Nicolas Sarkozy accusé à l’ONU de légitimer intellectuellement le racisme

publié le 17 novembre 2007 (modifié le 23 août 2019)

Au moment où il savourait son triomphe à Washington, le président français était étrillé, aux Nations Unies, pour son discours de Dakar. Doudou Diène, rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines de racisme et de discrimination raciale, s’est inquiété, devant une commission de l’Assemblée générale, d’une tendance récente à la « légitimation intellectuelle du racisme […] sous couvert de la défense de l’identité et de la sécurité nationale ». En juin dernier, il avait déjà insisté sur les discriminations envers les jeunes d’origine immigrée et la banalisation du racisme en France.

[Première mise en ligne le 9 nov. 07, mise à jour le 17 nov. 07]
  • Le discours de Dakar reflète-t-il l’image d’une France qui a du mal à assumer son passé ?

Doudou Diène : Oui, la France a un véritable problème avec son passé. Ce pays n’a pas assumé la guerre d’Algérie, tout se passe comme si la décolonisation ne s’était pas produite. De plus, il y a un refus de repentance et une absence de travail de mémoire. La France a peur de la pluralité, elle est en pleine crise identitaire. Sa seule réponse à la diversité est la dépréciation. [1]

La France accusée à l’ONU de "légitimer le racisme »

par Philippe Bolopion, Le Monde du 10 novembre 2007

Au cours d’une session de la troisième commission de l’Assemblée générale des Nations unies, Doudou Diène, le rapporteur spécial de l’ONU sur le racisme, la discrimination raciale et la xénophobie, s’en est pris, mercredi 7 novembre, au président français, Nicolas Sarkozy, qu’il a accusé de s’être inscrit dans « une dynamique de légitimation du racisme ». M. Diène s’exprimait sur « la recrudescence des phénomènes de racisme à travers le monde » et sur leur « banalisation politique », voire leur « légitimation démocratique ».

M. Diène a sévèrement critiqué le discours prononcé à Dakar le 2 juillet par M. Sarkozy. Dans cette allocution, le président français avait dénoncé l’esclavage et les effets pervers de la colonisation tout en estimant que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » et que « jamais il ne s’élance vers l’avenir ».

ACCUSATIONS « INFONDÉES »

Doudou Diène, qui dépend du Conseil des droits de l’homme de Genève, a, selon le communiqué officiel, placé le discours de M. Sarkozy dans le contexte des propos du Prix Nobel de médecine James Watson sur la prétendue infériorité intellectuelle des personnes d’ascendance africaine. Ces deux éléments illustrent, selon le rapporteur sénégalais, « la recrudescence des phénomènes et des manifestations de racisme » et participent d’une « légitimation intellectuelle du racisme ».

M. Diène a également dénoncé « la criminalisation et le traitement exclusivement sécuritaire des questions relatives à l’immigration ». « En France, le projet de loi introduisant les tests ADN dans la procédure de traitement administratif des postulants au regroupement familial constitue aussi une illustration de cette stigmatisation de l’immigré », a-t-il ajouté.

Le représentant de la France au sein de la troisième commission a répliqué en jugeant les accusations du rapporteur « infondées et irresponsables ». Le président français « a réaffirmé dans ses discours et ses actes que la lutte contre le racisme faisait partie de ses priorités », a expliqué le diplomate, qui a assuré que les tests ADN ne seraient pratiqués que « sur une base volontaire ».

Doudou Diène a repris la parole pour affirmer qu’« il était essentiel que le président français, Nicolas Sarkozy, sache que le discours de Dakar a causé une blessure profonde ». « Dire devant des intellectuels africains qu’ils ne sont pas entrés dans l’histoire s’inspire des écrits racistes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles », a ajouté le rapporteur.

Philippe Bolopion

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La montée du révisionnisme historique

par Doudou Diène [2]
  • M. Diène, il est constant pour tout observateur averti que Nicolas Sarkozy à Dakar a péché par ignorance, arrogance en se trompant dangereusement d’époque. Quelle est votre lecture de sa déclaration ?

Ce n’est qu’une juxtaposition de textes différents avec des propos forts sur la culture africaine et sur l’homme africain. Deuxièmement, et le plus critique, c’est la posture politique. Comment comprendre qu’un homme d’Etat français puisse venir dire aux Africains ce qu’ils sont, ce qu’ils doivent faire. Sur ce point c’est au pouvoir politique de répondre à Nicolas Sarkozy. Cette réponse est attendue même après son départ. Le dernier élément, c’est la vision historique qu’a le Président français du Continent africain. M. Sarkozy prêche par ignorance. Il a dans sa vision historique de l’Afrique reproduit mot à mot les stéréotypes sur l’homme Noir qui a été décrit comme un être inférieur par des savants des Lumières pour légitimer l’ esclavage et plus tard la colonisation. Et c’est de cette littérature qu’est née l’anthropologie du racisme anti–Noir en décrivant une absence de civilisation de l’Afrique et de l’homme Africain. Pour Nicolas Sarkozy l’homme noir est attaché à la nature, il ne peut pas faire le saut cantique de la nature à la civilisation et il est resté collé à la nature. C’est là une reproduction des vieilles constructions idéologiques qui ont été faites à l’encontre des autres peuples non–européens. Malgré tout ce qui a été fait par des scientifiques français comme africains à l’image du parrain de l’ Université de Dakar Cheikh Anta Diop, que Nicolas Sarkozy a délibérément oublié dans son adresse à la jeunesse africaine. C’est un silence voulu. Un silence idéologique.

  • Même quand il passe la pommade aux Africains, c’est pour mieux les rabaisser. Quand on connaît bien le débat en France, ne peut – on pas dire que Sarkozy ne s’adressait pas uniquement à la jeunesse africaine?

Ce discours exprime la montée de deux courants idéologiques en Occident. Premièrement, le courant du révisionnisme historique qui est en train de monter et qui a été illustré par le débat sur la « dimension positive de la colonisation ». Dans leur posture révisionniste des historiens essaient de démontrer que l’esclavage était l’œuvre même des victimes. Le deuxième courant propose une relecture ethnique des faits sociaux. Les tenants de ce courant suggèrent par exemple que l’immigration n’est plus un phénomène dont il faut avoir une lecture historique de tous les peuples mais exclusivement de peuples dont les valeurs culturelles ne sont pas en conformité avec la civilisation. Il s’agit d’intellectuels de renom comme le philosophe français Alain Finkielkraut ou l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse qui avait considéré que la révolte des banlieues était liée à la polygamie. C’est un courant assez profond. Ce que dit Nicolas Sarkozy est donc une expression politique d’un courant idéologique profondément révisionniste. Cependant, on ne peut pas accuser Nicolas Sarkozy d’être raciste. Il ne l’est peut–être pas. Le problème se trouve en France même. C’est la crise identitaire que vit la République française. Le surgissement d’un courant avant–gardiste et révisionniste est lié à une certaine idée d’une Europe blanche et chrétienne. Ces vieilles constructions identitaires sont en contradiction avec la société européenne d’aujourd’hui.

[1Extrait d’un entretien de Doudou Diène avec Stéphanie Plasse, publié le mardi 13 novembre 2007 sur le site www.afrik.com.

[2Extraits d’un entretien de Doudou Diène avec El Hadji Gorgui Wade Ndoye, publié sur le site www.continentpremier.com