dérapages à Perpignan

publié le 27 septembre 2007

Les projets de la mairie de Perpignan concernant la présence française en Algérie
continuent à être contestés. Ils ont été l’objet d’un sérieux incident lors du conseil municipal du 24 septembre.

Le “Mur des disparus” qui doit être inauguré fin novembre soulève en particulier de nombreuses questions. Toutes les familles de disparus à l’occasion de la guerre d’Algérie ne sont pas associées à la réalisation de ce projet, et pourtant leurs douleurs méritent toutes le même respect.

[Page mise en ligne le 25 sept., revue et complétée le 27 sept. 2007]

La municipalité de Perpignan a décidé d’ériger un “Mur des disparus”, en mémoire de « toutes les personnes disparues en Algérie entre 1954 et 1963 ». Son inauguration est prévue pour le 25 novembre prochain, à l’occasion du congrès annuel des Cercles algérianistes qui se tiendra à Perpignan. Selon Jean-Marc Pujol, adjoint au maire en charge du dossier, « environ 3 000 noms » vont être gravés sur une plaque de 15 mètres de long sur 2 mètres de haut, apposée sur un des murs extérieurs de l’ancien couvent Sainte-Claire.

La présidente du Cercle algérianiste de Perpignan, Suzy Simon-Nicaise, l’a confirmé dans un entretien publié en septembre 2007 dans Perpignan Magazine : « Les 3 000 noms qui figureront sur ce Mur des Disparus sont ceux des personnes de toutes confessions, dont le corps n’a jamais été retrouvé ni rendu à leurs familles, parmi lesquels près de 400 appelés du contingent.  » [1]

Cette question a suscité un beau tollé au conseil municipal du 24 septembre 2007.




L’Algérie française met le feu au conseil municipal

par Guillaume Clavaud, L’Indépendant du 25 septembre 2007

Katia Mingo (au centre) a lancé le débat, Jean-Marc Pujol (à droite) a joué sur un registre provocateur, et les opposants (à gauche) se sont enflammés. (Photos S.-M. H.)


Pas moins de 64 points à l’ordre du jour et un clash dès le 5e. C’est une question orale de l’opposition sur le centre de documentation de la présence française en Algérie qui a mis le feu aux poudres.

« Je vous souhaite bien du plaisir pour ouvrir ce centre, ce musée. Ce n’est pas demain la veille. Il y a des moments où il est trop tôt pour aborder certains sujets. » Claude Cansouline, conseiller municipal socialiste, ancien combattant d’Algérie, avait des sanglots dans la voix et des souvenirs noirs dans la tête en quittant le conseil municipal avant son terme hier soir. Il était 19 h 30, la séance venait de reprendre après presque une heure d’interruption, et Claude Cansouline n’en voulait plus des invectives des « fachos » répondant aux « nazis ».

Le 25 novembre, le mur des disparus doit être inauguré dans l’ancienne prison, le couvent Sainte-Claire. Ce lieu qui deviendra peut-être un jour le “Centre de documentation de la présence française en Algérie”. La date est proche et ses opposants ne désarment pas. Ils étaient une nouvelle fois sur les bancs du public de la salle du conseil. C’est une question orale de l’opposition qui a enflammé l’assemblée. L’élue verte Katia Mingo : « Quand on veut faire oeuvre de mémoire, on fait d’abord oeuvre d’historiens. L’argent public va servir à célébrer une mémoire partisane. Le 25 novembre on inaugurera une oeuvre indigne. » Rappelons que le projet de centre de documentation est porté par le Cercle algérianiste dont l’approche des événements ne fait pas, loin s’en faut, l’unanimité. Réponse du maire, Jean-Paul Alduy : « Il n’y a pas une vérité, elle est plurielle. » « C’est justement le fond de la question », lui rétorquera Katia Mingo. L’explication municipale est poursuivie par l’adjoint aux finances, Jean-Marc Pujol : « Pour piloter ce centre, il y aura un comité scientifique. Il sera composé d’un tiers d’élus de la ville – « Toutes tendances confondues », précisera plus tard le maire –, d’un tiers de membres d’associations représentatives des rapatriés et d’un tiers d’historiens. » Murmures désapprobateurs dans les rangs des opposants qui contestent également l’orientation des historiens choisis.

« Une tache sur votre mandat »

C’est là que tout bascule. Jean-Marc Pujol poursuit : « Bien sûr qu’il n’y aura pas les historiens que l’on veut m’imposer car parmi eux certains ont été membres du PC pendant 30 ans. C’est comme si l’on me demandait d’intégrer d’anciens nazis repentis. » La trentaine d’opposants, au sein desquels de nombreux communistes que la comparaison met hors d’eux, explosent. Et s’insurgent : « C’est honteux ! Non à l’OAS ! Fachos ! Vous le paierez et vous le paierez cher Pujol. » Intervention de la police municipale – sans heurts –, interruption de séance, évacuation de la salle. « 45 ans après dans notre pays, on ne peut pas parler de façon apaisée de cette période », regrette en aparté Jean-Paul Alduy, évoquant en retour, comme un talisman, « Perpignan une et plurielle. » Il dénonce aussi : « Contester une opération avant qu’elle ne voit le jour, ça s’appelle faire un procès stalinien. » Les communistes apprécieront à nouveau.

A la reprise, on sent bien qu’une limite a été franchie. Les propos sont moins véhéments. Ils n’en sont que plus lourds. L’élue communiste Nicole Gaspon : « Je pense que cette façon d’écrire l’histoire restera comme une tache sur votre mandat. » Puis Claude Cansouline donc, annonçant doucement qu’il va quitter la séance, et avec lui toute l’opposition : « J’ai adhéré au PC à 18 ans parce que j’adhérais à des idées, et je suis au PS depuis 33 ans. L’idéologie communiste ne peut pas être comparée à l’idéologie nazie. Jamais je ne me suis senti aussi agressé que ce soir. Je vous souhaite bien du plaisir. » [2]

Guillaume Clavaud

Permettre le travail de deuil

C’est une blessure toujours à vif pour les proches : quel a été le sort des disparus de la guerre d’indépendance algérienne ? de ceux que l’on n’a pas revus et dont le corps n’a jamais été retrouvé ni rendu à leurs familles, entre les années 1954 et 1963. Ce sont des deuils encore impossibles à faire, une cinquantaine d’années après les faits. Qu’ils aient disparu victimes de l’armée française — ce sont les plus nombreux —, du FLN, de l’OAS, des affrontements internes entre nationalistes, des massacres de harkis après l’indépendance, ou qu’il s’agisse de pieds-noirs enlevés par des indépendantistes durant la guerre ou après l’indépendance, la douleur des familles de tous ces disparus mérite le même respect : « Cette souffrance, pour nous, c’est comme si elle datait d’hier, car elle n’a jamais été prise en compte », dit Colette Ducos-Ader, membre du Groupe de recherche des Français disparus en Algérie (GRFDA).

Le 21 juin 2007, Josette Audin s’est adressée au Président de la République pour lui demander la vérité sur la disparition de son mari, cinquante ans auparavant. Voici deux extraits de sa lettre :

« Le 11 juin 1957, j’avais vingt-six ans, j’habitais à Alger, rue Gustave-Flaubert, avec mon mari, vingt-cinq ans, et mes trois enfants, Michèle, trois ans, Louis, dix-huit mois, et Pierre, un mois. Des parachutistes de l’armée française ont fait irruption et ont emmené mon mari. Depuis cette date, je ne l’ai jamais revu. [...]

« On dit que tout homme a droit à une sépulture. C’est même ce que l’on s’efforce d’accorder, aujourd’hui, pour leur rendre un minimum de dignité, aux morts de la rue. La France va-t-elle se refuser encore à accorder ce droit à mon mari et la possibilité pour ma famille, mes enfants, mes petits-enfants de faire le travail de deuil dont personne, dit-on, ne doit être privé ? »

En dehors du cas de Maurice Audin et d’autres disparus suite à leur arrestation par l’armée française, d’autres familles ont été meurtries par l’enlèvement et la disparition de certains de leurs proches dans d’autres circonstances.
En particulier le cas des disparus européens lors de l’indépendance algérienne est resté trop longtemps une question taboue de notre mémoire nationale. Le 3 juillet 1962 et les jours qui ont suivis, des civils européens d’Algérie ont été fait prisonniers, maltraités et parfois tués dans des circonstances qui n’ont encore jamais été éclaircies et la volonté des familles d’en faire enfin le deuil mérite notre respect.

Les questions

Faire des choix parmi ceux, d’origines diverses, qui ont disparu pour des raisons aussi différentes, ne risque-t-il pas d’entretenir aujourd’hui des communautarismes plutôt que de faire oeuvre de pacification des esprits et de guérison des antagonismes d’hier ? Les intentions de la mairie soulèvent plusieurs questions.

Tout d’abord : parmi les victimes de la guerre d’Algérie
ou de l’indépendance du pays le mot « disparus » désigne-t-il bien les personnes « dont le corps n’a jamais été retrouvé ni rendu à leurs familles », ou bien plus généralement des personnes décédées ?

Ensuite : quelle période prendra-t-on en considération ? Va-t-on considérer l’ensemble de la guerre d’Algérie jusqu’aux lendemains de l’indépendance, ou envisager
uniquement les mois qui ont suivis le cessez-le-feu et/ou l’indépendance ?

Enfin : quels « disparus » seront recensés ? Va-t-on se limiter à des personnes d’origine européenne ? Des personnes d’origine algérienne pourront-elles être retenues ? suivant quels critères ? On sait, par exemple, qu’entre le cessez-le-feu et l’indépendance,
le terrorisme aveugle de l’OAS a provoqué des disparitions aléatoires de nombreux Algériens qui n’ont pas toujours pu être identifiés ; après l’indépendance, des Algériens accusés d’avoir servi comme supplétifs de l’armée française et des Européens
victimes d’enlèvements ont disparu sans sépulture. Pourquoi, parmi les disparus d’après
l’indépendance, les harkis n’auraient-ils pas leur noms mentionnés au même titre que les Européens ?

Le fait de renvoyer à une liste établie par le Ministère des affaires étrangères consultable à partir d’une page de son site Internet,
ne paraît pas répondre pas à toutes ces questions.

Or il semble bien que, sans que ces trois points aient été clairement précisés et en l’absence d’une liste des disparus établie par un comité scientifique d’historiens compétents, certaines plaques aient déjà été réalisées — comme en témoignent certains documents présents sur Internet dont voici un extrait :



[1Pour lire l’interview de Suzy Simon-Nicaise publiée dans Perpignan Magazine.

[2Le lendemain, mercredi 26 septembre, L’Indépendant a publié les réactions suivantes [extraits] :

Richard Sanchez, secrétaire fédéral du PC 66 : « J’ai demandé à Jean-Paul Alduy qu’il fasse des excuses publiques. Comment pourra-t-il lire le 22 octobre la lettre de Guy Môquet [jeune résistant communiste, fusillé à 17 ans en 1941 (ndlr)] comme le demande le président de la République. »

Jean Codognès, conseiller général socialiste du Haut-Vernet : « Utiliser le mot nazi à tort et à travers dans une phrase banalisant l’holocauste est une erreur politique grave de la part de gens qui se prétendent des responsables politiques. Une fois de plus, Jean-Paul Alduy veut créer un communautarisme qui nous a amenés aux événements de mai 2005. Perpignan a besoin d’une politique apaisée. »