longtemps exclue de l’histoire officielle du régime

La mémoire du 8 mai 1945,
enjeu d’instrumentalisation par le pouvoir
en Algérie

publié le 11 mai 2020 (modifié le 29 mai 2020)

Le 8 mai 1945 est un enjeu politique en Algérie. Le président Tebboune a annoncé la création d’une « Journée nationale de la Mémoire » et d’une chaîne thématique sur l’histoire. Le pouvoir, fortement contesté par le hirak, tente maintenant de faire de cet événement majeur, longtemps écarté de l’histoire officielle, un outil pour se légitimer et mettre au pas le travail historique. Le conseiller du président chargé de la mémoire nationale, directeur des Archives nationales, Abdelmadjid Chikhi, a pris à partie les historiens algériens, demandé « la création d’une approche algérienne de l’histoire de l’Algérie » et stigmatisé globalement « la France ». En revanche, dans un entretien à l’APS, l’historien Hassan Remaoun a souligné qu’un grand travail a été mené depuis 1962 par de nombreux historiens algériens et aussi qu’« il existe en France des citoyens, des historiens, associations et autres institutions qui mènent un combat permanent pour que la vérité soit reconnue et justice rendue aux victimes de la colonisation ». Notre site a consacré depuis vingt ans plusieurs centaines d’articles au 8 mai 1945.

Quand le pouvoir algérien veut utiliser et domestiquer l’histoire

par le site histoirecoloniale.net, publié le 10 mai 2020.

De dr. à g., Fouad Soufi, Abdelhamid Salkadji et M’hamed Kaki à Sétif en mai 2018.

Longtemps marginalisée dans l’histoire officielle diffusée par le régime, la mémoire du 8 mai 1945 est devenue un enjeu politique en Algérie. Le président Tebboune a annoncé qu’il avait décidé d’en faire une journée nationale. Il s’agit d’un événement considérable dans l’émergence du sentiment national et dans la volonté du peuple algérien de s’affranchir de l’oppression coloniale. Donner davantage d’importance à sa commémoration ne peut être que légitime. Les villes et les universités de Sétif et de Guelma [1], en particulier, l’Association du 8 mai 1945 fondée par Bachir Boumaza — né à Kherrata et proche de Messali Hadj avant de s’investir dans la Fédération de France du FLN — et présidée ensuite par Mohamed El Korso puis aujourd’hui par Abdelhamid Salkadji, souvent peu soutenue par le pouvoir, n’ont pas attendu les autorités officielles pour organiser des commémorations. Mais ce qu’on peut craindre, en l’occurrence, du fait de l’annonce simultanée de la création par le pouvoir d’une chaine dédiée à l’histoire et surtout en raison des propos tenus par le conseiller du président Tebboune chargé de la mémoire nationale, Abdelmadjid Chikhi, qui s’en est pris aux historiens algériens et a voulu leur donner des consignes, c’est que cette annonce fasse partie d’une tentative de la part d’un pouvoir fortement contesté par le hirak de recourir à une instrumentalisation de l’histoire.

La logique de l’histoire officielle diffusée depuis l’indépendance a tendu à limiter à la période de 1954 à 1962 l’histoire du mouvement national, au détriment de tout ce qui a précédé la création du FLN, en particulier le rôle de courants comme l’UDMA [2] et les communistes algériens dans les années 1950. De ce fait, l’importance du 8 mai 1945 et de la lutte des diverses composantes du mouvement national dans les années qui ont suivi, n’était pas soulignée à leur juste valeur. Dans l’Algérie indépendante, les victimes des répressions de mai-juin 1945 dans le Constantinois et leurs familles n’ont pas eu droit au même statut que les martyrs de la guerre d’indépendance.

Abdelmadjid Tebboune

Un article publié le 7 mai par le quotidien El Moudjahid annonce ces créations officielles simultanées d’une « Journée nationale de la Mémoire » et d’une chaîne thématique sur l’histoire. Il relève à juste titre que la commémoration du 75ème anniversaire de ces massacres intervient alors que la question de la reconnaissance de ces crimes par la France, hormis quelques déclarations isolées, reste pendante et entière.

Il évoque la publication de l’historien et politologue Olivier Le Cour Grandmaison sur son blog hébergé par Mediapart, intitulée : « 8 mai 1945 en France et en Algérie : mythologie nationale versus histoire coloniale ». L’universitaire y regrette « le silence de la France » sur les massacres du 8 mai 1945, soulignant que « les descendants de ces victimes attendent toujours la reconnaissance de ces crimes ». Une fois installé à l’Elysée, Emmanuel Macron a reconnu la mort en 1957 du « militant algérien Maurice Audin » sous la torture du fait du système institué alors en Algérie par la France, mais l’auteur regrette que « cet acte majeur n’a été suivi d’aucun autre ».

L’article d’El Moudjahid relève aussi que : « Dans une tribune publiée en 2019, sur « l’aventure coloniale de la France », les intellectuels François Gèze, Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio avaient estimé qu’il restait pour les plus hautes autorités de l’Etat français « bien des choses » à dire pour reconnaître les massacres du 8 mai 1945 en Algérie [3] . Ils ont considéré que si le Président Emmanuel Macron ne décidait pas de s’engager « résolument » dans la voie d’une reconnaissance « pleine et entière » de ce que furent les « errements et les crimes » de la République française dans ses colonies, il "s’expose au risque de rester dans l’histoire comme celui qui aura simplement cherché à instrumentaliser, à des fins électorales, la question coloniale ».

De son côté, El Watan a publié le 8 mai un article de Mustapha Benfodil qui rappelle que le 8 Mai 1945 est l’une des dates les plus sombres de l’histoire de la colonisation. Il cite, lui aussi, cet article d’Olivier Le Cour Grandmaison, en relevant qu’il met en exergue ces mots du grand écrivain algérien de langue française, Kateb Yacine, alors jeune lycéen témoin des manifestations de Sétif : « C’est en 1945 que mon humanitarisme fut confronté pour la première fois au plus atroce des spectacles. J’avais vingt ans. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là se cimente mon nationalisme ». Cet universitaire rappelle que ce jour-là, plusieurs milliers de manifestants ont exigé la libération du leader nationaliste Messali Hadj, alors déporté à Brazzaville en résidence surveillée, et souligne que la répression des forces armées françaises et des milices de civils européens a duré plusieurs semaines : « Bilan : entre 20 000 et 30 000 victimes, arrêtées, torturées et exécutées sommairement ». Il écrit que depuis les déclarations contrites d’anciens ambassadeurs français en Algérie, Hubert Colin de Verdière et Bernard Bajolet, « aucune déclaration des plus hautes autorités de l’Etat n’est venue confirmer ces propos. Emmanuel Macron avait déclaré en février 2017, alors candidat à l’élection présidentielle, sur la chaîne de télévision Echorouk News : « La colonisation était un crime contre l’humanité ». Une fois à l’Elysée, « il s’est bien gardé de réitérer ses dires ».

Lancement d’un projet d’écriture de l’histoire officielle de l’Algérie ?

Par ailleurs, mais au même moment, comme le rapporte un article de Azzedine Derradj publié par Observalgerie.com que nous reproduisons ci-dessous, le conseiller du président Tebboune chargé de la mémoire nationale, directeur général des Archives nationales, Abdelmadjid Chikhi, a prononcé un discours inquiétant. Il s’en est pris aux « historiens algériens laïques » qui travaillent « dans la langue française » et demandé « la création d’une approche algérienne de l’histoire de l’Algérie ».

Abdelmadjid Chikhi

Sous couvert d’une dénonciation globale de « la France », bien au-delà de celle, importante, du colonialisme français, dénonciation qu’il étend à l’usage de la langue française, c’est le travail scientifique des historiens qu’il cherche à stigmatiser. Ceux-ci, y compris en Algérie, travaillent en prenant connaissance des sources et des études publiées dans différentes langues, les confrontent ; la science historique ne doit être enfermée étroitement dans les limites d’aucune, elle obéit à des critères scientifiques et méthodologiques qui lui confèrent sa crédibilité et qui permettent des échanges internationaux.

Etrange et funeste repli dont témoignent les propos de ce responsable du système, qui par ailleurs filtre et verrouille en Algérie l’accès des chercheurs aux archives nationales bien qu’elles devraient leur être accessibles. Nous qui sommes engagés en France dans un dur combat pour l’accès aux archives publiques françaises, nous sommes obligés de constater que de nombreux collègues algériens ne peuvent pas, dans un tel contexte, accéder librement aux archives nationales de leur pays.


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Le discours d’Abdelmadjid Chikhi sur la restitution des archives détenues par la France cherche à masquer à cette situation. A l’heure où la numérisation des documents devient une pratique courante des services d’archives dans le monde entier, la question de la localisation des originaux, à condition qu’ils soient librement accessibles en cas de besoin ou de vérification, n’est pas une question centrale.

Un article de Brahim Taouchichet dans le Soir d’Algérie, du 19 février 2020, annonçait déjà le « Lancement d’un projet d’écriture de l’histoire officielle de l’Algérie » par ce conseiller présidentiel, le 18 février, lors de la cérémonie de commémoration de la Journée nationale du chahid. Il y avait tenu, par ailleurs, des propos qui ne manqueront pas d’être jugées bien hasardeux par les historiens : « Pour Abdelmadjid Chikhi, les victimes [du 8 mai 1945] seraient au bas mot 90 000, selon des sources américaines qui se basent sur les rapports de l’ambassadeur des Etats-Unis. Ces derniers, selon l’orateur, seraient même allés jusqu’à menacer la France de retrait de l’Otan, si elle n’arrêtait pas les massacres… ».

Ajoutons que nous donnons aussi accès au film de Mehdi Lalaoui, Guelma 1945. Ce documentariste avait fait un premier film sur cet événement en 1995 et il a réalisé ce nouveau film en 2018, centré sur la ville de Guelma, grâce à la découverte de nouvelles images et la conduite de nouveaux entretiens. Il fait partie des cinéastes issus de l’immigration algérienne en France — comme Yasmina Adi et Mariem Hamidat — qui ont fortement contribué par leurs réalisations à la connaissance de l’événement. Il et elles ont été aidé(e)s et précédé(e)s par des cinéastes algériens, en particulier Ali Fateh Ayadi, dont l’œuvre de cinéaste documentariste est importante.

Les efforts déployés dans ce domaine sur les deux rives de la Méditerranée sont résolument convergents et inséparables.


Algérie : un conseiller de Tebboune s’attaque violemment à la France


par Azzedine Derradj, publié par Observalgerie.com le 7 mai 2020. Source

Abdelmadjid Chikhi, conseiller auprès de la présidence, chargé des archives et de la mémoire nationale, s’est attaqué violemment à la France ce jeudi 7 mai. Le conseiller de Tebboune accuse ce pays de vouloir livrer un combat acharné contre « les composante de l’identité algérienne ».

En effet, invité ce jeudi à la chaine de la radio nationale, Abdelmadjid Chikhi n’a pas été tendre avec la France qu’il accuse de livrer une lutte acharnée « contre les composantes de l’identité nationale ». Pour lui, ces composantes sont la langue arabe, l’islam et les coutumes et traditions ancestrales.

Abdelmadjid Chikhi estime que la France a déjà lutté contre ces « composantes » du temps de la colonisation et elle continue à le faire aujourd’hui encore. Le conseiller à la présidence épingle aussi les « historiens algériens laïques ». Selon lui, ces derniers ont écarté de l’histoire les éléments qui constituent l’identité algérienne. « Nous savons tous que ces composantes ont permis au peuple algérien la sauvegarde de sa personnalité », estime-t-il.

Une approche algérienne dans la transcription de l’histoire ?

Dans ce contexte, le conseiller de Abdelmadjid Tebboune déplore l’absence d’une approche algérienne dans la transcription de l’histoire. Pour lui, ceux qui ont transcrit l’histoire de l’Algérie dans la langue française ont adopté l’approche du colonisateur. Cette méthodologie exclut les « composantes de la personnalité algérienne », plaide-t-il. Pour appuyer ses déclarations, il soutient que les écrits de Mebarek el Mili et Cheikh Abderrahmane El Djilali n’ont pas été pris en considération.

Ainsi, lors de son intervention, Abdelmadjid Chikhi estime que la transcription de l’histoire de l’Algérie n’a pas été faite correctement. A ce titre, il plaide pour la création d’une approche algérienne pour y remédier. Il invite, à l’occasion, les universités et les historiens à prendre leurs responsabilités dans la transcription de l’histoire du pays.

Abdelmadjid Chikhi a rappelé, par ailleurs, que les négociations avec la France pour la récupération des archives sont temporairement suspendues, à cause de pandémie du coronavirus. A ce sujet, il estime que la France manque de volonté politique pour mener à bien les négociations.


Massacres du 8 mai 1945 : « un grand travail de mémoire »
a été mené depuis 1962


publié par Algérie Presse Service (APS), le 8 mai 2020 Source

Alger - Un « grand travail de mémoire » a été mené en Algérie et ailleurs depuis 1962 au sujet des massacres du 8 mai 1945, a relevé vendredi le chercheur en histoire, Hassan Remaoun.

Dans une déclaration à l’APS à l’occasion de la commémoration du 75e anniversaire des événements tragiques du 8 mai 1945,

Hassan Remaoun

M. Remaoun s’est félicité des recherches effectués sur ces massacres, citant plus particulièrement le travail réalisé par des historiographes nationaux comme Mahfoud Kaddache, Mohammed Harbi, Redouane Ainad Tabet et Boucif Mekhaled. A ceux-là, s’ajoutent « les récentes contributions de chercheurs comme Amar Mohand Amer (CRASC) ou encore de Kamel Benaïche, journaliste ayant consacré en 2016 un ouvrage aux événements en question », a-t-il dit.

Le chercheur considère que les tragiques massacres du 8 mai 1945 sont « un moment très douloureux de notre passé et un lourd tribut payé par les Algériens pour se libérer de la domination coloniale française. Un sacrifice qui impose de nous incliner devant la mémoire de ceux qui, durant plus d’un siècle, ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour que notre pays accède à la souveraineté nationale ».

M. Remaoun a cité, par la même occasion, l’historien Redouane Ainad Tabet qui avait « toutes les raisons du monde pour écrire que le 8 mai 1945 avait constitué une sorte de « répétition générale » du 1er novembre 1954 ».

Il estime que depuis le tournant historique de la présence coloniale française en Algérie, la société algérienne a « traversé un long chemin, certes semé souvent d’embuches, mais n’en na pas moins accumulé une grande expérience dans la capacité à se saisir de l’initiative historique pour tenter de maîtriser sa destinée ».

« Ce qu’il y a d’heureux, c’est qu’elle (la société algérienne) est désormais en mesure de juguler les formes de violence guerrière qui lui étaient imposées par le passé pour lui substituer l’art de la confrontation et du débat politique », a encore commenté M. Remaoun, associé au Centre national de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC) d’Oran.

Il a par ailleurs, abordé les questions mémorielles entre l’Algérie et la France, affirmant qu’« en ne reconnaissant pas les crimes liés à leur passé impérial, les autorités françaises portent atteinte à l’honneur de leur propre pays, alors que le nôtre est sauf depuis notre contribution à l’effondrement du système colonial et l’accession arrachée à l’indépendance nationale ».

L’historien pense que « l’essentiel est que les Algériens ont mené leur combat national et qu’ils l’ont gagné, comme ils doivent s’atteler à remporter les autres combats qui les attendent ».

Il a relevé, à ce propos, qu’un « certain nombre de petits pas a été opéré par les autorités françaises depuis la défunte loi de février 2005 (première mouture) », ajoutant que « face aux nostalgiques de la colonisation et à l’opportunisme électoraliste des forces politiques en présence, il existe en France des citoyens, des historiens, associations et autres institutions qui mènent un combat permanent pour que la vérité soit reconnue et justice rendue aux victimes de la colonisation ». Il a appelé à rendre hommage à ces composantes dont certaines « ne cessent de dénoncer l’oppression et ce, depuis l’ère coloniale », considérant qu’il appartient aux Algériens de les « soutenir dans leur combat ».

Pour le chercheur associé au CRASC, « il est de notre devoir de questionner notre passé, non seulement pour répondre à une demande de mémoire à léguer aux jeunes générations, mais pour tirer les enseignements nécessaires et pour mieux maîtriser notre présent et influer autant que possible sur notre futur ».


Plusieurs centaines de pages ont été consacrées par notre site aux massacres de mai et juin 1945 dans le Nord-Constantinois

Voir la liste d’articles sur cet événement, son contexte et des sujets connexes
publiés de 2000 à 2020


Le film de Mehdi Lallaoui, Guelma 1945




Photographie ci-contre d’un journal d’août 1945 publié par un groupe de résistants français FTP (Francs tireurs et partisans) titré « Oradour-sur-Glane en Algérie » qui dénonce les massacres du Nord-Constantinois en les comparant au massacre de la population de tout un village français par l’armée d’occupation allemande.

[1Un hommage particulier doit être rendu à Mohamed Nemancha, longtemps recteur de l’Université de Guelma 8 mai 1945, qui a organisé de nombreuses commémorations internationales de cet événement.

[2L’Union démocratique du Manifeste algérien, le mouvement marqué notamment par la personnalité de Ferhat Abbas, influent à Sétif où il était installé comme pharmacien.

[3Voir sur notre site : https://histoirecoloniale.net/Macro...