Claude Liauzu et Gilbert Meynier, dans un entretien à « El Watan » le 31 octobre 2005

La loi du 23 février 2005 témoigne d’une volonté de nuire au rapprochement franco-algérien

publié le 10 novembre 2005 (modifié le 8 octobre 2019)

Dans un entretien avec Nadjia Bouzeghrane publié dans El Watan le 31 octobre 2005, les deux professeurs émérites d’histoire, Claude Liauzu [1] et Gilbert Meynier [2], estiment que la loi du 23 février 2005 résulte d’une volonté de nuire au rapprochement franco-algérien. Selon eux, il ne fallait pas être grand clerc pour imaginer qu’un tel article de loi provoquerait non seulement la réaction de tous les historiens, chercheurs et enseignants attachés à l’autonomie de leur discipline, mais aussi des difficultés dans les relations entre la France et l’Algérie.

Une volonté de nuire au rapprochement franco-algérien

Entretien de Claude Liauzu et Gilbert Meynier publié par El Watan, le 31 octobre 2005, propos recueillis par Nadjia Bouzeghrane.



  • Quelle interprétation et quelle lecture faites-vous de l’article 4 de la loi du 23 février 2005, promulguée au moment où l’Algérie et la France s’apprêtaient à signer un traité d’amitié ?

- Claude Liauzu : Présentée sous des dehors anodins, comme une indemnisation matérielle et une reconnaissance symbolique contribuant à l’intégration des harkis, passée inaperçue, cette loi émane en fait d’un lobby activiste de nostalgiques de l’Algérie française qui se sont appuyés, ou qui ont fait pression, sur des élus de la majorité, représentant en particulier les circonscriptions du Sud-Est. Là où ont fleuri les stèles d’hommage à l’OAS, Nice, Toulon, Marignane, Perpignan, etc. On peut penser qu’il y avait aussi une volonté de nuire au rapprochement franco-algérien, car les sites de l’Adimad, de Jeune Pied-Noir, du Cercle algérianiste se déchaînent contre tout rapprochement, pratiquent l’insulte contre ceux qui s’y emploient. Ainsi, la ministre des Armées, parce que femme, est victime d’obscénités.

- Gilbert Meynier : Cet article 4 n’a été ni médité ni réfléchi, à mon avis, en haut lieu. En témoigne l’actuelle cacophonie : le président de la République Chirac dit en privé à Blandine Kriegel qu’il s’agit d’une « connerie ». Le ministre de l’Education Gilles de Robien explique que cette loi ne changera rien à l’enseignement de l’histoire, ce qui signifie qu’il conseille aux professeurs de ne pas appliquer la loi. En revanche, au gouvernement, un ministre comme Hamlaoui Mekachera campe martialement dans la défense de cet article 4, y compris dans la presse algérienne. Personne n’a réalisé, à mon avis, combien cette question était grave et qu’elle risquait de susciter en retour des déclarations symétriquement outrancières et historiquement infondées, comme celles que le ministre des Anciens Moudjahidine, porte-parole du président de la République Bouteflika a lues à Sétif le 6 mai dernier. Il ne fallait pourtant pas être grand clerc pour imaginer qu’un tel article de loi sèmerait la zizanie et provoquerait la réaction de tous les historiens, chercheurs et enseignants attachés à l’autonomie de leur discipline.

  • Comment expliquez-vous le vote de cet article par l’Assemblée nationale ?

- Claude Liauzu : Par l’ignorance, l’indifférence de députés qui n’ont pas pris la mesure de la gravité d’un texte imposant, contre une tradition d’autonomie des enseignants vieille de plus d’un siècle, une histoire officielle. On a joué dans un climat d’excitation contre les enseignants et les intellectuels d’un besoin de reconnaissance des harkis et des Européens d’Algérie. L’électoralisme a joué dans le même sens. On en est arrivé à une situation lamentable, indigne d’une démocratie, où le président de la République confie à une conseillère, philosophe connue, que cette loi est une « grosse connerie ». On en est arrivé à ce que le ministère de l’Education nationale, contraint de s’exprimer après 7 mois de silence prudent, soutient que cette loi ne change rien aux programmes scolaires. Pourquoi donc ne pas abroger ce qui reste une épée de Damoclès au-dessus des enseignants et des chercheurs ?

- Gilbert Meynier : A mon avis, il s’agit de préoccupations électoralistes bas de gamme. L’article 4, dont la première mouture avait été faite par l’actuel ministre des Affaires étrangères Douste-Blazy, a été repris et voté à la sauvette par une majorité qui, d’une part, entend surfer sur le poids électoral supposé d’un lobby pied-noir nostalgique de l’Algérie française, et d’autre part veut couper l’herbe sous le pied, également pour des raisons électorales, du Front national en lui enlevant un de ses thèmes de prédilection.

  • Pourquoi le gouvernement et les parlementaires français ne s’en sont-ils pas tenus aux Accords de Nouméa de 1998 quant au passé colonial et à sa reconnaissance ?

- Claude Liauzu  : Cela aurait été le bon sens et l’honnêteté. Mais il n’y a eu aucune résistance en face de ce lobby colonialiste attardé, alors que les Accords de Nouméa ont été le fruit d’un arbitrage du gouvernement Jospin entre Kanaks et Caldoches, les Pieds-Noirs de là-bas. Dans l’Hexagone, aucun élu, sauf le sénateur Guy Fischer, durant des mois de débats n’a perçu la gravité des conséquences d’un texte qui prive de tout passé des millions d’immigrés et leurs enfants venus d’outre-mer. Aucun n’a mis en garde contre une guerre scolaire d’un nouveau style ainsi ouverte.

- Gilbert Meynier : Parce que la majorité a changé et que, dans l’actuelle majorité, il se trouve des gens, sinon nostalgiques de la période coloniale, du moins qui estiment que l’on peut utiliser la nostalgie coloniale à des fins politiciennes de bas étage. Mais il y a eu aussi des gens de l’opposition pour ne pas réagir, ou ne réagir que faiblement.

  • Comment analysez-vous le silence de la classe politique française sur les crimes coloniaux, le peu de réaction sur la loi du 23 février 2005 ?

- Claude Liauzu : Toute société a du mal à affronter les passés difficiles et troubles. Sur l’Algérie, il y a des raisons spécifiques (emploi du contingent, sort des rapatriés...), mais le plus important est sans doute la blessure nationale (Dien Bien Phu, Suez, Alger) qui a été particulièrement mal vécue. Cependant, il faut souligner que des pas ont été faits à propos de Sétif, à Madagascar cet été, et que dans l’opinion un travail important est fait par les enseignants, les associations progressistes. La presse écrite a joué un grand rôle dans l’information de l’opinion depuis plusieurs mois.

- Gilbert Meynier : Pour les raisons électoralistes évoquées, en corrélation avec le fait que ce dont on craint qu’il entache le renom de la République française, après la révélation au début des années 2000 des cas de torture, l’appel des 12, l’affaire Aussaresses, l’affaire Ighilahriz, l’implication de hautes personnalités de l’armée de l’époque de la guerre de 1954-1962..., paraît encore devoir être caché pour un personnel politique qui doit penser quelque part que le silence est la meilleure des politiques. Ne réveillons pas le passé, car il est douloureux et sujet à des discussions douloureuses ! Telle est l’antienne non dite. Pas de vagues qui puissent susciter des polémiques où l’intérêt électoral bien compris n’aurait, pense-t-on, rien à gagner. Cela dit, cela ne se passe pas qu’en France. Je connais bien l’Italie et, de même, en Italie, le lobby des officiers nostalgiques de l’Oltremare (Outre-Mer) a violemment réagi, par exemple à la sortie, en 1996, du livre d’Angelo Del Boca, I Gas di Mussolini (ndlr, Les Gaz de Mussolini), qui prouvait que, pendant la conquête de l’Ethiopie en 1935, les gaz asphyxiants avaient été systématiquement utilisés : cela revenait à mettre à mal le fameux mythe du « colonialismo diverso » (le colonialisme différent), dont l’idée est entretenue par les idéologues italiens colonialistes pour le différencier des colonialismes réputés plus brutaux par le nationalisme italien - l’anglais et le français.

  • « Une commission d’historiens devrait œuvrer sur le fondement de travaux déjà réalisés pour établir des faits historiquement incontestables », a indiqué le ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy. « Il n’y aura jamais d’histoire officielle en France », a-t-il également assuré. Le ministre de l’Education Gilles de Robien a, pour sa part, affirmé que la loi controversée sur le « rôle positif » de la colonisation française outre-mer « n’implique aucune modification des programmes actuels d’histoire ». Quelles conclusions tirez-vous de ces déclarations ?

- Claude Liauzu : Mieux vaut tard que jamais. Certes, on ne se plaindra pas de ces affirmations selon lesquelles il n’y aura pas d’histoire officielle. Mais nous préférons compter sur nous et sur notre résistance plutôt que sur une bonne volonté affichée plus que démontrée. L’un des ministres du gouvernement, celui des Anciens Combattants, se répand en insultes contre les enseignants qui ne marchent pas au pas et sont traités de « spécialistes plus ou moins autoproclamés » et de « pseudo-historiens ». Cela serait condamné comme déclaration injurieuse par les tribunaux si plainte était déposée ! Les chiens aboient, mais la caravane passe ! Et l’outre remplie de vent agitée à l’oreille d’un chameau ne doit pas lui faire peur !

- Gilbert Meynier : Une telle commission, si elle existe, ne pourra pas à mon sens être tenue sur les fonds baptismaux du pouvoir d’Etat. En revanche, s’il s’agit d’un espace d’échanges, de discussion et de débats libres entre historiens français et historiens algériens librement assumé, il en ira autrement. Les historiens, de part et d’autre de la Méditerranée, ont d’ailleurs déjà l’habitude de discuter et d’échanger. Ils n’ont pas attendu, pour cela, que l’invitation leur en soit faite respectivement par les pouvoirs français et algérien. C’est ce à quoi par exemple tend le colloque international d’histoire franco-algérienne qui aura lieu à l’Ecole normale lettres et sciences humaines de Lyon les 20, 21 et 22 juin prochain.

  • Quel est le rôle des historiens ? Les prérogatives et les missions des historiens ne doivent-elles pas être reprécisées ?

- Claude Liauzu : Les historiens font leur métier comme les hommes politiques devraient faire le leur. Les historiens enseignent, cherchent dans les archives - quand elles ne leur sont pas interdites - sans grands moyens. Ce ne sont pas des experts chargés de décréter par une fetwa le bien ou le mal du passé. Ce ne sont pas des agents du gouvernement qui seraient désignés par lui pour une opération politique. Nous avons des relations de travail et d’échanges depuis toujours avec nos collègues d’Algérie comme ceux des pays voisins. Nous préparons un grand colloque dans cet esprit pour le mois de juin 2006. D’ici là, le traité de paix et d’amitié sera signé, nous l’espérons tous.

- Gilbert Meynier : Le rôle des historiens est, pour les sociétés humaines, d’essayer de dégager un savoir scientifique sur le passé. Cela, avec des documents aussi divers que possible, dûment examinés et critiqués, au moyen d’idées éclaircies et pertinentes servant à l’exposition de leur travail. Les missions de l’historien n’ont pas à être reprécisées, en tout cas par aucun pouvoir d’Etat, ni aucun pouvoir d’aucune sorte. L’historien a naturellement un rôle social dans les sociétés dans lesquelles il se meut. C’est à lui seul, en conscience, de définir la portée de cette fonction sociale, en corrélation avec la demande sociale, et en aucun cas à des pouvoirs qui ont souvent la mauvaise habitude de manipuler l’histoire dans le sens de leurs intérêts. Pour exister et fonctionner, l’historien bien compris doit d’abord être un libertaire.

[1Claude Liauzu, professeur émérite d’histoire à l’Université René Diderot, Paris VII. Auteur de Colonisation. Droit d’inventaire (in La plus grande France revisitée, ouvrage collectif, Armand Colin, 2004) ; La société française face au racisme - De la Révolution à nos jours (Complexe 1999) ; Aux origines des tiers-mondismes : Colonisés et anticolonialistes en France 1919-1939 (mai 2000), Quand on chantait les colonies : Colonisation et culture populaire de 1830 à nos jours (mars 2002).

[2Gilbert Meynier, historien, spécialiste du mouvement nationaliste algérien, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université de Nancy. Auteur de Histoire intérieure du FLN, 1954-1962 ( Fayard, 2002, réimpr. 2004) ; co-écrit avec Mohamed Harbi Le FLN, documents et histoire (éditions Fayard, 2004).