commémoration de 1918 : une nouvelle instrumentalisation de l’histoire ?

publié le 14 février 2008

Entre les deux écoles des historiens de la « Grande guerre », celle qui considère que les « poilus » ont « consenti au sacrifice » et celle qui insiste sur le fait qu’ils ont été « fortement contraints », le pouvoir politique semble avoir fait son choix, puisqu’il a demandé à l’un des tenants de la première thèse, Jean-Jacques Becker, un rapport sur la commémoration de la fin de la guerre de 14-18.

Or ce rapport, dont nous rappelons ci-dessous les circonstances de la commande, qui met l’accent sur le libre consentement des poilus au « devoir national », apparaît bien comme un hommage nostalgique à « l’Union sacrée ». Les thèses opposées sont développées sur le site internet CRID 14-18. Un autre site publie une critique du rapport Becker intitulée Commémorations de 1918 : une marche arrière mémorielle que nous reprenons ici. Elle pose la question de savoir si, après la commémoration — manquée — de Guy Môquet, nous allons assister à une nouvelle tentative d’utilisation de l’histoire par Nicolas Sarkozy.

Le rapport Becker

Le 1er décembre 2007, Alain Marleix, secrétaire d’Etat à la Défense, chargé des Anciens Combattants, déclarait au Sénat qu’il avait décidé de demander à deux commissions de s’interroger sur le sens à donner à la politique de mémoire.


« La première sera présidée par le professeur Jean-Jacques Becker ; sa mission sera de réfléchir au sens à donner aux commémorations du 11 novembre 2008, qui seront placées sous l’angle du retour à la paix en Europe, cette paix qui a permis l’émergence de nouveaux États, aujourd’hui membres de l’Union européenne, notamment les États baltes et la République tchèque. De plus, ne l’oublions pas, ces commémorations s’inscriront dans le cadre de la présidence française du conseil de l’Union européenne. […]

« La seconde commission sera présidée par le professeur André Kaspi. Elle a pour mission de réfléchir aux commémorations et d’envisager les voies de leur renouveau, afin de lutter contre le désintérêt dont elles sont malheureusement menacées à terme faute, il faut bien le dire, de public dans nombre de nos communes. »

Cette décision a été confirmée par le conseil des ministres du 6 décembre 2007, puis par Nicolas Sarkozy lui-même, le 10 janvier 2008, dans ses voeux aux armées et aux anciens combattants [1] :

« 2008 sera une année extrêmement riche sur le plan de la mémoire. Nous célébrerons en particulier les 90 ans de l’armistice du 11 novembre 1918, pendant la présidence française de l’Union Européenne. J’attends que les commissions présidées par les professeurs Jean-Jacques Becker, sur le 90ème anniversaire, et André Kaspi, sur la modernisation des commémorations publiques, ainsi que bien sûr la commission du Livre blanc, aient rendu leurs conclusions pour redéfinir cette politique de mémoire. La mémoire, ce n’est pas la nostalgie du passé, c’est la préparation de l’avenir. La mémoire, ce n’est pas quelques vieux souvenirs qu’on exhume quelques heures dans l’année. La mémoire, c’est les valeurs qu’on célèbre, qu’on respecte et dont on décrit l’actualité pour les plus jeunes de notre pays. Ca vaut la peine, me semble-t-il, de se donner un peu de mal pour faire cette politique de mémoire mieux adaptée aux évolutions de notre société et plus conforme à la diversité de notre pays, et plus en phase avec les attentes des jeunes générations, une politique de mémoire moderne. Parce que la mémoire, c’est la modernité. »


Jean-Jacques Becker, remarquablement diligent, avait, dès le 19 décembre 2007, rédigé le rapport de la commission [2] qu’il présidait. Il est consultable sur internet (162 ko au format PDF : http://www.defense.gouv.fr/sga/cont...).

Au-delà de l’idée centrale qui est de rendre hommage à l’« union sacrée » — le mot « sacrifice » revient 7 fois —, trois remarques viennent à l’esprit après sa lecture.

  • Le fait d’associer le thème du « progrès de la démocratie » à la guerre de 14-18 semble particulièrement contestable, car c’est précisément le contraire qui s’est produit à l’occasion de cette guerre : une régression de la démocratie, préparant à terme les fascismes, le nazisme, etc. Et rien ne permet de justifier l’affirmation « malgré les apparences, cette guerre est bien au départ de la construction européenne. »
  • Ce rapport représente aussi une régression par rapport à tout l’acquis des recherches récentes sur la justice militaire (qui montre qu’elle a fonctionné surtout en 1914, 15 et 16...), notamment quand il dit : « il est nécessaire d’éviter le contre-sens de transformer ceux qui ont été dans leur masse des combattants conscients (même s’ils ne clamaient pas tous les jours leur patriotisme) en simples victimes. »
    Enfin, le Chemin des Dames n’est même pas mentionné.
  • L’implication des soldats coloniaux n’est que fugitivement évoquée (« pour les habitants des colonies à proprement parler [...] qui furent impliqués dans la guerre, et souvent contraints »). La seule véritable allusion à leur participation se rencontre dans l’annexe consacrée à Joost Van Vollenhoven [3], ancien gouverneur général de l’Afrique occidentale française, tandis que Blaise Diagne est présenté de manière contestable.


Commémorations de 1918 : une marche arrière mémorielle

Le président de la République avait chargé Jean-Jacques Becker, célèbre historien de la guerre et maître à penser de l’Ecole de Péronne, de présider une Commission sur les commémorations dans le cadre des 90 ans de l’armistice. Jean-Jacques Becker vient de rendre son rapport. Dans la continuité d’une tendance récente, on assiste à une sorte de retour en arrière mémoriel.

Depuis quelques années, on a en effet l’impression que la mémoire nationale devient conflictuelle en renouant avec une vision de l’histoire souvent dépassée.
Ainsi, en 2005, obligation était déjà faite aux enseignants de montrer les aspects positifs de la colonisation et si la loi a été abrogée, le débat ne s’est pas vraiment apaisé avec la peur d’une éventuelle repentance. La mémoire officielle de la Seconde guerre mondiale renoue, quant à elle, avec une certaine forme de résistancialisme (idée selon laquelle la France était habitée par 40 millions de résistants) digne de l’époque gaullienne, d’où l’hommage officiel à Guy Môquet et un silence sur la participation de l’Etat français au génocide (voir les analyses du Comité de vigilance sur l’utilisation de l’histoire).

Une guerre qui donne naissance à l’Europe ?

Ici il s’agit donc des commémorations officielles de l’armistice de 1918 et du sens à donner à ces commémorations. Jean-Jacques Becker donne son interprétation dès l’introduction :

« Il ne s’agit pas de célébrer la victoire de 1918, mais la fin de la dernière guerre d’ordre essentiellement européen, même si celle-ci a connu d’importants prolongements mondiaux ».

L’idée n’est pas nouvelle : elle repose sur l’hypothèse (non démontrée) comme quoi la fin de la guerre a donné naissance à la construction européenne. Certes, il y a des prémisses de rapprochement entre Etats européens sous l’impulsion du président du Conseil et ministre des Affaires étrangères français, Aristide Briand, et du ministre des Affaires étrangères allemand Gustav Stresemann en 1926. Mais ces rapprochements sont de courte durée et les rancoeurs liées aux règlements de la guerre sont plus fortes que les désirs d’association et de paix. On peut donc voir là que l’hypothèse de départ est largement idéologique et fait partie de cette mode actuelle de l’Histoire à vouloir à tout prix créer une histoire commune de l’Europe.
Cela dit, cette hypothèse de départ correspond bien à une volonté politique actuelle d’enraciner la construction européenne parce que celle-ci est considérée avec méfiance par les citoyens. Une commémoration étant toujours un discours sur le passé qui répond aux attentes présentes, il est donc logique de retrouver cette priorité affichée aux manifestations européennes.

Des principes en contradiction avec les propositions

Seulement, cette idée d’apaisement et de rapprochement entre les anciens adversaires est très vite contredite par le sens que Jean-Jacques Becker souhaite donner aux commémorations. Certes, les commémorations internationales prévues sont nombreuses : à Péronne et Amiens en mars 2008, cérémonie franco-allemande à Verdun en juin 2008, défilé militaire du 14 juillet.

Mais Jean-Jacques Becker explique que toutes ces manifestations doivent rendre hommage au sacrifice de ces hommes morts par devoir national. L’utilisation d’un terme du champ lexical religieux (sacrifice) renvoie à une perception de la guerre comme une croisade où les morts sont des martyrs (c’était un des discours de propagande diffusés pendant la guerre en particulier par la haute hiérarchie ecclésiale). Le mot de sacrifice n’est pas neutre : d’après le dictionnaire il désigne une renoncement volontaire. L’idée sous-jacente est que les soldats ont renoncé volontairement à leur vie pour un combat juste.

Quel est alors cet objectif pour lequel sont morts 10 millions d’hommes ? Celui de défendre la patrie selon Jean-Jacques Becker : « Ces immenses sacrifices en hommes et en moyens matériels ont été fondés chez tous les belligérants sur le devoir national ». Il précise plus loin le sens de ce combat en indiquant que cette guerre était une guerre pour la démocratie.

Si on résume, cette commémoration est un moyen de célébrer la réconciliation entre nations européennes tout en fêtant le devoir national et le juste combat mené par les soldats pour le triomphe de la démocratie : d’un côté, on veut fêter la paix, de l’autre une guerre qui était juste.

En fait, Jean-Jacques Becker est pris entre une volonté politique de faire de ces commémorations une fête européenne et une interprétation de l’histoire (celle de l’Ecole de Péronne) selon laquelle les citoyens ont librement consenti à la guerre parce qu’ils étaient convaincus de la justesse de cette guerre (défense de la patrie et lutte pour la démocratie). Jean-Jacques Becker n’hésite d’ailleurs pas à donner des cours d’histoire (ou de morale) à ses opposants (« il est nécessaire d’éviter le contre-sens de transformer ceux qui ont été dans leur masse des combattants conscients (même s’ils ne clamaient pas tous les jours leur patriotisme) en simples victimes. »

Comme si cette commission était le meilleur endroit pour régler des comptes entre historiens. Le problème est que tout au long des manifestations proposées, ce qui l’emporte ce n’est pas l’intérêt général ou une mission civique mais plutôt l’envie d’imposer une vision unique et figée de la guerre (quitte à tomber dans des contradictions) : la guerre est un élan patriotique pour une victoire de la démocratie.

Un retour en arrière mémoriel

Du fait de cette interprétation de la guerre, on assiste à un véritable retour en arrière aux formes de commémorations des années 1920 : Becker ne fait que reprendre les thèmes de la propagande française (défendre la patrie et combattre l’autoritarisme allemand). D’ailleurs il reconnaît cette réalité pour ensuite l’évacuer par une pirouette : « Même si les Alliés entendaient lutter pour la démocratie contre les États autoritaires, cette thématique constituait davantage un élément de propagande qu’une réalité. » Mais selon lui, parce qu’en 1918, les Russes abandonnent les Alliés et les Américains interviennent, ce mythe deviendrait réalité...

De fait les manifestations proposées n’apportent pas grand-chose de nouveau par rapport aux cérémonies qui avaient lieu juste à la fin de la guerre. On retombe dans un certain nombre de lieux communs :

  • il est prévu de réinstaller à Reims un monument rendant hommage aux troupes coloniales et datant de 1921. A l’inverse des commémorations de 1998 où l’Etat avait passé commande à des artistes contemporains d’oeuvres offrant une nouvelle vision de la guerre (la sculpture de Haïm Kern par exemple), ici il s’agit de revenir aux formes anciennes et patriotiques de commémorations, en réinstallant un monument rendant « hommage aux héros de l’Armée Noire », « morts en combattant pour la Liberté et la Civilisation ». Là il n’est plus question de réconciliation franco-allemande mais de héroïsation et de reconstruction historique. Comme si les combattants africains avaient pu obtenir un peu de liberté suite à leur engagement !
  • Lieu commun aussi qu’est la cérémonie à Verdun (qui n’a pas grand-chose à voir avec l’année 1918) dont la propagande avait fait le lieu de la résistance héroïque des Français face à l’offensive allemande. Et c’est cet endroit qui a été choisi pour fêter la réconciliation franco-allemande. Etrange...
  • Autre lieu commun : « la flamme de la nation » sorte de flamme olympique qui irait de Paris vers la « Province » mais dont le message est évidemment nationaliste. C’est l’idée de Nation qui doit guider les commémorations du 11 novembre.
  • L’hommage rendu à Clémenceau perçu comme le véritable artisan de la victoire (le « Père la Victoire », comme on l’a surnommé après-guerre). L’homme qui a combattu les pacifistes, l’homme au gouvernement autoritaire, l’homme qui avait pour mot d’ordre « Je continue à faire la guerre et je continuerai jusqu’au dernier quart d’heure car c’est nous qui aurons le dernier quart d’heure !  » n’est peut-être pas le meilleur symbole de l’amitié entre les peuples européens. N’a-t-il pas dit par exemple que « le Boche devait payer » ?
  • Dernier lieu commun la minute de silence exigée le 11 novembre à 11 heures du matin. Là encore on retombe dans l’émotion patriotique plutôt que dans une démarche de réflexion (comme pour « l’affaire Guy Môquet »)

Les grands absents des commémorations

Finalement peu d’hommages aux troupes coloniales si ce n’est le monument de 1921 qui sera réinstallé (et dont le message est un mensonge historique) et un hommage à un gouverneur général de l’Afrique occidentale française (Joost Van Vollenhoven) qui n’était pas africain lui-même et n’a pas commandé des soldats africains. On ne s’intéresse donc pas au simple soldat qui a été réquisitionné pour un combat qui lui était étranger.

De manière générale, l’Aisne semble être punie pour avoir donné trop d’importance au CRID 14-18. Peu de commémorations prévues alors que l’essentiel des combats en 1918 s’est passé dans le département (une cérémonie est en revanche prévue à Verdun, ce qui n’a aucun rapport avec 1918) : faut-il rappeler que les Allemands ont repoussé les Français bien au sud du Chemin des Dames jusqu’à Château-Thierry à partir d’où a été relancée la contre-offensive ?

En revanche, Péronne qui est un lieu moins stratégique en 1918 a droit à toutes les attentions avec le premier moment clé : cérémonie internationale aux morts de la guerre sous prétexte qu’il existe des cimetières de différentes nationalités à proximité (Rancourt) comme s’il n’y en avait pas d’autres ailleurs (nécropoles de Soupir par exemple).

En fait faut-il voir dans les choix effectués, un alignement de Jean-Jacques Becker sur l’utilisation de l’Histoire par Nicolas Sarkozy ?

  • la vénération pour Clémenceau (Nicolas Sarkozy qui a rédigé - ou fait rédiger - une biographie de Georges Mandel, le plus proche collaborateur de Clémenceau, a plusieurs fois rendu hommage au « Tigre »)
  • refoulement de la période coloniale
  • développement d’un nouveau patriotisme, d’une certaine idée de la France sous l’impulsion d’Henri Guaino (« Je veux remettre à l’honneur la nation et l’identité nationale. Je veux rendre aux Français la fierté d’être Français », discours du 6 mai 2007)
  • parallèlement à cela et paradoxalement, volonté d’apparaître comme un grand défenseur de l’idée européenne (photographie officielle avec le drapeau européen)

Finalement la vision de l’histoire proposée par Jean-Jacques Becker est une vision non seulement ringarde et patriotique mais surtout c’est une histoire perçue par les élites : les écrivains, le gouverneur général d’Afrique occidentale française, les dirigeants des différents pays invités (peut-être même le président des Etats-Unis). Peu de grandes fêtes populaires si ce n’est le défilé du 14 juillet où la population reste passive devant les armées et les écrans prévus. Seule exception, l’opération « le soldat connu » à destination des élèves et qui ressemble fortement à ce qui été proposé l’an dernier pour les 90 ans de l’offensive du Chemin des Dames dans l’Aisne...

[2La commission présidée par Jean-Jacques Becker, professeur à Paris X-Nanterre, vice-président du Centre de recherche de l’Historial de Péronne, était constituée de :

- Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études à l’EHESS, vice-président du Centre de recherche de l’Historial
- Patrick Barberis, réalisateur
- Laurence Campa, professeur à Paris XII
- Gérard Delbauffe, président du Souvenir français et contrôleur général des armées
- Caroline Fontaine, directrice du Centre de recherche de l’Historial de la Grande Guerre
- Valérie Hannin, professeur, agrégé d’histoire
- John Horne, professeur à l’université de Dublin, membres du comité directeur du Centre de recherche de l’Historial
- Haïm Kern, sculpteur
- Gerd Krumeich, professeur à l’université de Düsseldorf, vice-président du Centre de recherche de l’Historial
- Emmanuel Laurentin, journaliste à France Culture
- Gabriel Le Bomin, réalisateur
- Odile Roynette, maître de conférences à l’université de Besançon

[3A propos de Joost Van Vollenhoven, on pourra consulter les deux pages suivantes :
http://www.cheminsdememoire.gouv.fr...
et http://www.cheminsdememoire.gouv.fr....