au nom d’une « Liberté pour l’histoire », on ne peut pas mêler les événements historiques

Universalité des victimes, par Claude Lanzmann

publié le 17 janvier 2006 (modifié le 17 août 2019)

Dans son éditorial de la revue les Temps modernes (édition novembre-décembre 2005/janvier 2006), le directeur Claude Lanzmann prend ses distances, dans le passage de ce texte que nous publions, avec la pétition « Liberté pour l’histoire ! », qui, à son sens, fait l’erreur d’amalgamer des événements historiques de nature différente au point de conduire à la remise en cause de la loi Gayssot, qui est pourtant « une garantie et une protection pour toutes les victimes ». Selon lui, « On a du mal à croire que certains des signataires, par ailleurs dignes d’admiration, ne se tiennent pas pour abusés ».

Universalité des victimes

par Claude Lanzmann extrait de son éditorial de la revue les Temps modernes (édition novembre-décembre 2005/janvier 2006)

Que la Shoah ait été historicisée par les Juifs au point où elle l’a été, qu’elle continue de l’être, cela tient à mille causes, mais d’abord à ceci qu’elle a été l’événement du XXe siècle, le plus central peut-être, l’événement de notre présent, un événement qui n’a pas trouvé sa fin. Contrairement aux vieilles rumeurs qu’on ressuscite, les Juifs ne sont pas « malins ». Si s’est créé ces jours-ci un Conseil représentatif des associations noires calqué sur le modèle du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) ou encore si un regroupement d’Africains et d’Antillais se donne le nom de Devoirs de mémoires, cela ne fera pas que cet autre crime contre l’humanité, l’esclavage, malgré toute son horreur et la haine qu’il inspire, doive entrer en « concurrence » avec la Shoah.

La notion de « concurrence des victimes », reprise comme une antienne par certaines publications, est abjecte. La traite, en dépit de la souffrance, des humiliations et des morts sans nombre que le mépris de la vie humaine a entraînées, par exemple au Congo belge, n’avait pas pour visée l’extermination : les négriers avaient besoin de la force de travail des esclaves et de sa reproduction. Une des erreurs fatales des « conseils juifs » en Europe de l’Est fut de croire que les nazis épargneraient les Juifs parce qu’ils ne pourraient se passer de leur travail et de leurs compétences : ils auront besoin, pensaient-ils, de fourreurs, de bottiers, de dentistes… A Vilna, tous les dentistes étaient juifs, tous furent tués dès le premier jour, et les rages de dents de la soldatesque allemande sont encore dans les esprits lithuaniens.

Avec l’ensemble d’articles consacrés à Frantz Fanon, il est question aussi de mémoires : celle de l’esclavage précisément, de la colonisation, de la guerre d’Algérie, de Sartre et des Juifs encore. C’est à partir des Réflexions sur la question juive de Sartre que Fanon a pris la conscience la plus aiguë de sa condition de Noir. Et je conseille la lecture du texte dans lequel Jean Améry, auteur de Par-delà le crime et le châtiment, Juif autrichien survivant d’Auschwitz, raconte sa découverte bouleversée de Peau noire, masques blancs, le premier livre de Fanon, qu’il comprend de part en part à partir de sa propre expérience. Il ne s’agissait pas alors de « concurrence », mais de solidarité et même d’universalité. Car il y a, c’est ma conviction, une universalité des victimes comme des bourreaux ­ elles se ressemblent toutes, ils se ressemblent tous. Cela ne veut nullement dire qu’il faille comparer les événements de l’histoire.

A cet égard, on ne peut qu’être surpris par la publication d’un manifeste intitulé « Liberté pour l’histoire », signé par un aréopage d’historiens de renom, qui ajoute à la confusion là où on serait en droit d’attendre, de leur part, clarté et distinction. Le « manifeste » nous assène d’abord doctement que l’histoire n’est ni une religion, ni une morale, ni un objet juridique, etc., qu’elle peut et doit être « dérangeante » et qu’aucun interdit ne peut limiter la libre carrière de l’historien chercheur. Il demande ensuite l’abrogation de la récente loi sur les bienfaits de la colonisation ­ requête à laquelle on souscrit volontiers ­, mais aussi et de proche en proche de toutes celles votées préalablement par le Parlement, concernant l’esclavage, le génocide arménien, et jusqu’à la première d’entre elles, la loi originaire, la loi Gayssot, qui sanctionne le négationnisme.

Comment ne pas voir que la loi Gayssot diffère par nature de celle qui exalte la colonisation et en quoi son abolition serait une régression infiniment grave ? Aujourd’hui l’ouverture et la générosité d’hommes comme Fanon et Améry ­ qui ont vécu dans leur chair de colonisé ou de déporté les souffrances dont ils parlent ­ ont fait place au repli communautariste de leurs petits-enfants ou arrière-arrière-petits-enfants. La force universalisante de pareils esprits permettrait pourtant de comprendre que la loi Gayssot, qui porte sur le désastre le plus paradigmatiquement antihumain du XXe siècle, est aussi une garantie et une protection pour toutes les victimes. Cela éviterait la « guerre des mémoires » et la fameuse « concurrence ». La loi Gayssot n’est pas une limitation de la liberté de l’historien, mais se déduit au contraire de la rigueur propre à sa discipline : elle n’est rien d’autre que le rappel de l’obligation de vérité. Plus encore, je n’hésiterais pas à dire que c’est elle qui rend indéfendable et inepte la loi sur les bienfaits de la colonisation : il est absolument contraire à l’universalité de l’humain que l’ex-colonisateur fasse de son propre chef le bilan du passé, se décerne des bons points et décrète avoir fait du bien aux peuples à qui il a peut-être apporté écoles, chemins de fer, structures administratives, vaccins, une langue même, mais que par ailleurs il a brimés, humiliés, méprisés, exploités, torturés. Il s’agit là d’une disposition à la Orwell, qui réécrit l’histoire en fonction des intérêts du pouvoir.

La loi Gayssot, c’est tout autre chose, car le négationnisme n’est pas, comme on veut nous le faire croire, le fait de quelques illuminés inoffensifs qu’on pourrait facilement museler en déléguant aux historiens « sérieux », pour reprendre un mot de madame Chandernagor, le soin de dire le vrai. Le négationnisme fut le moteur et l’arme du crime nazi, qui effaçait ses propres traces à l’instant et au coeur même de son accomplissement. En un sens, le crime parfait a été accompli et ceux qui disent qu’il n’a pas eu lieu sont les héritiers directs des tueurs. La loi Gayssot n’opprime personne, n’exerce nulle contrainte, elle défend des valeurs consubstantielles à la démocratie. On ne trouve pas, grâce à elle, les ordures négationnistes aux étals de nos librairies, dans les colonnes de nos journaux et sur nos écrans de télévision. On se demande de quel coeur certains des signataires du manifeste accepteraient pareille situation. Qu’est-ce que cette angélique liberté des historiens ? Pourquoi cette sacralisation enivrée de leur discipline ? Ils sont, quel que soit leur talent, des hommes comme les autres, en proie à la passion, au préjugé, au mensonge, à l’ignorance. Si nobles que soient les intentions du manifeste, il n’en cautionne pas moins, de fait, les propos « dérangeants » de la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, historienne de son état ; il n’en fait pas moins, objectivement, le jeu de Le Pen et des réviso-négationnistes qui concluent toutes leurs diatribes par un : « Qu’on laisse les historiens en débattre. » Le 15 décembre, un grand quotidien titrait : « Quand le FN enrôle de force les historiens sous sa bannière ». Non, le FN n’a pas eu à user de la force, ils se sont ingénument livrés eux-mêmes, pieds et poings liés. On a du mal à croire que certains des signataires, par ailleurs dignes d’admiration, ne se tiennent pas pour abusés.

Claude Lanzmann
auteur et réalisateur du film Shoah