Marc Ferro : les rapatriés d’Algérie

publié le 30 septembre 2006 (modifié le 20 février 2019)

Vous trouverez ci-dessous un extrait de l’Histoire de France, de Marc Ferro, publiée en 2001 (éd. Odile Jacob) [1].

En 1962 seulement, huit cent mille sont revenus, et au total plus d’un million. Mais qui donc, parmi eux, avait jamais imaginé qu’ils quitteraient l’Algérie ?

Pas un seul.

Dix ans plus tôt, vingt ans plus tôt, les Français d’Algérie vivaient à des années-lumière d’une idée pareille. Cette idée-là n’existait pas. Sans doute les pieds-noirs d’Algérie pensaient-ils qu’un jour viendrait où, en Tunisie et au Maroc, ces protectorats recouvreraient l’indépendance. Il suffisait, là-bas, de retarder cette échéance ; mais cette issue n’était pas associée à un départ de colons, à des difficultés tout au plus.


Or, en ce qui concerne l’Algérie, l’idée de difficultés à venir était elle-même un tabou, tout comme aborder les problèmes du rapport avec les Arabes.

Les Européens y vivaient en dehors de l’Histoire.

Or, en même temps, en métropole, qui donc imaginait le retour massif des Français d’Algérie ? Publiquement, personne. Et, en son fort
intérieur, certainement pas de Gaulle, qui croyait, au contraire, que reconnaître aux Algériens leur droit à l’indépendance permettrait aux Français d’Algérie de demeurer là où ils étaient nés et de contribuer à une coopération régénérée avec les Arabes et avec la métropole.

C’est cette erreur d’appréciation qui rend compte de l’absence d’une politique de rapatriement : car en énoncer une eût signalé et signé cet échec (Colette Zytnicki). D’ailleurs, de Gaulle veut les appeler des « repliés », imagine qu’ils retourneront bientôt en Algérie ; quant aux Musulmans qui viennent d’arriver à Marseille, il faut les appeler des « réfugiés », et ils ne doivent demeurer en métropole « que s’ils sont en danger ».

Les habitants du pays ne s’appelaient pas les pieds-noirs, le terme ne s’étant popularisé qu’après coup. Il y avait les Arabes, les juifs, les Espagnols, les Maltais - voire pour les fonctionnaires les métropolitains, ou francaouis. Chaque communauté étant envieuse de l’autre, le plus souvent séparée, les Arabes surtout. Quant à ceux qui étaient venus en Algérie il y avait un siècle, un siècle et demi, surtout après 1871, et une nouvelle vague d’Espagnols à Oran après la guerre civile de 1936, ils jugeaient que l’Algérie était leur pays, ou bien parce qu’ils y étaient nés, ou bien parce qu’ils l’avaient mis en valeur. « Sans nous, ce pays n’existerait pas. »

Avant les « événements » : rapport avec les Arabes

Ainsi, par exemple, lorsque les Français arrivèrent dans les plaines du Chélif, on y cultivait le blé, l’orge, le riz. Il y avait des petits barrages, des arbres fruitiers et une industrie familiale chez les Ouled El Abbies notamment. L’élevage était pratiqué sans soin, le commerce était actif et profitait aux grandes familles, peu aux métayers (les Khammès) qui recevaient un cinquième de la récolte.

Avec la conquête française, les tribus sujettes (raias) ont détruit les tribus maghzen, d’origine turque et qui ne payaient pas l’impôt foncier. Ainsi les Bei Zoug Zoug se sont libérés des Ouzaghas - les gens du Dahra ont envahi la plaine, comme en Mitidja ont procédé les Kabyles. Les métis turco-arabes doivent évacuer Miliana globalement, les montagnards sont démocrates, les gens des plaines plus religieux.

L’État français s’est procuré des terres en confisquant les terres maghzen, en cantonnant les Ouled Kosseir, en transformant les propriétés collectives en propriétés individuelles. Il a ainsi disposé, dans le Chélif, de quarante mille hectares, soit un sixième du total, en laissant
trois à quatre hectares à chaque famille indigène. Mais quelques riches musulmans ont réussi au passage à agrandir leur propriété. La colonisation libre s’est ensuite installée sur les terres que l’administration cède, sous Napoléon III et la IIIe République, aux Européens, la loi Warnier.

On double cette colonisation par l’établissement de villages arabes qui fourniront la main-d’oeuvre. Sauf Relizane, la plupart des villages de colons ont végété pendant longtemps ; quarante-quatre villages indigènes
sont tombés en ruine. La famine de 1867 a fait périr dit-on trente pour cent de la population.

Peu à peu, pourtant, la région s’équipe en voies de communication, en barrages ; entre-temps, les grandes propriétés ont absorbé les plus petites ; après le coton, elles ont essayé les arbres fruitiers, qui exigent des capitaux. En 1950, cette plaine de deux cents kilomètres n’a fixé que mille Européens, les gros contingents se trouvant à Orléansville, Relizane. C’est une zone de prospérité.

La population indigène, après une chute, a vu sa courbe démographique se redresser, et les montagnards sont descendus vers la plaine où ils se sont arabisés. Fermage et travail agricole salarié ont remplacé le métayage, mais l’ensemble de la population indigène s’est appauvri. Les gourbis ne valent pas les tentes d’autrefois. En 1907, chaque Européen détenait en moyenne, 3,8 ha ; chaque indigène, 1,14 ha. En 1950, l’Européen possède 4,7 ha, l’indigène, 0,46 (Emerit et Yacono).

Il y a donc un appauvrissement continu de la population indigène, et l’existence des bidonvilles en témoigne, à la casbah d’Alger comme au
« village nègre » d’Oran. Mais les Européens ne sont pas riches pour autant, ce ne sont pas tous des colons, comme on le croit en métropole. Certes, de gros colons existent, dominent la société, ils sont producteurs
de vins, d’agrumes, de céréales aussi, voire armateurs, tels les Borgeaud, les Schiaffino. Mais la plupart de ces Européens sont des « petits Blancs », commerçants ou petits propriétaires, avocats ou médecins, sans doute mais plébéiens enrichis tout au plus. Aller à la plage, la fête, se promener sur les « allées » des cités constituent les plaisirs que l’on accorde, avec l’été, un mois en France, à Vichy ou ailleurs.

De ce monde, les Arabes sont exclus, à moins d’être les domestiques, les fatmas, ou, au travail, les dockers, les ouvriers agricoles, ils s’appellent tous Ahmed. Ce qui n’empêche pas qu’à la ferme les gosses arabes et petits blancs jouent ensemble, vont à l’école, mangent souvent à la même table. Mais ni les relations sexuelles, ni la promotion politique ne sont, ne sauraient être envisagées. « Si l’un d’entre eux entre au conseil municipal, je tire mon Mauser de la guerre de 14 », disait un garagiste. Ce divorce, ce racisme dominent largement, même si, dans les syndicats, par exemple, en principe, il disparaît. Dans les esprits, pourtant, il demeure : « Même ma Mauresque comprendrait cela », me dit un jour le secrétaire européen du parti communiste d’Oran.

Vivant sur leur planète, les Européens d’Algérie ignorent la revendication arabe. A Oran républicain, un des deux quotidiens de la ville, orienté à gauche, personne ne lit La République algérienne, le journal de
l’UDMA de Fehrat Abbas, pourtant bien modéré. On compte sur l’Administration pour fausser les élections, promouvoir les « béni-oui-oui », aménager le système d’exclusion des Arabes, tout en rappelant que l’Algérie constitue de vrais départements. Quiconque proteste contre le truquage électoral est dénoncé comme perturbant l’ordre public. Lorsque le terrorisme devient une réponse à cette violence, on ne peut y voir que la main de criminels de droit commun. Tout au plus on plaisante sur ce que diraient les Arabes, « la valise ou le cercueil », mais ce sont bientôt les pieds-noirs de l’OAS qui utiliseront ce slogan contre les libéraux qui préconisent des réformes...

Quand se déclenchent les premiers attentats coordonnés - ce qu’on dénommera ultérieurement l’insurrection de novembre 1954 - les pieds-noirs se raidissent, eux qui déjà n’avaient voulu céder sur rien ; et peu nombreux sont ceux qui se rallient à une solution négociée avec les organisations politiques musulmanes - l’UDMA, le MTLD, le PCA. Plus, les extrémistes menacent ceux qui achètent des biens en métropole et qui, subitement, prévoient le pire. La reculade de Guy Mollet à Alger, le 6 février 1956, renforce cette détermination, qu’exaspèrent les concessions faites par Paris au Maroc et en Tunisie. Le 13 mai 1958 à Alger doit réitérer les succès du 6 février 1956. Lorsque, ensuite, le parcours de De Gaulle, après le « Je vous ai compris » du 3 juin 1958, révèle peu à peu une politique à l’opposé de celle qu’on exige, tout bascule. Il n’y a plus de socialistes, ou de communistes, mais une population en colère, qui va bientôt s’insurger, une partie d’entre elle passer à l’OAS.

C’est le tout ou rien, la « course au suicide », juge de Gaulle.

De fait, une fois signés les accords d’Évian, elle n’imagine pas que le pouvoir passe aux Arabes. C’est le grand exode, chanté ensuite par Enrico Macias.

La foudre s’était abattue, alors que le ciel était tout bleu.

Ce départ massif prend une allure de fuite quand le gouvenement français, pour le freiner, diminue le nombre des rotations hebdomadaires de navires entre la France et l’Algérie, de seize, en janvier 1962, à trois, en avril. Les quais d’Alger et d’Oran sont pris d’assaut. Ces réfugiés, rapatriés ont le sentiment qu’on les a abandonnés, trahis, et leur haine envers de Gaulle ne connaîtra plus de répit. Ils se réinsèrent - pourtant dans le Languedoc-Roussillon, en Provence, à Paris, non sans avoir reçu, mais après quelle attente, des indemnités consistantes, au moins une petite partie d’entre eux, ceux qui étaient déjà les plus aisés.

[1Il s’agit des pages 531 à 534.