“Nicolas Sarkozy et l’Afrique”, par Catherine Coquery-Vidrovitch

publié le 11 décembre 2007 (modifié le 23 août 2019)

Alors que Nicolas Sarkozy effectuait une visite d’Etat en Algérie du 3 au 5 décembre 2007, Catherine Coquery-Vidrovitch, professeur émérite d’Histoire de l’Afrique à l’Université Diderot Paris-7, était l’invitée du quotidien L’Humanité. Nous avons retenu trois des cinq chroniques qu’elle a publiées entre le 3 et le 7 décembre [1].

L’Afrique, l’histoire et le Président [2]

Le 15 avril 2007, Sarkozy a annoncé que son premier voyage hors Europe de Président serait « pour l’Afrique » ; dans la foulée, il a réitéré son engagement de « régler la question du regroupement familial » par une nouvelle loi sur l’immigration. Les trois visites successives du Président Sarkozy dans des États africains issus de l’ex-Empire ne sont donc pas anodines. Il aurait passé le week-end au Maroc, ce qui n’est peut-être pas le meilleur préalable quand on connaît les relations délicates entre les deux pays. Peut-être veut-il par son passage montrer qu’à lui seul il peut donner vie à l’union méditerranéenne (qui vise surtout, ne l’oublions pas, à exclure la Turquie de l’Union européenne).

Il faut donc inscrire les propos que tiendra le Président en Algérie dans une continuité, en espérant que sa connaissance du pays sera mieux préparée. Rappelons le passif. Le Président et sa plume Guaino affectionnent les grands auteurs du passé. Il a invoqué à Dakar Senghor et l’Enfant noir de Camara Laye (1953), il s’est référé à Rabat à Lyautey (premier Résident général du protectorat en 1912), il se met en Algérie sous la protection d’Albert Camus (mort en 1960) dont à la veille de son voyage il déclare que, grâce à lui, il a la nostalgie « de ne pas être né en Afrique du Nord ». Autrement dit, ses références datent de l’ère coloniale. L’Afrique n’aurait pas bougé depuis que la France l’a quittée…

Le discours de Dakar (26 juillet 2007), devant l’aréopage des universitaires du pays, a scandalisé. Certes, le Président a souligné le passif passé de la colonisation. Mais il a traité ses hôtes de grands enfants demeurés dans un passé immobile, et s’est proposé pour les conduire à la « renaissance » … en marche depuis longtemps [3]. Rebelote au discours de Tanger (23 octobre) : comprendra qui voudra, Lyautey, ce colonisateur fier de l’être (« Je me sentais né pour créer et je crée, pour commander et je commande »), aura été nommé, affirme Sarkozy, pour « accompagner [les Marocains] sur le chemin de la liberté » qu’ils venaient de perdre. Ce qui n’empêche pas un tour de passe-passe (coutumier au temps colonial) : d’un côté, l’Afrique noire est exclue de l’histoire ; de l’autre, l’Afrique blanche méditerranéenne est installée au cœur de … la même histoire.

En France, les stèles mémorielles à la gloire des Français, harkis compris depuis peu (dont la dernière à Perpignan le 25 novembre, la prochaine à Sète) se multiplient dans les municipalités désireuses de gagner des voix. Or, la pétition des chercheurs spécialistes de l’histoire algérienne publiée samedi dans l’Huma l’explique : la compréhension du passé doit “être accomplie non par des entreprises mémorielles unilatérales privilégiant une catégorie de victimes, mais par un travail historique rigoureux conçu en partenariat” : franco-algérien, franco-africain, franco-vietnamien. La bibliothèque de Guaino s’est arrêtée au siècle dernier…


Mémoire coloniale, histoire et politique [4]

« Réconcilier les mémoires », ce n’est pas une incantation politique : c’est un travail de savoir. Un proverbe africain le dit bien : « pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ». Le « devoir de mémoire » souvent mis en avant par les politiques impose à l’amont un « travail de mémoire » ; c’est l’historien qui analyse les mémoires en qualité de sources respectables mais à interpréter – comme n’importe quelle autre source –. L’histoire coloniale française n’a pris fin qu’avec les indépendances en Afrique noire (1960) et la guerre d’Algérie (1962). La mémoire « vivante » des anciens acteurs est encore là, pleine d’affect ; la mémoire reconstruite par les descendants l’est aussi, manipulée par les aléas de la transmission, et manipulable.

Aujourd’hui ces mémoires coloniales restent à vif. Car, de part et d’autre, la consolidation de la communauté politique (France, Algérie, Sénégal…) est en jeu ; même si l’historien est protégé par son exigence de rigueur dans l’analyse exhaustive, rigoureuse et critique des documents du passé, il ne peut pas plus que les autres se démarquer totalement de sa propre mémoire, processus de construction subjective lié à sa position dans l’espace et dans le temps.

Entre descendants de colonisés et de colonisateurs, l’affectivité réciproque est difficile à transcender car nous sommes dans l’histoire immédiate. Les mémoires traumatisées s’agitent dans tous les sens : Français blancs peu concernés qui se pensent les plus « objectifs » ; Français noirs, beurs ou « pieds-noirs » ; descendants de « porteurs de valises » ou au contraire de pro-OAS ; enfants de colonisateurs ou de coopérants... Ces mémoires contrastées ne concernent pas que des Français. C’est pourquoi il est contraire à toute « réconciliation » d’élever des « mémoriaux » en célébrant les morts d’un camp sans s’occuper de l’autre. Ce qu’on faisait aux colonisés qui étaient des « sujets indigènes », il est insultant de le faire à l’égard de citoyens qui ont droit à notre respect.

Le seul recours, c’est comprendre ces mémoires et les surmonter par le savoir, sans tabou et en travaillant de concert. Foin de la repentance, terme moral et politique. Les intellectuels qui utilisent ce gros mot comme une insulte sont mauvais chercheurs ou malhonnêtes, ils induisent son maniement irresponsable par les politiques qui ne s’en servent que pour discréditer leurs opposants. L’historien n’a pas à juger mais à analyser comment et pourquoi la colonisation a été, comment elle a transformé et les colonisés et les colonisateurs, quels en furent – et quels qu’ils furent – les effets induits et les héritages aujourd’hui dans leurs pays respectifs. Il ne s’agit ni de pardon ni d’oubli : tout « non-dit » est ennemi du savoir, de l’intelligence réciproque, de la réconciliation.

« Communautarisme » et Migrations [5]

Outre « repentance », il y a d’autres gros mots affectionnés par le Président Sarkozy. Ainsi « communautarisme » : que cache ce terme jamais défini mais utilisé à tout propos dans les medias? Disons pour simplifier que ce serait une doctrine (forgée par qui sinon quelques intégristes illuminés ?) visant à l’organisation de la société sous forme de communautés plutôt que d’un État. On fabrique un adversaire imaginaire qui voudrait « abandonner l’universalisme républicain au profit d’une République du voisinage entre communautés, chacune disposant de ses valeurs, de ses normes, de son droit et de ses représentants » (Daniel Lefeuvre). Les Français attribuent le concept à un leader extrémiste américain, Louis Farrakhan, “chef de la Nation de l’Islam” connu pour ses propos antisémites, anti-homosexuels et anticatholiques.

Or les Américains s’interrogent depuis plusieurs années sur cet “exotisme” (sic) français intraduisible dans leur langue. Leur esprit « communautarien » est différent, il affirme une évidence : l’individu se réfère à des appartenances multiples, culturelles, “ethniques”, politiques, sociales et religieuses. La référence communautaire n’est donc pas inquiétante pour un Anglo-saxon. En France, ce qu’on appelle communautarisme c’est le multiculturalisme à l’américaine (reconnaissance au sein de la nation des différences culturelles) et on en dramatise les effets. C’est un mot-arme récent utilisé pour faire peur, un “opérateur d’illégitimation” (P.-A. Taguieff). Le terme désigne en effet les groupes socialement défavorisés, d’ascendance arabo-musulmane ou noire, voire l’ensemble des immigrés comme s’il s’agissait de communautés, ce qu’ils ne sont évidemment pas sinon dans l’imaginaire des “Français de souche”, qui ne le sont pas non plus, puisqu’au niveau de nos arrière-grands-parents un tiers d’entre nous sont d’origine immigrée.

Le débat est posé en termes de « spécificité nationale française » menacée, ce qui élude la vraie question, celle des discriminations raciales (dans l’emploi, le logement, la vie quotidienne) à l’égard de groupes condamnés par le regard des autres à constituer une « communauté d’immigrés ». C’est l’absurdité du Ministère de l’immigration et de l’identité nationale, qui confond à dessein les deux termes pour figer l’identité nationale et du même coup figer les immigrants (jusqu’à combien de générations ?). La tâche de l’État est de définir la nationalité et d’en imposer les règles à tous, aux « vieux » Français comme aux nouveaux, par l’éducation etc. Mais le politique n’a pas à définir l’identité nationale : comment définir une fois pour toutes ce qui est en constant devenir, précisément en fonction du creuset culturel français ? C’est le travail du chercheur en sciences sociales, du socio-historien dirait Gérard Noiriel, mais pas du fonctionnaire d’autorité.

Catherine Coquery-Vidrovitch

[1Les deux autres étaient intitulées Le ministère de la Défense s’invite à l’Éducation nationale pour celle du 4 décembre, et Où va l’Université ? pour celle du 6 décembre.

[2L’Humanité du 3 décembre 2007.

[3Dans un article, « La diplomatie africaine controversée de Nicolas Sarkozy », publié dans Le Monde daté du 11 décembre 2007, Philippe Bernard et Natalie Nougayrède évoquent une série d’entretiens de M. Sarkozy avec des dirigeants africains, à l’occasion du sommet Union européenne-Afrique de Lisbonne le 8 décembre 2007, « au moment où l’image de la France en Afrique a été sensiblement écornée à la fois par le scandale de l’Arche de
Zoé
au Tchad et par le discours prononcé en juillet par M. Sarkozy à Dakar, où il avait mis en cause la capacité de “l’homme africain” à appréhender l’avenir. » [Note de Ldh-Toulon]

[4L’Humanité du 5 décembre 2007.

[5L’Humanité du 7 décembre 2007.