Montreuil-Bellay, pied de nez à l’actualité

publié le 11 août 2010 (modifié le 12 août 2010)

Les vestiges du camp de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) viennent d’être inscrits au titre des monuments historiques. Il a donc été décidé de préserver ce qui subsiste du plus grand camp d’internement de tsiganes en France. Un camp administré par la préfecture et gardé par la gendarmerie française, où plusieurs milliers de tsiganes ont été internés entre le 8 novembre 1941 et 1945.

Coïncidence... l’annonce de ce classement en monument historique intervient alors que débute la vaste opération d’expulsion de 300 camps “sauvages” de Roms décidée par Nicolas Sarkozy lors de la réunion ministérielle de l’Élysée, le 28 juillet dernier [1].

Le camp de Montreuil-Bellay vu du mirador côté Loudun (1944). Photo Jacques Sigot.

Jacques Sigot s’est battu trente ans pour empêcher la disparition de cette page d’histoire longtemps occultée. Un camp qui a été ouvert, non par les Allemands, mais par les autorités de Vichy.

Un décret-loi du 6 avril 1940 avait interdit la circulation des nomades sur l’ensemble du territoire métropolitain et leur avait imposé « une résidence forcée sous la surveillance de la police et de la gendarmerie ». Beaucoup ont été internés dans des camps. Le plus grand de ces camps a été celui de Montreuil-Bellay.


Soixante-dix ans plus tard...


Arrêté n° 2010/264, en date du 8 juillet 2010, de la DRAC de Nantes :

« Le Préfet de la région Pays-de-la-Loire [...]

« Considérant que la conservation du lieu de mémoire qu’est le camp d’internement de tsiganes à Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) présente au point de vue de l’histoire un intérêt suffisant pour en rendre désirable la préservation en raison de la présence de vestiges de ce qui fut le plus grand camp d’internement de tsiganes en France, seul camp dont il subsiste encore des traces de bâti [...]

« [inscrit] au titre des monuments historiques les vestiges suivants du camp d’internement de tsiganes à Montreuil-Bellay […]. » [2]


Jacques Sigot sur le site du camp de Montreuil-Bellay. (Marc Ollivier)


La victoire de Jacques Sigot, alias Tchopa

par Julien Descalles, Le Journal du Dimanche, 7 août 2010 (mise à jour le 8)


Grâce à l’acharnement d’un instituteur, l’ancien camp de Montreuil-Bellay, où ont été internés les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale, vient d’être classé monument historique.

Au coeur de l’été angevin, un troupeau de vaches pâture entre la route nationale et la voie ferrée, à la sortie de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire). Sur ce terrain de 5 hectares, on devine quelques pierres recouvertes de chardons et de broussailles. Ici, des escaliers basculant dans le vide. Là, le tracé d’un ancien parcours d’évacuation des eaux usées. Rien ne laisse deviner que ce sont les dernières traces du plus grand camp français d’internement de Tsiganes, lors de la Seconde Guerre mondiale. Un site classé monument historique le 8 juillet dernier. « Un vrai soulagement », s’enthousiasme Jacques Sigot, instituteur à la retraite, qui a découvert l’endroit en 1980, alors qu’il recherchait des animaux marins fossiles. « Et puis cette victoire, c’est un joli pied de nez à l’actualité après les déclarations de Sarkozy sur les gens du voyage et les Roms ! »

C’est en effet en pleine polémique sur les Roms – d’origine tsigane, la plupart viennent de Roumanie ou de Bulgarie – que ce septuagénaire a vu aboutir son combat. Une consécration après trente ans de lutte contre l’oubli. Trois décennies passées à dénicher les témoignages des prisonniers, geôliers, religieuses ou encore enseignants passés dans ce camp où furent internés quelque 2.500 nomades, forains ou sans-domicile fixe entre le 8 novembre 1940 et le 18 janvier 1945. « Aucun historien ne s’était jusqu’alors intéressé à l’emprisonnement des Tsiganes », assure-t-il. Et d’expliciter l’une des causes de ce tabou : « Il s’agissait non pas d’une décision du gouvernement de Vichy ou de l’occupant, mais bien de la IIIeRépublique, en avril 1940. Les gardiens étaient des gendarmes et des jeunes gens voulant échapper au STO. »
« Plus un coup de pioche ne pourra être porté »

Arpentant le monde, recherchant d’anciens internés, Jacques Sigot a patiemment reconstitué la géographie des lieux, la vie quotidienne d’alors. « J’ai joué mon rôle d’instit à l’ancienne, partant d’un site local pour mieux raconter un pan d’Histoire universelle. L’important a finalement été de découvrir le passé des autres, moi qui n’en ai pas eu. » Une confession qui fait écho à une mère décédée quelques mois après sa naissance et dont il ne connaît quasiment rien. Ici, à Montreuil-Bellay, aucun recoin du camp ne lui échappe. Miradors, double rangée de barbelés, réfectoire, chapelle ou latrines collectives : sa connaissance des baraquements, démontés au lendemain de la guerre, lui a fait gagner un pseudonyme tsigane.

Sigot l’enseignant est devenu « Tchopa », mot désignant un hangar ou un portail. Celui qui protège ou qui accueille. Car au-delà de ses recherches, Tchopa a dû veiller sur ce lieu en déshérence. « Sans lui, sans sa découverte et ses écrits (*), tout aurait disparu. Mais aujourd’hui plus un coup de pioche ne pourra être porté », martèle Jean Richard, vice-président des Amis de la mémoire du camp tsigane de Montreuil-Bellay (AMCT). Référence faite aux destructions de la façade du bâtiment des gardiens et des colonnes du poste de garde lors de travaux d’aménagements routiers. Désormais protégé par son classement, le site historique n’est pas à l’abri des voisins. « Préserver le passé ne doit pas hypothéquer l’avenir, estime Denis Ambrois, premier adjoint du maire. On va solliciter la direction régionale des affaires culturelles afin de supprimer le périmètre de servitude – 500 mètres autour d’un site protégé – qui bloquerait le développement de trois entreprises. »

La persévérance a fini par payer

Des réticences avec lesquelles doit composer Jacques Sigot depuis le premier jour. Ainsi, en 1988, a-t-il dû financer avec des amis la stèle commémorative installée en bordure de l’ancien camp. « Le maire de l’époque a sans doute eu peur que l’on en fasse un site de recueillement et donc de transit pour les gens du voyage », confie-t-il. Autre difficulté : celle posée par le mutisme des habitants alentour, désireux de taire ce passé douloureux. « A l’époque, se balader le long du camp était pour certains la promenade du dimanche. »

Alors qu’il a sillonné la France de conférences en réunions autour de la question tsigane, Jacques Sigot n’avait, jusqu’au 24 mai dernier, jamais fait le moindre exposé sur la question à Montreuil-Bellay. Pour vaincre le désir d’oubli souvent avancé par les gens du voyage eux-mêmes, l’historien amateur a dû compter sur la complicité de deux Manouches, Poulouche, un ancien interné, et Jean Richard. « Dans la famille, personne n’évoquait cette période, par honte et par crainte de nouvelles persécutions, témoigne ce dernier. Mais la persévérance a fini par payer. » La parole libérée – ses travaux ont inspiré le film Liberté, de Tony Gatlif – et les lieux sauvegardés, l’ancien instituteur espère désormais passer le témoin. Soit à l’AMCT, qui veut renforcer la vocation pédagogique du site en replantant des barbelés et en installant des panneaux explicatifs. Soit à la mairie, prête à racheter le terrain à son actuel propriétaire, pharmacien de la ville. Entre ses recherches sur les ponts à transbordeurs et un voyage au Liban, Tchopa vaque déjà à d’autres projets. Fidèle à son vagabondage culturel.

Droits réservés Jacques Sigot

La politique du gouvernement français vis-à-vis des Roms, et plus largement son attitude envers les minorités, sera examinée, dès mercredi, par le comité de l’ONU chargé de la lutte contre les discriminations. Les débats iront du « débat sur l’identité nationale » jusqu’à la politique d’immigration en passant par « la discrimination à l’égard des Roms ». (LeMonde.fr avec AFP – 10.08.2010 18h29, mis à jour à 19h15)