colonialistes/anticolonialistes, ou quand le mort saisit le vif

publié le 20 septembre 2005 (modifié le 1er septembre 2019)

par Raphaëlle Branche, Claude Liauzu, Gilbert Meynier et Sylvie Thénault
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Ces quatre historiens ont adressé au journal Le Monde le texte que vous trouverez ci-dessous, que nous a adressé Claude Liauzu.

Faute de place, ce texte étant trop long pour pouvoir être publié intégralement, Le Monde a fait paraître, le 20 septembre 2005, dans sa page « Horizons, débats », un texte un peu abrégé : La responsabilité des historiens face à l’histoire coloniale.

Nous n’en avons pas fini avec le temps de colonies, avec l’esclavage, avec l’Indochine et l’Algérie. Le projet de traité de paix et d’amitié franco-algérien est gelé, le président Bouteflika ayant posé comme préalable l’abrogation de la loi du 23 février « portant reconnaissance de la Nation » envers les rapatriés et stipulant que « les programmes scolaires reconnaissent le caractère positif » de la colonisation. Il y voit un « outrage », une preuve de « cécité mentale » : qui ne partagerait pas ce point de vue ? Les partisans de la glaciation des relations entre Paris et Alger, des deux côtés de la Mer intérieure, ont réussi ! Du côté français, la diplomatie s’efforce de colmater la brèche : le président de la République, lors de la conférence des ambassadeurs a réaffirmé toute l’importance qu’il accorde aux enjeux méditerranéens de ce traité. Il cherche manifestement à prendre ses distances par rapport au poids du passé et au pas de clerc de sa majorité. A l’occasion de son séjour à Madagascar, il a regretté les « dérives » de la répression lors des décolonisations. Les massacres du 8 mai 1945 à Sétif ont été déplorés comme une « tragédie inexcusable » par l’ambassadeur de France en Algérie le 27 février. Monsieur Douste Blazy, interrogé par les journalistes sur la polémique ouverte par la loi du 23 février, a convié les historiens à trancher de ce problème. Si l’on en croit l’AFP du moins, car aucun spécialiste n’a été contacté pour une telle mission. On n’en serait pas là si parlementaires- à commencer par l’actuel ministre des Affaires Etrangères, qui a été l’un des initiateurs de l’éloge de la nation aux colons -et gouvernement s’étaient inspirés des accords de Nouméa, qui déclarent que « le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière ». Ces accords, sans emphase ni outrance s’efforcent de rendre justice aux colons et aux colonisés. On n’en serait pas là si la classe politique n’avait pas cédé aux abus de mémoires d’un lobby de nostalgiques de l’Algérie française qui n’a rien appris ni rien oublié et qui discrédite l’image du pays sur la scène internationale. On n’en serait pas là si cet inconcevable article 4 avait été abrogé. Mais il s’agit là de politique et pas d’histoire.

Que diable les historiens iraient-ils faire dans cette galère ? Ils n’ont pas à prononcer une fatwa sur le bon et le mauvais côté de la colonisation, ils ne sont pas les conseillers du prince. Ils ont d’abord à exercer leur métier, à élaborer et diffuser une critique historique permettant d’établir la véracité des faits et à en proposer les explications les moins subjectives possibles pour aider les citoyens, par leur travail scientifique, à comprendre et à maîtriser leur passé. Ils ont à aider surtout ceux qu’une telle loi interdit de mémoire, condamne à être privés de passé, à trouver des repères. Et ils ont, en urgence, à préserver l’indépendance de leur métier, de plus en plus menacée par des politiques et des idéologues qui veulent continuer indéfiniment leurs campagnes d’Afrique. Les tentatives d’OPA auxquelles ils sont confrontés concernent tout un chacun, car les usages et mésusages publics de l’histoire, les guerres de mémoires sont lourds de conséquences.

- Une chronique des péripéties que la loi du 23 février a entraînées le montre bien. Elle est venue couronner un intense travail du lobby se posant en représentant des rapatriés d’Algérie. Outre de nouvelles aides matérielles, elle lui a apporté, pour la première fois, des « compensations morales », une légitimité.

Parmi les nombreuses bêtes noires de ce lobby, les historiens, les profs, les manuels ! Qu’on en juge à la lecture de ce qui ressemble au bulletin de victoire d’une association (qui n’est pas la plus outrancière dans l’insulte), l’ANFANOMA : « Depuis plus de 40 ans, nous supportons un enseignement tronqué, déformé, caricatural donnant à nos enfants une image réductrice de la présence française outre-mer, exclusivement fondée sur l’exploitation et le mépris, la guerre d’Algérie quant à elle ramenée à la torture généralisée et systématisée de tout un peuple en révolte ». Un rapport demandé par M. Raffarin, qui a servi de plateforme au projet de loi, n’hésite pas à affirmer que les manuels contiennent des assertions « contraires à la vérité historique » et envisage un « droit de regard » du ministre : le modèle japonais...

Les élus et le gouvernement n’ont pas hésité à nier un des principes de l’instruction publique depuis Ferry, son indépendance, en essayant d’imposer une histoire officielle. Rappelons que, depuis 1881, les enseignants ont le libre choix des livres scolaires, que la dernière interdiction de l’un d’eux, en 1945, visait un abécédaire illustré par une francisque. Alors que le ministère censé assurer la tutelle des enseignants et des chercheurs n’a pas encore eu un mot sur cette loi, alors que le corps enseignant s’inquiète du recul de la concertation dans l’élaboration des programmes, le ministre des anciens combattants a annoncé la participation d’associations de rapatriés à une modification de ces programmes. Cette participation est aussi prévue pour une Fondation sur la guerre d’Algérie, présentée comme devant organiser les études scientifiques et intervenir dans l’enseignement.

Encore les plus ultras des rapatriés ne sont-ils pas satisfaits : ce qu’ils veulent, c’est une réhabilitation de l’OAS et une repentance de la métropole coupable de l’abandon de leur province. En attendant, ils s’emploient à commémorer leurs martyrs, les quatre condamnés à mort exécutés, dont Roger Degueldre, créateur des commandos Delta auteurs des attentats aveugles contre les dockers, contre des femmes de ménage et des attentats ciblés contre des enseignants. Près d’une dizaine de municipalités, de Nice à Perpignan, ont affecté un terrain communal à des stèles, inaugurées avec la participation de vétérans de Jeune Nation. Il faut rappeler que ce mouvement, qui représentait la pointe de l’extrême droite dans les années 1950, affichait comme objectif la chute de la République, la lutte contre les « métèques », le « capitalisme apatride », le « sionisme international », les trois étoiles (rouge, blanche et bleue d’Israël). Un de ses dirigeants a été condamné en 1959 à trois mois de prison et cinq ans d’interdiction de droits civiques -pour une agression contre des étudiants antillais- par le tribunal correctionnel qui a relevé « son mépris hautement condamnable des sentiments de dignité et fraternité humaine » Une haine inexpiable contre de Gaulle (la « grande Zohra » !), contre l’Algérie indépendante, dirigée par un « Barbaresque », « ancien garçon de bain » parvenu, huileux (comme il se doit pour un Levantin) s’affiche sur certains sites qui marquent aussi leur amitié pour l’Action française, le journal Présent, Radio Courtoisie. Magnifique illustration de la civilisation...

Comment expliquer de telles aberrations, qui ne peuvent qu’alimenter la xénophobie anti-immigrée et verser de l’eau au moulin du Front National, alimenter en retour les tentations communautaristes de la part de ceux qui ont souffert du colonialisme et de leurs descendants, susciter la colère des pays du Sud et discréditer le nôtre? Par un électoralisme peu regardant sur l’origine de ses voix, l’imprégnation par la culture colonialiste d’une forte proportion de la classe politique et l’absence d’une éducation de la société sur les problèmes du racisme hérité d’une longue histoire. On l’a vu avec la tentative giscardienne de renvoyer un demi million d’immigrés, on l’a vu avec la mise en cause du Code de la nationalité et du jus soli rappelant le pire de la ségrégation coloniale aux enfants nés ici. Cela n’est pas seulement un mal français. Le négationnisme officiel japonais fait des dégâts en Asie. Le révisionnisme britannique se porte bien aussi, puisque Robert Cooper, actuellement Directeur général pour les affaires extérieures et politico-militaires au Conseil de l’Union européenne, réhabilite l’impérialisme : « Lorsqu’on a affaire à des Etats plus traditionnels », écrit-il dans The New Liberal Imperialism, « il faut revenir aux méthodes plus musclées d’une autre époque : la force, l’attaque préemptive (...). Entre nous, nous respectons le règne de la loi, mais lorsque nous opérons dans la jungle, il faut aussi utiliser la loi de la jungle ». Il n’est pas difficile de voir comment une mémoire archéo-colonialiste, une idéologie d’extrême droite viennent fournir soutien aux fermetures identitaires face excluant les étranges étrangers venus du tiers monde, au jeu actuel des grandes puissances et alimenter la guerre des cultures, voire justifier les violations des droits de l’homme comme la torture.

- De l’autre côté de la Méditerranée, après un long silence, les officiels ont fait de la dénonciation de la loi du 23 février un thème central de leur discours. Le président Bouteflika a parlé à l’occasion de la commémoration du massacre de Sétif, le 8 mai 1945, d’un « génocide permanent », de « fours crématoires », assimilant ainsi colonisation française et nazisme. Ce n’est pas là un dérapage. En commémorant le 20 août 1955, il a rappelé « la tragédie de l’invasion, de l’extermination et de la destruction, les injustices de l’occupant qui s’est ingénié à mettre en oeuvre un projet macabre dont l’objectif était une Algérie sans peuple... Parmi les thèses prévalant lors des premières années de l’invasion, figurait la nécessité d’exterminer l’ensemble des Algériens sinon leur majorité et d’aliéner leur identité..., leur langue, leur religion, leur culture et leur histoire...,
jusqu’à ce que la nouvelle théorie de colonisation et d’extension soit une réalité consacrée sur une terre sans hommes et sans mémoire.
 » On n’a pas de peine à reconnaître le discours nationaliste qui a été élaboré contre la colonisation. Mais nous sommes en 2005, et il s’agit d’arguments lors d’une campagne de propagande pour le référendum prévu à la fin du mois de septembre, par le représentant d’un régime qui a usé et abusé de la répression, dans un pays dont la jeunesse n’écoute plus les Pères du Maghreb. Si l’on peut comprendre (en déplorant notre cécité d’alors ) que les anticolonialistes n’aient pas connu, ou pas voulu connaître, certaines violences inacceptables commises au nom des peuples dominés dans les déchaînements des années 1950-1960, si on peut comprendre l’idéalisation des victimes de l’ordre colonial, persister encore dans cette attitude n’est pas justifiable. Comment ne pas voir, aujourd’hui, que cette violence s’est déployée contre la société algérienne, que les mêmes pratiques ont été utilisées par le pouvoir comme par les islamistes ?

Maxime Rodinson, anticolonialiste sans faiblesse, a toujours mis en garde contre les manipulations de l’histoire : « Une critique qui en reste au stade nationaliste tend en général à remplacer l’apologétique d’une nation, d’un groupe de nations par celle d’une autre nation ou d’un autre groupe. Cela ne mène pas loin du point de vue scientifique. Les effets obtenus par la terreur intellectuelle et le suivisme militant servent plus souvent la cause des intellectuels et des bureaucrates du tiers monde, couche privilégiée, que celle des masses dont ils se font les porte-parole. Cela n’enlève rien à la pertinence de leurs remarques, mais elles aussi ne peuvent échapper à un examen critique » (La fascination de l’islam, La Découverte, 1989, p.138). Cette mise en garde se révèle on ne peut plus actuelle et Maxime Rondinson avait raison de s’inquiéter de « la psychopathologie idéologique ».

- En France, en effet, comme en écho au discours algérien, une vulgate fait florès . Selon les Indigènes de la République, le colonialisme serait là, toujours virulent au cœur de la société et de la vie politique, et serait la cause de l’exclusion, de la loi contre le foulard, de l’islamophobie. Que nos sociétés soient marquées par l’esclavage et par la situation coloniale, qu’elles en portent des traces, que de nos immeubles insalubres à la Nouvelle Orléans l’actualité le montre, c’est une évidence ! Mais les historiens ne peuvent pas ne pas réfléchir au poids des mots et au choc des images. Ils ne peuvent pas non plus ignorer que s’ils ont le devoir de répondre aux demandes de mémoires, une distance critique envers ces demandes est indispensable. Il est nécessaire de s’interroger sur les décalages entre des représentations figées et les caractères actuels de l’exclusion. Dans nos sociétés le passé est devenu l’enjeu d’un discours appuyant les revendications de forces qui se posent en héritières des victimes avec d’autant plus d’insistance qu’aucune utopie ne les projette vers l’avenir et qu’elles sont animées par une logique de concurrence victimaire. Nous sommes dans une situation postcoloniale. Peut-on en 2005 affirmer que le « colonialisme a la peau dure », comme le fait par exemple Olivier Le Cour Grandmaison ? Peut-on affirmer que coloniser c’est exterminer ? Présenter ainsi la conquête de l’Algérie ne correspond pas à la réalité. La population de l’Algérie a diminué d’un tiers entre 1830 et les années 1870, en raison des massacres, d’une « guerre de ravageurs », des destructions et dépossessions qui sont responsables pour une bonne part des épidémies et des famines autour de 1867. Les historiens ont-ils pour tâche de conforter le discours officiel algérien, le discours d’un pouvoir et non plus celui de victimes du colonialisme ? Comment des historiens venus d’une démocratie pour participer à un colloque à Sétif - à l’occasion du cinquantième anniversaire du massacre du 8 mai 1945 -
ont-ils pu, sauf rares exceptions, ne pas avoir un mot pour rappeler les violences du FLN dans la guerre, comme le fait Mohammed Harbi depuis des décennies ? Comment, dans un pays où le sionisme d’extrême droite n’est certes pas le danger principal, où l’antisémitisme est beaucoup mieux partagé, et s’étale en particulier contre des historiens, peut-on cultiver la concurrence victimaire, faire allusion à un vote juif, et parler d’un « humanisme prosémite » ? Si l’on ne met pas au clair les relations entre les intellectuels occidentaux qui se réclament des solidarités avec les sociétés du tiers monde et les pouvoirs du Sud, il sera impossible d’exorciser les démons liés à la période coloniale et au nationalisme, on fera le lit de toutes les surenchères !

Les idéologues qui confondent le métier d’historien avec celui de procureur, outre Marc Bloch, qui stigmatisait ce penchant, feraient bien de lire aussi Hocine Aït Ahmed qui, dans la revue Ensemble (n°248, juin 2005), déplorait l’exode des Pieds-Noirs et la perte que cela a représenté pour son pays, -« une faute terrible pour
l’avenir politique, économique et même culturel » de l’Algérie-. Ignorer la réalité des souffrances de tous les protagonistes au profit de ses seules bonnes victimes, c’est continuer de laisser le monopole de la compassion à l’extrême droite, c’est persister dans certaines erreurs du tiersmondisme. Etre fidèle à Fanon aujourd’hui, c’est reconnaître en lui le descendant d’esclave et le métis, qui ne dissociait pas la libération du tiers monde de celle des dominés d’Occident, reconnaître ses apports à la connaissance des forces nouvelles qui faisaient irruption sur la scène politique mais aussi les insuffisances de ses analyses des conservatismes de la culture et de la religion populaires, des manipulations politiques de l’islam tout particulièrement.

En raison des enjeux de ce passé qui passe mal, des spécialistes de la colonisation ont constitué un collectif afin de préserver l’indépendance d’une histoire critique. Contre ceux qui refusent tout travail de deuil et qui vivent encore dans l’univers où le colonisé n’existait pas, contre ceux qui s’acharnent sur le cadavre du colonialisme et qui font comme s’il existait encore, il est indispensable de refuser manichéisme et anachronisme, d’étudier la « situation coloniale » dans sa complexité. L’enseignement, vilipendé par tous les porteurs de mémoires saintes, a une fonction fondamentale : rappeler les références universalistes et les retrouver à partir des mémoires singulières. Il ne peut plus susciter un consensus autour de la patrie jacobine, il ne doit pas céder à ceux qui opposent lutte contre l’antisémitisme et lutte contre le racisme d’origine coloniale.

La colonisation a été un phénomène ambigu et à travers les résistances, les accommodements, les réinventions, les sociétés dominées en ont été profondément transformées. Replacer cette période dans le processus de mondialisation, analyser cette rencontre largement manquée, expliquer et faire comprendre les interdépendances et la pluralité qui se sont imposées à toutes les sociétés, tels sont les enjeux actuels. Cela exige une transformation des programmes, de leur philosophie implicite. Cela exige un débat entre chercheurs et enseignants des pays engagés dans ce processus, à distance des fastes de la chronique officielle comme des soufflés idéologiques.

Raphaëlle Branche, Claude Liauzu, Gilbert Meynier, Sylvie Thénaut

Sur ce sujet, la section de Toulon de la LDH vous propose de consulter ses dossiers :

  • avec l’Algérie, il s’agit aujourd’hui d’rubrique 32

Et si vous souhaitez vous associer à notre démarche, n’hésitez pas à signer la Une pétition de la LDH : le mépris de l’Histoire et des victimes.

[1Raphaëlle Branche est historienne, maître de conférences à l’université de Rennes.
Claude Liauzu est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université paris-VII.
Gilbert Meynier est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Nancy-II.
Sylvie Thénault est historienne, chargée de recherches à l’Institut d’histoire du temps présent.