l’actualité et les résurgences de l’histoire

Théâtre : les fantômes intimes de la guerre d’Algérie

publié le 5 décembre 2019 (modifié le 25 décembre 2019)

Le troisième volet de la trilogie de l’auteur et metteur en scène Baptiste Amann, « Des territoires (…et tout sera pardonné ?) », donnée jusqu’au 13 décembre 2019 à Paris, au Théâtre de la Bastille, puis en tournée en France jusqu’en avril 2020, réussit avec talent à mêler l’actualité de la société française aux résurgences de l’histoire de la guerre d’Algérie. Nous reproduisons l’article que lui a consacré Fabienne Darge, dans les pages « Culture » du quotidien « Le Monde », le 28 novembre 2019, ainsi que celui d’Emmanuelle Bouchez paru dans « Télérama » le 23 novembre 2019.

Théâtre : les fantômes intimes de la guerre d’Algérie

par Fabienne Darge dans Le Monde du 28 novembre 2019 Source

C’est la pièce qu’on attendait : celle qui arriverait à lier l’histoire de la guerre d’Algérie et l’actualité des « quartiers » d’aujourd’hui, avec une justesse et un panache jamais vus jusque-là. On doit ce spectacle, intitulé Des territoires (… et tout sera pardonné ?), à un auteur de 33 ans, Baptiste Amann, qui signe ici le troisième volet d’une trilogie entamée en 2014.

Les deux premiers épisodes, Des territoires (Nous sifflerons la Marseillaise...) et Des territoires (…d’une prison l’autre) étaient déjà plus que prometteurs. Ce dernier volet confirme un talent d’auteur comme il n’en apparaît qu’un ou deux par génération. Comme tout artiste digne de ce nom, Baptiste Amann est bien en train d’inventer son territoire propre, à la croisée de l’histoire, du politique, de l’intime et de l’art.

Ce territoire part de ceux que l’on a souvent dit « perdus » pour la République. Baptiste Amann vient d’Avignon, d’une de « ces zones pavillonnaires qui constituent autant d’angles morts dans notre représentation schématique de la société urbaine, coincée entre deux fantasmes, celui des centres-villes et celui des cités HLM », comme il le dit lui-même. Le pavillon de ses parents faisait face à la cité, et Baptiste Amann écrit à partir de là. Et il écrit somptueusement bien, dans une langue qui ne reste pas engluée au réel, comme on en subit trop de nos jours, où les formes indigentes, platement réalistes, se sont multipliées. On a ici affaire à un théâtre vivant, incarné et charnel, où la vie des personnages, trempés dans le quotidien, se déroule sur fond d’échappées poétiques, historiques et fantasmatiques. Au centre de la trilogie, il y a une fratrie composée de Lyn, Hafiz, Benny et Samuel, Hafiz étant un fils adoptif venu d’Algérie. A l’issue du deuxième épisode, (…d’une prison l’autre) , on les avait laissés entre le pavillon et la cité, alors qu’ils enterraient leurs parents, et qu’éclataient des émeutes urbaines.

Au début de ce troisième volet, on les retrouve dans un hôpital d’Avignon. Lyn, Hafiz et Samuel sont au chevet de leur frère Benny qui, à la suite des émeutes, est en état de mort cérébrale. Faut-il le maintenir en vie, ou débrancher son cœur qui bat encore ? Telle est la ligne narrative conductrice de la pièce, à partir de laquelle viennent s’en embrancher d’autres.

Dans l’hôpital en manque de moyens, un jeune réalisateur d’origine algérienne tourne un film sur la guerre d’indépendance en Algérie et singulièrement sur le procès d’une héroïne emblématique du Front de libération nationale, Djamila Bouhired. A partir de là, Baptiste Amann tisse ses fils narratifs avec fluidité, passant de l’actualité à l’histoire, et vice-versa, avec bien plus d’aisance que dans les deux premiers épisodes qui, eux, était traversés par la révolution de 1789, avec la figure de Condorcet, et par la Commune de Paris, avec celle de Louise Michel.

Procès de la colonisation

Djamila Bouhired, figure « dont le nom résume à lui seul la guerre d’Algérie, la bataille d’Alger, la torture, l’infamie, l’héroïsme, la liberté » (Le Monde daté 16 août), est donc au cœur de cette pièce qui, comme les deux autres, s’interroge sur l’identité, l’héritage et l’engagement. Collaboratrice proche de Yacef Saadi, le chef de la zone autonome de la ville pendant la bataille d’Alger, en 1956, elle est arrêtée en 1957 et torturée par l’armée française.

Nailia Harzoune dans le rôle de Djamila Bouhired. (photo de Sonia Barcet)

Son procès, à l’issue duquel elle sera condamnée à mort pour « actes de terrorisme », puis libérée, notamment grâce à une célèbre plaidoirie de Jacques Vergès, qui fera avec cette prise de parole le procès de la colonisation, est l’acmé du spectacle. Une scène d’une intensité saisissante, que Baptiste Amman a entièrement écrite lui-même, sans calquer les documents d’archives.

Cette licence poétique fait tout le prix du spectacle qui, par les mises en abyme qu’il effectue en enchâssant le tournage du film dans la pièce, en opérant l’intrusion directe de l’histoire dans le présent de la représentation, déjoue à la fois les pièges du théâtre à thèse, par trop didactique, et ceux de la crispation idéologique. Ce que Baptiste Amman parvient à représenter, c’est la présence, inévitable, de la guerre d’Algérie dans nos vies de Français d’aujourd’hui, quelles qu’elles soient.

Car, pendant qu’un jeune homme se meurt, qu’un film se tourne et que le spectre de Djamila Bouhired militante réapparaît, les émeutes continuent. Moussa, un ami de Lyn, Hafiz et Samuel, fait le décompte des morts des cités, « les fils d’une cosmogonie vieille de quarante ans » remontant aux émeutes de Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise, en 1979. En un monologue où les mots cognent comme des projectiles, il égrène les noms de ces « ombres de la République », de Toumi Djaïdja, en 1983, aux Minguettes (quartier de Vénissieux, au sud de Lyon), à Aboubakar Fofana, en juillet 2018 , dans la cité du Breil, à Nantes. « Notre colère est notre territoire, dit-il. Notre colère est une caricature. Notre colère est un cliché. Notre colère est une tristesse qui s’ignore. Elle nous éloigne chaque jour de nous-même. Nous éloigne de qui nous aurions pu être. Nous éloigne de la fraîcheur de l’eau et de la chaleur du feu, des dimanches de sieste et des rires d’enfant. (...) Nous éloigne du baiser simple, du mot seulement dit. Notre colère est un détour qui n’en finit jamais. »

Engagement et vérité sans faille

Et pourtant, la force de ce troisième épisode, comme son titre, (… et tout sera pardonné ?), l’indique, est bien d’ouvrir vers une forme de réparation possible, après le déni et la colère que représentaient les deux épisodes précédents. Cette pièce qui prend place dans un hôpital et dans un tribunal dit bien la nécessité du jugement et du soin, en vraie tragédie d’aujourd’hui. Pour pouvoir passer à autre chose, enfin.

Telle est, en tout cas, l’aspiration de ces personnages trentenaires, qu’incarnent des comédiennes et comédiens de la même génération, tous et toutes d’un engagement et d’une vérité sans faille. Qu’il s’agisse de la bande d’acteurs originelle de Baptiste Amman, Solal Bouloudnine, Yohann Pisiou, Samuel Réhault, Lyn Thibault et Olivier Veillon, ou de deux nouvelles venues au talent fracassant : Alexandra Castellon, qui compose un Vergès d’une crédibilité impressionnante, et Nailia Harzoune, une révélation. Elle est à l’image de l’ensemble de ce spectacle, qui donne à Djamila Bouhired son aura mythique de combattante de la liberté, sans sombrer dans les clichés du romantisme révolutionnaire.

Des territoires (…et tout sera pardonné ?), de et par Baptiste Amann. Théâtre de la Bastille , 76, rue de la Roquette, Paris-11e. Tél. : 01-43-57-42-14. Du 27 novembre au 7 décembre, à 20 heures, et du 9 au 13 décembre, à 20 h 30. De 15 € à 25 €. Durée : 2 h 15. Tournée jusqu’en avril 2020, à Bordeaux, Brive, Toulouse et Dijon.

Une puissante exploration d’hier et aujourd’hui

par Emmanuelle Bouchez dans Télérama du 23 novembre 2019 Source

En clôture de sa trilogie, Baptiste Amann confronte sa fratrie à une figure du FLN. Une puissante exploration des révolutions d’hier et d’aujourd’hui.

Voilà bientôt quatre ans que Baptiste Amann construit sur scène sa trilogie Des territoires dits éloignés de la République. On la suit avec impatience, tant la fratrie qu’il y met en scène, de jeunes trentenaires faisant des paris délicats sur l’avenir, a fini par nous emporter. Comme nous touche aussi cette façon maligne de tisser notre histoire révolutionnaire. Ainsi, le cadavre de Condorcet (1743-1794) est exhumé dans le jardin du pavillon familial au cours du premier volet. Et l’égérie de la Commune Louise Michel débarque le soir où la révolte gronde dans le quartier.

Dans cette dernière partie, Amann s’attaque à la guerre d’Algérie : celle-ci revient comme un boomerang au cœur de Hafiz, le frère adoptif dont le grand- père fut membre actif du FLN. À nouveau, l’auteur multiplie les regards : chez lui, l’Histoire ne tient jamais en un seul bloc. À voir la réaction du public, le soir de la création, début novembre à La Comédie de Béthune, pas besoin d’avoir suivi dès le début cette passionnante saga pour être accroché.

On retrouve donc la tribu — Lyn, la sœur aînée protectrice, Samuel, le militant associatif, et Hafiz, le commerçant — dans une chambre d’hôpital au chevet de Benjamin, leur frère handicapé, gravement blessé lors de l’émeute. Dans le hall de l’hôpital surgissent les échos du tournage d’un réalisateur d’origine algérienne. On y reconstitue le procès de juillet 1957 où Djamila Bouhired, poseuse de bombes du FLN, alors défendue par Jacques Vergés, a été condamnée à mort. D’origine harkie, celle qui l’interprète (formidable Nailia Harzoune) exprime son ressentiment près de la machine à café, tandis que Hafiz lui déballe aussitôt l’histoire de ses parents. La salle d’attente se mue peu à peu en salle d’audience.

Dans cet opus, Baptiste Amann livre une clé jusque-là passée sous silence : sa géographie intime des « territoires », lui qui a passé son enfance à Avignon, hors du centre-ville protégé de remparts. Et ce ressenti apparaît comme une explication à la colère des banlieues, ici vécue de l’intérieur mais peu à peu transformée en une autre quête : « Suivre la moindre piste, pour ne pas en rester là […], pour se relever », lâche le personnage de Moussa (Yohann Pisiou) avant d’aller veiller son ami hospitalisé.

Emmanuelle Bouchez.