des vivants “gravés” dans le bronze du mur des disparus

publié le 29 février 2008

Quelle n’a pas été la stupeur de Yvan Donnat, né en Algérie, d’apprendre que les noms de plusieurs membres de sa famille étaient gravés à Perpignan,dans le bronze du mur des disparus, alors qu’ils sont, à l’exception de son père, bien vivants.
La famille Donnat, dont plusieurs membres avaient été condamnés à mort par l’OAS, ne peut admettre que les noms de certains des siens figurent à côté de ceux de tueurs de l’OAS.

Son père, Gaston Donnat, décédé le 5 février 2007, a été, tout au long de sa vie, un
internationaliste et un anticolonialiste. Il est l’auteur de l’ouvrage « Afin que nul n’oublie, témoignage d’un anticolonialiste » [1] que nous présentons ci-dessous.

[Page mise en ligne le 16 février 2008, à l’exception de la reproduction]

L’Indépendant du 18 février 2008

[Reproduction mise en ligne le 29 février 2008]

Communiqué du collectif « Pour un Centre de Documentation à Perpignan sur l’Histoire Franco-Algérienne »

Mur des disparus
Incroyable ! Des vivants “gravés” dans le bronze

Quelle n’a pas été la stupeur de Yvan Donnat, né en Algérie, demeurant à la Ciotat, d’apprendre que les noms de plusieurs membres de sa famille étaient gravés dans le bronze du mur des disparus, alors qu’ils sont actuellement en vie. Sur une des plaques ont été inscrits les noms de son père et sa mère, Gaston et Liberté Donnat, ceux de ses soeurs, Joëlle et Colette (épouse Galléa) ainsi que celui d’Hervé le fils de cette dernière. Toutes ces personnes sont vivantes à l’exception de Gaston Donnat décédé le 5
février 2007.

L’histoire de cette famille témoigne de son attachement à la cause de l’indépendance du peuple algérien. Les parents d’Yvan Donnat, lui même ainsi que sa soeur Joëlle, avaient été condamnés à mort par l’OAS. En novembre 1961, il a manqué être exécuté au cours d’un mitraillage de sa voiture. Son père, Gaston Donnat, a été, tout au long de sa vie, un internationaliste et un anticolonialiste. Il est l’auteur de l’ouvrage « Afin que nul n’oublie, témoignage d’un anticolonialiste » [1].

La famille Donnat ne peut admettre que les noms de certains des siens figurent à côté de ceux de tueurs de l’OAS (Henri Peny, Marcel Arbassette, Pierre Aoustin, Gilbert Cortès, Roger Morère).

Yvan Donnat et sa famille viennent d’exiger par lettres recommandées auprès de la mairie et du cercle algérianiste que leurs noms soient effacés du mur des disparus. Ils engagent des poursuites judiciaires pour réparation du préjudice moral subi.

Le collectif donnera une conférence de presse, en présence de Yvan Donnat, de sa mère et de sa soeur Joëlle :

vendredi 29 février à 11h
bourse du travail de Perpignan (place Rigaud)



Organisations départementales : AFMD, AFPS, ARAC, ASTI, ATTAC, Coup de Soleil des P-O, CGT, Femmes Solidaires, FFREEE, FSU, LCR, LDH, LO, MRAP, PCF, SURVIE, UNSA, Verts.

Gaston Donnat

[Quatrième de couverture de « Afin que nul n’oublie » [1] ]

En décembre 1931, il débarque à Alger. Il a dix-huit ans. Alors qu’un vent glacial balaie les quais, il aperçoit les dockers algériens nus pieds, vêtus de loques... Il reçoit un choc qui va le marquer pour toute sa vie.
Jamais et nulle part, il ne pourra accepter la misère physique et morale imposée aux peuples coloniaux.

Dès sa sortie de l’Ecole Normale de Bouzaréa, en 1933, il contacte de jeunes ouvriers agricoles algériens,... des montagnards de l’Atlas blidéen... Il poursuit son expérience à Oran, Annaba, en Kabylie, toujours en compagnie de ses camarades communistes.
Arrivé au Cameroun en 1944, il crée le « Cercle d’Etudes marxistes » de Yaoundé où sont formés des militants historiques dont Ruben Oum Nyobe, tué en 1958 par des gendarmes français. Il impulse le mouvement syndical dans la région de Yaoundé et il est le premier secrétaire de « l’Union des syndicats confédérés du Cameroun ».
En 1945, il est enlevé par les colonialistes avec deux de ses camarades et ne doit la vie qu’à l’intervention de troupes arrivées de France par avion.
Au titre de conseiller de l’Union française (1948-1952), il fait des séjours, chez l’habitant, dans tous les territoires africains dépendant de la France y compris Madagascar.

Revenu en Algérie en 1952, il vit au contact des populations algériennes et aussi du peuple pied-noir. Dans ses divers lieux de résidence, il a des relations amicales avec les dirigeants locaux du Mouvement de Libération Nationale.
Dans la région de Ténès, il participe à l’expérience des groupes armés autonomes communistes... Il est arrêté et interné dans le camp de Lodi.
Il assiste aux premières années de la nouvelle République Algérienne.
Le récit de ces expériences, ce récit de toute une vie consacrée à l’anticolonialisme constitue donc un témoignage important pour l’histoire contemporaine.


Préface de Gilles Perrault

Gaston Donnat est un communiste orthodoxe. L’un des atouts de son autobiographie est une mémoire éléphantesque. D’ordinaire, le temps écoulé dissout les souvenirs dans un flou artistique propice aux choix orientés et à une reconstruction délibérée ou inconsciente. L’auteur, même de bonne foi, ne recueille dans les décombres de sa mémoire affaissée que les matériaux propres à le donner à voir comme il se voit et souhaite être vu. L’acuité stupéfiante des souvenirs de Gaston Donnat lui interdit ces complaisances. A plus d’un demi-siècle de distance, il se souvient du temps épouvantable régnant à Alger le jour de son arrivée, 24 décembre 1931, de ses compagnons de traversée, de la subite accalmie qui lui permit de monter sur le pont pour découvrir la Ville Blanche. Mais dans sa longue vie si soigneusement balisée par une mémoire sans défaut, un trou noir : « 1937-1938 ne me laissent que des souvenirs confus. » Ces années-là, instituteur à Hussein-Dey, il fréquenta avec sa jeune femme, prénommée Liberté, les Auberges de la jeunesse. Longues randonnées joyeuses, conviviales agapes, nuits passées autour des feux de camp. Un lecteur frivole imaginera peut-être de bien compréhensibles concessions à la sensualité de la terre africaine, sur lesquelles l’auteur souhaiterait au soir de sa vie jeter une gaze pudique, mais il sera vite détrompé : on parlait politique autour des feux de joie et les camarades des Auberges étaient des « gauchistes très agissants ». « Je m’étais éloigné du Parti » conclut sobrement Donnat. De là le refoulement des souvenirs incongrus. Ainsi encore l’auteur, toujours ardent à nous décrire la moindre bourgade malgache, prêt à s’enthousiasmer pour la plus modeste réussite architecturale, se trouve-t-il jeté dans New York au hasard d’une escale. Il n’aime pas la ville que la plupart des voyageurs s’accordent à trouver digne d’attention et souhaite ne jamais y remettre les pieds. C’est, il est vrai, la capitale de !’impérialisme.

C’est dire que ce livre n’est pas, comme tant d’autres, un règlement de comptes avec le passé, une autocritique sur le dos d’autrui, l’abjuration glapissante de l’engagement politique des jeunes années. Gaston Donnat assume tout et ne renie rien. Il pourrait dire avec Aragon : « Et s’il était à refaire, je referais ce chemin. »

Mais son livre n’est pas non plus l’assommant pensum d’un militant borné par sa foi et attentif à ne jamais s’écarter de la ligne. Communiste, Gaston Donnat est aussi « l’honnête homme » du dix-huitième siècle, l’héritier des Lumières, l’enfant d’une famille pétrie de traditions républicaines et laïques. « Les faits sont têtus » disait Lénine. Donnat ne leur oppose aucun entêtement. Il va les yeux grands ouverts, attentif à la réalité, résigné à l’erreur puisqu’elle est inséparable de l’humaine condition, convaincu à bon droit qu’aucune faute, même la pire, ne remettra en cause la justesse de son engagement au service des exploités et des humiliés. Un engagement né très précisément le 24 décembre 1931, à l’accostage d’Alger, lorsque le jeune enseignant convaincu de la vocation civilisatrice de la France découvre avec stupeur des dockers algériens en haillons misérables frissonnant de froid dans la bise glaciale. (Coïncidence : son camarade et ami Elie Mignot, qui deviendra l’un des dirigeants de la « section coloniale » du PCF, éprouvera le même choc au même endroit, trois ans plus tard, en découvrant sur le quai une nuée de petits arabes dépenaillés mendiant une pièce de monnaie : « Je me suis dit : « Nom de Dieu, c’est pas ça la France ! » C’est resté le plus grand choc, peut-être, de ma vie. Une image qui est restée gravée en moi. C’est à partir de là que je me suis occupé du tiers-monde. »)

Ses qualités font de l’acteur politique Donnat un exceptionnel témoin historique. L’histoire de la deuxième moitié du XXe siècle est celle de la décolonisation. Ni la guerre plus ou moins froide ni la conquête de l’espace n’approchent en importance la débâcle des grands empires bâtis au siècle précédent et l’émergence de dizaines de nations s’arrachant à la soumission. La colonisation, Gaston Donnat l’a observée dans son affreuse perfection en Algérie, de 1931 à 1944, puis dans un Cameroun à peine effleuré par la commotion de la guerre mondiale. Ses descriptions, d’une objectivité plus terrible qu’un réquisitoire enflammé, lacèrent les images d’Epinal dont fut abusée notre enfance. L’exploitation de l’homme par l’homme était là-bas à son plus nu. Il fut de la poignée de Français qui engagèrent le combat dans des conditions inimaginables pour un militant d’aujourd’hui, au mépris de leur bonheur privé et souvent au péril de leur vie. Puis, appelé par son Parti aux fonctions de conseiller de l’Union française, ses voyages en Afrique, aux Antilles et à Madagascar lui permirent de déceler les prémices d’un néocolonialisme qui allait frustrer de leur indépendance économique les peuples prétendument libérés, et assurer au capital métropolitain la pérennité de ses bénéfices (sait-on que les Français sont aujourd’hui plus nombreux dans nos anciennes possessions africaines qu’au joli temps de la colonie ?). Il retourna enfin en Algérie pour y exercer son métier d’enseignant en 1952, deux ans avant le déclenchement de la guerre d’indépendance. Il subit la répression policière, le camp d’internement, La menace terroriste des criminels de l’OAS, et ne quitta définitivement l’Algérie qu’à la fin de 1965, trois ans après l’indépendance acquise au prix d’un flot de sang innocent.

Il vécut tout cela à la base. C’est là qu’il est à son meilleur. La pire période de sa vie reste celle où son Parti le fit conseiller de l’Union française. Certes, les communistes sont ce qu’ils sont et chacun sait que leurs parlementaires, ou assimilés, ne conservent qu’une très modeste part de leur indemnité : les Donnat ne vécurent jamais aussi mal que quand le chef de famille se trouva hissé à ces honorifiques fonctions. Mais l’ambition étant légitime même pour un militant, plus d’un se fût réjoui de parvenir au cœur de l’appareil afin de mieux appréhender le monde. Pour Gaston Donnat, instituteur, rien ne vaut son école du bled ou d’un faubourg algérois pour observer et agir.

Son récit raisonné du drame algérien est l’un des plus éclairants publiés à ce jour. Les mécomptes enregistrés par le Parti tout au long de la guerre rendent l’entreprise difficile pour un communiste. Certains s’acharnent à démontrer qu’il avait raison envers et contre tout. D’autres dressent avec complaisance le bilan expéditif de ses retards et de ses erreurs. Je fus de ces derniers, à l’occasion d’un livre sur Henri Curiel, et même si je soulignais qu’avec tous leurs manques, les communistes représentaient la seule force politique française opposée au colonialisme, j’avoue volontiers avoir cédé à la tentation trop facile du trait pamphlétaire. Gaston Donnat ne cèle rien des erreurs commises. Il insiste sur le traumatisme irréparable infligé par les massacres de mai 1945, alors que des ministres communistes siégeaient au gouvernement français. Mais son analyse va plus profond. Nous découvrons avec lui, non point au terme d’une analyse théorique mais en pleine pâte humaine, que la grille de la lutte des classes ne recouvrait tout simplement pas la réalité algérienne. Selon cette grille, un ouvrier français de Bab el Oued était exploité de même façon que son collègue algérien. Mais cette réalité objective n’empêchait pas le Français de s’éprouver subjectivement incomparable à l’Arabe, et mille détails très objectifs de la vie quotidienne le confortaient dans son sentiment. En Algérie, le prolétaire français n’avait que ses chaînes à perdre dans une révolution anticapitaliste. Mais l’indépendance du pays l’eût privé d’un délicieux sentiment de supériorité très propre à consoler ses misères. Inversement, le plus humble des ouvriers agricoles du bled se sentait plus proche du pharmacien Fehrat Abbas, dès lors qu’ils voulaient ensemble leur indépendance, que du plus modeste employé français. La revendication de l’identité nationale se révéla, en Algérie comme ailleurs, un aimant infiniment supérieur à la solidarité de classe. Henri Curiel (qui eût à coup sûr profondément aimé Gaston Donnat) l’avait compris, l’un des premiers, parce que le hasard l’avait fait naître dans une Egypte travaillée par les mêmes ferments. Ainsi le beau-père de Donnat, l’admirable militant Caracéna, artisan sorti tout droit de la légende ouvrière du siècle, répétait-il en vain à ses amis algériens qu’ils ne feraient que-changer de maîtres en épousant le parti des bourgeois

Indépendantistes : point trop assurés de pouvoir se débarrasser des maîtres à brève échéance, ils voulaient au moins des maîtres qui fussent leurs concitoyens. Tel fut le piège historique où se trouva pris le parti communiste algérien, et spécialement ses militants d’origine française. Il n’était au pouvoir de personne de l’éviter. Le Parti s’en trouva privé du rôle qu’il s’était mérité par son courage politique et l’action de ses militants. Les chances de l’Algérie indépendante en furent sans nul doute amoindries.
Mais l’une des roboratives leçons que nous tirons de la lecture du livre de Gaston Donnat est que victoire ou défaite ne se mesurent pas à courte échéance, fût-elle celle d’une existence humaine, et que le sang versé pour le peuple algérien par Iveton, Maillot, Audin, les tortures subies par Alleg, l’âpre lutte menée par tant d’autres, ont eu leur raison et trouvé justification dans le cœur des hommes en attendant de s’inscrire dans les annales officielles. Gaston Donnat fut le pionnier de la lutte contre le système colonial dans un Cameroun soumis aujourd’hui encore à un néocolonialisme rigoureux. Sa seule récompense - mais combien immense ! - tient dans un petit carton à lui remis par ses camarades progressistes de l’Union des populations du Cameroun. C’est la carte d’adhérent numéro 1 de l’UPC, dont trois dirigeants successifs ont été assassinés par les colonialistes et néocolonialistes français. Voilà qui suffirait à justifier une vie.
Les temps sont difficiles. Nous envions ceux qui eurent à affronter l’anticommunisme rabique de l’adversaire mais non point le doute lancinant et le sempiternel décompte des occasions manquées ou des impardonnables erreurs. La figure lumineuse du militant Donnat contribue à dissiper ces ombres parce qu’elle nous ramène à l’essentiel. Gaston Donnat : l’homme communiste.


Gilles Perrault




[1Gaston Donnat, « AFIN QUE NUL N’OUBLIE -
L’itinéraire d’un anti-colonialiste (Algérie-Cameroun-Afrique) », préface de Gilles Perrault, rééd. 2007, ISBN : 2-85802-658-0, 398 pages, 32 €.