modifié le 22 décembre 2019)

L’Europe doit tout à la fois respecter l’altérité des populations issues de l’immigration et les intégrer dans la solidarité civique.
Mais l’intégration ne peut être à sens unique. Pour qu’elle soit possible, il faut que les cultures nationales s’ouvrent à un spectre plus large d’odeurs et d’idées.

C’est ce qu’a déclaré le philosophe Jürgen Habermas, dans son discours de réception du prix du Land de Rhénanie, dont vous trouverez ci-dessous un très large extrait [1].

Il est enfin un quatrième problème qui nous presse plus que jamais, c’est le tour fondamentaliste que prend désormais le pluralisme culturel à l’intérieur de nos sociétés. Nous avons trop longtemps traité ce problème dans la perspective de la politique d’immigration ; et, en ces temps de terrorisme, il est à craindre qu’on ne cherche à l’aborder qu’au moyen des catégories de la sécurité intérieure. Mais les voitures qui brûlent dans la banlieue parisienne, les actes de terrorisme perpétrés en Grande-Bretagne par de jeunes britanniques issus de l’immigration, les violences commises à l’École Rütli [2], tout cela nous a appris qu’il ne suffit pas de protéger policièrement la forteresse Europe. Les enfants et les enfants des enfants des immigrants d’autrefois font depuis longtemps partie de nous-mêmes. Et c’est parce qu’il n’en est néanmoins pas ainsi qu’ils représentent un défi, mais un défi pour la société civile, non pour les ministres de l’intérieur. Ce qui est en jeu ici, c’est tout à la fois le respect dans leur altérité de ceux qui appartiennent à des cultures et à des communautés religieuses étrangères, et leur intégration à la solidarité civique.

À première vue, le problème de l’intégration n’a rien à voir avec l’avenir de l’Union européenne, car c’est là une question qu’il revient à chaque société nationale de traiter comme elle l’entend. Il se pourrait bien cependant que nous ayons là la clé qui permettrait de surmonter une difficulté d’un tout autre ordre. La seconde objection des eurosceptiques consiste à dire qu’il ne pourra jamais y avoir d’États-Unis d’Europe parce que le soubassement d’un peuple européen manque à une telle construction. En vérité, l’enjeu est ici de savoir si une extension transnationale de la solidarité civique est possible à l’échelle de l’Europe dans son ensemble. Or une identité européenne commune n’a quelque chance de voir le jour que si, à l’intérieur de chaque État en particulier, le tissu de la culture nationale sait s’ouvrir dans sa densité à l’intégration des citoyens ayant une autre origine ethnique ou religieuse. L’intégration n’est pas une voie à sens unique ; lorsqu’elle marche, c’est qu’elle fait vibrer les cultures nationales fortes de telle sorte qu’elles deviennent poreuses, réceptives, sensibles dans les deux sens en même temps : vers l’intérieur et vers l’extérieur. Pour prendre l’exemple de la République fédérale, plus la vie en commun avec les citoyens d’origine turque deviendra une évidence pour nous, plus nous serons capables de nous mettre à la place d’autres citoyens européens — d’entrer dans le monde étranger du vigneron portugais ou du plombier polonais. Lorsque des cultures fermées sur elles-mêmes s’ouvrent de l’intérieur, elles s’ouvrent du même coup aussi les unes aux autres.

Le problème de l’intégration touche précisément les États-nations européens en un point sensible. S’ils sont devenus des États de droit démocratiques, c’est en effet grâce à la création artificielle d’une conscience nationale d’inspiration romantique, nourrie de formes de loyauté plus anciennes. Sans les emportements du nationalisme, les Bavarois et les Rhénans, les Bretons et les Occitans, les Écossais et les Gallois, les Siciliens et les Calabrais, les Catalans et les Andalous ne se seraient sans doute jamais agrégés en citoyens d’une nation démocratique. Du fait de ce tissu serré et légèrement inflammable, les États-nations les plus anciens se révèlent bien plus sensibles au problème de l’intégration que des sociétés d’immigration comme les États-Unis ou l’Australie, desquelles nous avons à apprendre une foule de choses.

Qu’il s’agisse de l’intégration des familles des travailleurs étrangers ou des citoyens originaires des anciennes colonies, la leçon est toujours la même : il n’y a pas d’intégration sans élargissement de son propre horizon, sans la disponibilité à s’ouvrir à un spectre plus large d’odeurs et d’idées, voire à supporter des dissonances cognitives y compris lorsqu’elles nous paraissent désagréables. À quoi on ajoutera, dans les sociétés sécularisés d’Europe de l’Ouest et du Nord, la rencontre avec la vitalité des religions étrangères, une vitalité qui donne d’ailleurs aussi aux confessions autochtones une résonance nouvelle. Les croyants de l’immigration, attachés à une autre foi, sont un stimulus pour les croyants, mais ils ne le sont pas moins pour les non-croyants.

La proximité des musulmans, pour prendre un exemple actuel, oblige les citoyens chrétiens à se confronter à une vérité de foi concurrente, mais elle permet aussi aux citoyens séculiers de prendre conscience d’une religion qui se montre publiquement. S’ils y réfléchissent, les uns pourront se souvenir du traditionalisme de représentations, de pratiques et de convictions qui ne s’accordaient pas très bien non plus avec la démocratie et les droits de l’homme, y compris dans les sociétés chrétiennes d’un vingtième siècle déjà bien avancé. Les autres reconnaîtront qu’ils en prenaient peut-être un peu trop à leur aise en regardant leurs congénères religieux comme les représentants d’une espèce en voie de disparition et en considérant, par là même, ce droit fondamental qu’est la liberté religieuse comme une simple dispositif destiné à protéger ces mêmes espèces.



Pour réussir, l’intégration doit être un processus d’apprentissage sur une base réciproque. Chez nous, les Musulmans sont soumis à des pressions extrêmes : non seulement ils sont sommés de s’adapter, mais encore de le faire le plus rapidement possible. L’État libéral exige de toutes les communautés religieuses sans exception qu’elles reconnaissent tout à la fois le pluralisme religieux comme un fait, la compétence et l’autorité des sciences institutionnalisées pour ce qui touche les savoirs séculiers, et, enfin, les fondements universalistes du droit moderne. Il garantit les droits fondamentaux également au sein de la famille. Il réprime la violence, y compris sous la forme des contraintes morales auxquelles pourrait être soumis l’un quelconque de ses membres. Mais le changement de conscience nécessaire pour que l’intériorisation de ces normes soit simplement possible exige aussi en contrepartie que simultanément nos formes de vie nationales s’ouvrent par l’autoréflexion.

Dénoncer cela comme une « capitulation de l’Occident », c’est tomber dans le piège des faucons libéraux et relayer leurs cris de guerre idiots. Le prétendu « fascisme islamique » n’est pas plus un adversaire palpable que la guerre contre le terrorisme est une « guerre ». Chez nous, en Europe, la prévalence des normes constitutionnelles est un préalable si peu contesté au vivre-ensemble que l’appel hystérique à la défense de nos « valeurs » semble n’être pas autre chose qu’un appel sémantique aux armes contre un ennemi intérieur indéfini. Punir la violence et lutter contre la haine suppose qu’on ait une conscience de soi en paix, non qu’on exacerbe les tensions par des propos outranciers. Proclamer en toute mauvaise foi que l’attribution du Prix Nobel à Orhan Pamuk est l’affirmation du clash inévitable des civilisations, c’est en appeler soi-même à la guerre des cultures. Nous ne devons pas emboîter le pas de George W. Bush, et, moins qu’en toute autre chose, dans la militarisation de l’esprit occidental.


Jürgen Habermas, philosophe.
Traduction Christian Bouchindhomme.

[1Source : Le Monde daté du 28 décembre 2006.

[2Lycée expérimental berlinois, presque centenaire, ouvert à tous les élèves du monde. En mars 2006, les professeurs ont lancé un appel au secours au Sénat, craignant qu’il ne faille rapidement fermer l’école si la véritable guerre communautaire que se livraient les élèves entre eux devait perdurer.