du XIXe au XXIe siècle

Quelques réflexions sur les colonies et le colonialisme

publié le juillet 2003 (modifié le 15 septembre 2019)

Le fait colonial a été perçu et défini très différemment du XIXe au XXIe siècle. Dans son Dictionnaire des idées reçues, Gustave Flaubert donnait comme définition du mot « colonies » : « S’attrister quand on en parle ». Ernest Lavisse a fait l’éloge du colonialisme, Kateb Yacine l’a dénoncé. Raoul Girardet et Jean Sprecher, qui ont vécu dans l’Algérie coloniale, le premier partisan alors de l’Algérie française, le second « libéral » et favorable à l’indépendance, ont réfléchi, plus tard, sur cette idéologie. Au XXIe siècle, des historiens comme Marc Ferro et Gilles Manceron se sont efforcé d’en donner des définitions.

Quelques réflexions sur les colonies et le colonialisme

 

« Nos explorateurs et colonisateurs pénètrent profondément en Afrique. Nous remontons d’abord le fleuve Sénégal… Nous nous emparons du Soudan… Nous établirons ensuite la liaison entre le Soudan et l’Afrique du Nord. Nous nous installerons successivement en Guinée, en Côte d’Ivoire et au Dahomey... Nos explorateurs, nos soldats et nos administrateurs ont été les artisans souvent inconnus de cette œuvre admirable. »

Ernest Lavisse (1842-1922) [1]


« A l’école, à Sétif, j’avais appris la Révolution française. Je m’identifiais à elle, c’était ma passion… Et puis il y a eu le 8 mai 1945, la manifestation, la répression… J’avais seize ans, j’ai été arrêté, je suis resté plusieurs mois dans une espèce de camp de concentration. Là, ça a été formidable : pour la première fois je rencontrais vraiment mon peuple, j’ai compris ce qu’il était en train d’endurer, j’ai appris cette fraternité qui était justement, dans mes livres, l’âme de la Révolution. Mais ce n’était plus les livres, ce n’était plus la France. C’était l’Algérie, mon peuple, mon pays, en chair et en os… Rien que pour m’avoir fait découvrir ça, je peux dire que je suis reconnaissant aux Français. Même s’ils ne se doutaient pas de l’effet que ça me produirait, ils l’ont gravé dans ma chair. »

Kateb Yacine

 

« La « supériorité » de la civilisation occidentale se confond, dans l’opinion catholique et conservatrice, avec celle de la seule religion révélée et des concepts moraux qui lui sont rattachés. Elle se nourrit, dans l’opinion républicaine, de la foi dans la Science, le Progrès, les idéaux de 1789. Pour les autres, l’Occident, incarné par l’administrateur, le médecin ou l’instituteur, apporte la justice, l’égalité, l’école, la lutte contre les forces d’oppression et de mort. Mais pour les uns comme pour les autres, l’Occident représente les « Lumières » face aux « Ténèbres ». »

Raoul Girardet [2]

 

« Oui, le colonisateur crée et réalise. Mais son habileté consiste à montrer et à dire ce qu’il fait et à taire ou à cacher ce qu’il défait. Et je ne parle pas là des pertes et des dégâts dus à la conquête, je parle de la destruction de la société que l’on colonise. Le colonisateur fait voler en éclat le droit et les usages du peuple qu’il soumet, il ignore sa culture ou la nie, il contrôle sa religion, il lui impose sa langue, seule officielle, il lui confisque ses biens et sa terre. Le dommage est si profond et les séquelles sont si graves que le peuple colonisé, même s’il réussit un jour à reconquérir son indépendance — on le voit aujourd’hui —, a du mal à retrouver ses marques, à restaurer sa culture, à assimiler la modernisation qui lui a été imposée et à se donner les structures sociales correspondant à son génie et à son histoire : un hiatus et des cicatrices subsistent, qu’il mettra longtemps à combler et à effacer.

Avec la conquête coloniale, les fellahs, les pasteurs ne sont plus sur leurs terres, ils sont étrangers chez eux : laissant femme et enfants, ils vont se louer comme ouvriers, le plus souvent saisonniers, où l’on veut bien d’eux, et deviennent des immigrés dans leur propre pays ; d’autres passent la mer et deviennent des immigrés dans le pays qui les a colonisés. »

Jean Sprecher [3]

 

Des historiens au XXIe siècle

« Il y a évidemment un scandale de la colonisation. En Indochine, en Afrique, la République a trahi ses valeurs. Les peuples coloniaux n’ont jamais pu accéder au statut de citoyen à part entière. Sans parler du travail forcé… »

Marc Ferro [4]

 

« Si on considère l’ensemble de la période coloniale de la France, malgré les spécificités de chaque époque et de chaque territoire, le principe de la colonisation peut se résumer à la légitimation du droit de conquête, puis au fait d’admettre, sur ces territoires, des lois fondamentalement différentes, quant à la citoyenneté des personnes, de celles qui s’appliquent en France. »

Gilles Manceron [5]

[1Cité par Pierre Nora,
dans Les lieux de mémoire, I - La République - « Lavisse, instituteur national »

[2L’idée coloniale en France de 1871 à 1972.

[3À contre-courant, éditions Bouchène, 2000.

[4Les collections de L’Histoire, n° 11, avril 2001

[5Marianne et les colonies, éd. La Découverte, Paris, 2003