le retrait de la phrase la plus scandaleuse de la loi du 23 février 2005 ne met pas fin au débat

Mai 2006. Le passé colonial et ses séquelles : un débat à poursuivre

publié le 29 mai 2006 (modifié le 9 octobre 2019)

On aurait tort de penser que le retrait de la phrase la plus scandaleuse de la loi du 23 février 2005 selon laquelle “ les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ” met fin au débat sur le passé colonial de la France. D’autres aspects de cette loi continuent à poser problème et le débat qu’elle a ouvert dans la société française doit être poursuivi.

Le passé colonial et ses séquelles : un débat à poursuivre

par François Nadiras, section de Toulon de la Ligue des droits de l’Homme.

article publié dans Hommes & Libertés, revue de la LDH, n° 164, avril-juin 2006.

La phrase de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 sur le “ rôle positif ” de la colonisation a été retirée, mais le débat que cette loi a suscité est loin d’avoir été mené à son terme. C’est dans le but d’expliquer la genèse et les enjeux de cette loi ainsi que de débattre de l’histoire coloniale que deux historiens qui ont contribué à la mobilisation contre cette loi ont publié aux éditions Syllepse un livre intitulé La colonisation, la loi et l’histoire qui rassemble un ensemble de contributions sur ces sujets [1]. Ce livre, préfacé par Henri Leclerc, est dirigé par Claude Liauzu, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paris VII et Gilles Manceron, historien et vice-président de la LDH, et publié avec le soutien de la LDH, de la Ligue de l’enseignement, de la FSU et de son Institut de recherches, de l’UNSA éducation et de l’Association des amis de Marx Marchand, Mouloud Feraoun et de leurs compagnons. Il commence par reconstituer l’historique des premières propositions, depuis celle cosignée en mars 2003 par Philippe Douste-Blazy, actuel ministre des affaires étrangères, qui vient de récolter trois ans plus tard, en avril 2006, le résultat de ce qu’il avait semé en se voyant répondre, assez logiquement, par les autorités algériennes que les conditions n’étaient pas remplies pour un traité d’amitié entre les peuples français et algérien.

À travers le rappel des rapports préparatoires, des soutiens politiques et des conditions du vote, on prend conscience de ce que cette loi a résulté de fortes pressions de la part de milieux nostalgiques qui se réclament des rapatriés. Pour des raisons électoralistes, ces pressions ont trouvé un écho auprès d’un certain nombre d’élus dans la majorité UMP, et la gauche a été peu visible (elle n’a introduit aucun recours devant le Conseil constitutionnel et il a fallu attendre la fin de novembre 2005 pour qu’elle demande la révision de la loi).

Ce livre montre comment, malgré le retrait de l’article 4, d’autres points continuent à faire problème. L’article 3 crée un Fondation pour la mémoire et l’histoire de la guerre d’Algérie chargée de promouvoir des travaux dans ce domaine. Or une telle fondation risque d’être placée sous la tutelle et les pressions constantes d’associations fortement idéologisées de rapatriés nostalgiques. D’autre part, l’article 13 crée une “ indemnisation forfaitaire ” au bénéfice d’ex-OAS, aimablement qualifiés, pour la circonstance, d’“ exilés politiques ” ; elle concerne ceux d’entre eux qui, ayant commis des actes terroristes entre début 1961 et juillet 1962 et ne pouvant rentrer en France avant 1968 sans avoir à en répondre devant les tribunaux, ont attendu dans l’Espagne de Franco, en Amérique latine ou ailleurs la loi d’amnistie de 1968 pour regagner la France. L’indemnisation se fera sur dossier, soumis à une commission officielle dans laquelle le gouvernement a nommé, comme représentant des rapatriés, Athanase Georgopoulos, fondateur de la zone 3 de l’OAS oranaise et, à ce titre, bénéficiaire de cette indemnisation ...

Le livre s’efforce aussi d’analyser les problèmes posés par l’histoire et l’enseignement de cette question et leurs relations avec les groupes de mémoires qui ont pris une importance considérable depuis quelque temps. Sur l’esclavage comme sur la colonisation des XIXe et XXe siècles, les différentes contributions - de Valérie Esclangon-Morin, Sophie Ernst, Myriam Cottias, Éric Mesnard et Jocelyne Dakhlia - apportent des éclairages apaisés sur les problèmes scientifiques et pédagogiques posés, afin que l’histoire puisse s’écrire librement et que l’école ne devienne pas l’instrument d’intérêts particuliers rétrogrades.

Un texte mérite une attention particulière : “ Les stèles de la honte et la mémoire des enseignants victimes de l’OAS ”. Jean-Philippe Ould-Aoudia revient sur l’assassinat à Alger, par un commando de tueurs de l’OAS, quelques jours avant la signature des accords d’Évian, de six inspecteurs de l’Éducation nationale : trois Français - dont Max Marchand - et trois Algériens - dont l’écrivain Mouloud Feraoun et le père de Jean-Philippe. Ils dirigeaient des centres sociaux éducatifs que Germaine Tillion avait créés pour apprendre à vivre ensemble. Sur cet épisode et sur les tentatives récentes de réhabiliter les tueurs de l’OAS marquée, en particulier, par l’érection à Marignane d’une stèle en hommage aux “ fusillés de l’OAS ” le 6 juillet 2005, Jean-Philippe Ould-Aoudia a écrit un second ouvrage La Bataille de Marignane [2], en collaboration cette fois avec Jean-François Gavoury, fils de Roger Gavoury, commissaire central d’Alger, assassiné par l’OAS le 31 mai 1961.

C’est aussi pour contribuer à ces réflexions que le site Internet de la section LDH de Toulon [3] consacre une place importante aux articles sur ces questions. Sous sa forme actuelle, il existe depuis presque deux ans. Il se veut avant tout un moyen, parmi d’autres, au service de la section LDH de Toulon et privilégie donc le local ; mais, à Toulon, le passé franco-algérien reste un problème très important. Par conséquent, nous en sommes venus à proposer une documentation et des éléments de réflexion concernant le passé colonial de la France - tout particulièrement en Algérie - et ses répercussions sur le présent de notre société. Il est donc devenu un centre de ressources pour tous ceux qui s’intéressent à ces questions : au cours des six derniers mois il a reçu plus de 400 000 visites, soit une moyenne de 2 500 visites par jour. Des articles nous sont régulièrement proposés que nous décidons en toute liberté de publier ou non. Nous voulons que le site reste ouvert au débat - il comporte donc des textes dont nous n’assumons pas forcément tout le contenu. Nous ne souhaitons pas diffuser de mises en cause personnelles. Le dialogue avec les internautes nous a amenés à prendre conscience de la nécessité de préciser le “ statut ” des différents articles : textes dont nous partageons l’approche ou simples “ points de vue ” publiés pour alimenter le débat. C’est de cette manière que notre site essaie, dans la limite de ses possibilités et en restant ouvert à toutes les suggestions et critiques, de contribuer à la poursuite nécessaire d’un débat serein autour de ces questions.

François Nadiras

[1Claude Liauzu et Gilles Manceron (dir.), La colonisation, la loi et l’histoire, avec une préface de Henri Leclerc, éd. Syllepse, février 2006, 12 euros. En vente au siège de la LDH.

Sommaire :

  • Préface : Quatre lois de nature très différente, Henri Leclerc
  • Introduction
    Sans repentance, ni amalgames, ni mépris des victimes : Refusons toute histoire officielle, Claude Liauzu et Gilles Manceron
  • Première partie
    Les origines et la genèse d’une loi scélérate,
    Valérie Esclangon Morin, François Nadiras et Sylvie Thénault
  • Deuxième partie
    Les réactions à cette loi et la défense de l’autonomie de l’enseignement et de la recherche, Gilles Manceron et François Nadiras
  • Troisième partie
    Réflexions sur l’histoire et l’enseignement de la colonisation
    • L’histoire de la colonisation : pour quoi ?, Claude Liauzu
    • Quelle histoire de la colonisation enseigner ?, Valérie Esclangon Morin
    • Le fait colonial, les lois de mémoire et l’enseignement, Sophie Ernst
    • Et si l’esclavage colonial faisait histoire nationale ?, Myriam Cottias
    • Quelques réflexions pour contribuer à l’enseignement de l’histoire de la traite et
      de l’esclavage des Noirs dans les colonies françaises
      , Éric Mesnard
    • Les stèles de la honte et la mémoire des enseignants victimes de l’OAS, Jean-Philippe Ould-Aoudia
    • L’historien, le philosophe et le politique, Jocelyne Dakhlia
  • Annexes : Deux articles publiés par Madeleine Rebérioux dans L’Histoire et dans Le Monde, et les textes de loi relatifs à la mémoire et à l’histoire.

[2Jean-Philippe Ould-Aoudia, La Bataille de Marignane, éd. Tiresias, février 2006, 20 euros.
L’ouvrage comporte deux parties : “ La République, aujourd’hui, face à l’OAS ” de J.-Ph. Ould Aoudia, et “ Mort pour la France ” de J.-F. Gavoury. Il est présenté sur ce site : La bataille de Marignane, 6 juillet 2005.