au discours utopique a succédé le silence de la République, par Gilles Manceron

publié le 24 janvier 2006 (modifié le 1er septembre 2019)

D’après un sondage, six Français sur dix se déclarent favorables à ce que soit indiqué dans la loi que les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la colonisation française.

La réaction de Gilles Manceron, vice-président de la Ligue des Droits de l’Homme, et
auteur de « Marianne et les colonies »(La Découverte, 2005) [1].


  • Six Français sur dix se déclarent favorables à ce que soit indiquée dans la loi la reconnaissance dans les programmes scolaires du « rôle positif » de la colonisation. Comment expliquez-vous ce chiffre : est-ce le signe d’une véritable adhésion au passé colonial de la France, ou bien d’une ignorance, voire d’une totale indifférence ?

Que ce soit pendant le fait colonial ou bien depuis, l’opinion française a toujours été assez ignorante de ce qu’était la colonisation dans ses manifestations concrètes. Les Français ne connaissaient de leurs colonies que ce qu’on leur en montrait à l’école : des territoires qui s’étendaient sur un planisphère et qui devaient susciter la fierté devant le rayonnement de la France. La colonisation ne renvoyait pas à des faits précis. Les Français percevaient la colonisation à travers le discours officiel de la IIIe et de la IVe République : la France était présentée comme dispensatrice de civilisation ; elle s’effondrerait sans son empire colonial. Une colonisation nécessaire et positive. Les seuls à se rendre compte du contraire étaient ceux qui voyageaient dans les colonies : des journalistes ou des appelés du contingent. La colonisation n’était pas non plus au centre du débat entre les partis politiques. L’opinion française était donc ignorante et relativement indifférente, sauf lorsque la colonisation représentait un risque pour la vie, comme en Algérie.

Depuis, il y a eu les indépendances. Au discours utopique et coupé de la réalité a succédé le silence de la République. Alors, comme en roue libre, la même opinion s’est transmise d’une génération à l’autre. Faute d’une déconstruction, le même jugement a perduré. Ceci est la conséquence d’une absence de retour critique de la République sur le discours qu’elle a tenu. Nous n’avons jamais vu un président dire autre chose que ce qu’on pouvait entendre sous la IIIe République.

  • Le sondage donne l’impression que la polémique qui a suivi l’adoption de l’article de loi sur le « rôle positif » de la colonisation (pétition, prises de positions de grands intellectuels comme Aimé Césaire...) n’a pas provoqué de prise de conscience de l’opinion publique...

Je constate une évolution par rapport au sondage du mois de décembre [le pourcentage des Français qui soutiennent le principe de l’article de la loi a baissé de quatre points, NDLR]. Je ne sais pas si on peut en tirer des conclusions. Si on faisait une étude approfondie chez les jeunes scolarisés, chez les enseignants ou chez les lecteurs de quotidiens, on noterait probablement une prise de conscience. La réaction a été très forte face à cet article de loi qui est reprise d’un vieux mythe. La mobilisation en Martinique a tout de même contraint le ministre de l’Intérieur à annuler son voyage. L’opinion a surtout réagi dans les départements d’Outre-mer et en Ile-de-France : une population plus mélangée est l’héritière d’une mémoire coloniale différente.

  • Comment faire évoluer les mentalités? Faudra-t-il en passer par une loi qui reconnaisse le rôle d’abord « négatif » de la colonisation?

Je ne pense pas que ce soit à la loi de porter un jugement sur le passé. Il faudrait d’abord que la loi ne se prononce pas sur la manière dont les enseignants doivent enseigner. Laissons travailler les historiens. Pour cette raison, la Ligue des Droits de l’Homme appellera à manifester samedi 25 février pour demander l’abrogation des articles 3, 4 et 13 de la loi du 23 février 2005. Mais la République pourrait s’interroger sur la conformité à ses valeurs de la conquête et de la domination coloniale. Ou bien sur la pratique de la torture en Algérie. La République peut porter un certain discours, d’ailleurs nécessaire dans ses relations avec l’Algérie ou les pays d’Afrique. En tout cas, il est important que la société française ait une vision commune de ce qu’était la colonisation. Pour tourner la page, il faut l’avoir lue, sinon elle se mêle au présent.

Propos recueillis par Baptiste Legrand pour permanent.nouvelobs.com
(le mardi 24 janvier 2006)

Monsieur le Gouverneur à Madagascar.

Six Français sur dix pour le « rôle positif »

Six Français sur dix se déclarent favorables à ce que soit indiqué dans la loi que les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la colonisation française, soit une baisse de quatre points par rapport à décembre dernier, selon un sondage CSA pour France Info et l’émission « France Europe Express » de France 3 diffusée mardi soir 24 janvier.

Alors que la polémique sur les aspects positifs de la colonisation a entraîné la création d’une mission sur le sujet, 33% des personnes interrogées sont opposées à ce que les programmes scolaires les reconnaissent, soit une hausse de quatre points par rapport à décembre. Sept pour cent ne se prononcent pas.

Plutôt de droite

Quarante pour cent des Français y sont plutôt favorables et 20% tout à fait favorables, en particulier les sympathisants de droite (70%) et 53% des sympathisants de gauche. Par contre, 43% des sympathisants de gauche sont opposés à ce principe et 27% des sympathisants de droite.

Sondage réalisé par téléphone les 17 et 18 janvier auprès d’un échantillon national représentatif de 960 personnes, âgées de 18 ans et plus, constitué d’après la méthode des quotas.

[1Gilles Manceron sera à Toulon, pour la projection de breve 422.