après le refus d’abroger l’article 4 de la loi du 23 février 2005

« L’UMP colonise l’histoire de France », un dossier de Jean-Pierre Thibaudat dans « Libération », le 30 novembre 2005

publié le 30 novembre 2005 (modifié le 1er octobre 2019)

Les députés ont, le 29 novembre 2005, rejeté une proposition de loi visant à abroger l’article 4 de la loi du 23 février 2005 qui incite les programmes scolaires à souligner le « rôle positif de la présence française outre-mer ». C’est, comme le vote de la loi elle-même, le résultat d’un long travail de lobbying de certains milieux pieds-noirs, s’appuyant sur l’UMP, le parti majoritaire à l’Assemblée nationale. Le vote a été acquis par 183 voix (178 UMP et 5 UDF) contre 94. Il lance un signal désastreux. Nous reproduisons le dossier que Jean-Pierre Thibaudat a publié dans Libération, le 30 novembre 2005, à son sujet.


« L’UMP colonise l’histoire de France »


Dossier de Jean-Pierre Thibaudat, publié dans Libération, le 30 novembre 2005.

La première partie de la phrase avait suscité la colère des historiens au printemps. A son tour, le président algérien était monté vertement au créneau jugeant que cet article mettait en péril le futur traité d’amitié franco-algérien. Les socialistes qui avaient laissé passer cette loi (au Sénat, ils l’avaient même votée, l’an dernier) ont admis avoir manqué « de vigilance » comme l’a reconnu le président du groupe PS Jean- Marc Ayrault dans une autocritique.

« Main tendue ». Dans un geste de « main tendue », ils se disaient hier prêts à voter la version initiale de l’article proposée par le député UMP Christian Kert selon laquelle les programmes scolaires accordent « la place qu’elle mérite » à « l’histoire de la présence française outre-mer ». Une formulation ouverte qui n’imposait rien aux historiens et laissait à l’histoire sa complexité.

Il n’en a rien été. Si le matin sur Europe 1, le député UMP Laurent Wauquier disait que, libre de son vote, il voterait l’abrogation de la loi, jugeant que « ce n’est pas aux politiques de se mêler de la façon dont on écrit l’histoire », quelques heures plus tard, obéissant à la discipline de groupe, il votait contre. Ce fut une matinée de dupes.

Picorant le jardin de Raymond Devos, plusieurs députés de droite se sont aventurés sur le terrain de la sémantique. Ce fut le cas de Christian Kert, député de la région Paca (riche en votes de rapatriés) comme la plupart des députés UMP qui sont montés hier à la tribune. « Reconnaître en particulier le rôle positif », a-t-il argumenté, 1) cela ne veut pas dire que l’on condamne les écrits « relatant les aspects les plus négatifs de la colonisation », 2) Donc cela prouve bien « la volonté du législateur de demander une présentation équilibrée de la colonisation française ». Le raisonnement est alambiqué, voire retors.

Haut et fort. Etonnant moment. On a vu hier matin des députés de droite comme de gauche jurer comme un seul homme haut et fort que l’histoire ne saurait être écrite que par les historiens, que ce n’est pas là le rôle du Parlement, etc. Mais après ce superbe consensus, les conclusions étaient diamétralement opposées : les uns en concluaient qu’il fallait abroger la loi, les autres qu’il ne fallait surtout pas y toucher.

A tout prendre, les seuls vainqueurs de cette matinée de faux-semblants seront paradoxalement les historiens. Même si leurs oreilles ont dû siffler quand Lionnel Luca, député UMP de la région Paca, a lu des extraits choisis d’un livre d’histoire s’étonnant que l’on qualifie de « gifle » la déroute de Dien Bien Phu.

Semblable paradoxe s’est répété lorsqu’il a été question des banlieues et des enfants nés de parents émigrés venus des pays colonisés. « Abroger la loi est impossible et impensable » a poursuivi Luca, si vous le faites, a-t-il tonné devant ses pairs, « vous rallumerez des braises ». A quoi plusieurs députés socialistes, communistes et UDF ont rétorqué que l’abrogation serait au contraire un signe d’apaisement.

Graveleux. Au fil des heures, l’issue du débat étant prévisible, les débats loin de prendre de la hauteur sont parfois devenus graveleux. Quand un député de droite a jugé (ironiquement ?), par exemple, que le président algérien Bouteflika (qui avait dénoncé la référence faite au « rôle positif »), hospitalisé à Paris, pouvait profiter des bienfaits de la colonisation. Ou quand Jean Pierre Grand, député UMP de l’Hérault a lui, non seulement évoqué le « rôle positif », mais « l’oeuvre humaniste de la France outre-mer ». On n’arrête pas le progrès.


Bête et méchant


C’est bête et méchant et plus encore méchant que bête. Par ses votes approbatifs répétés, la majorité de droite a transformé l’expédient vicieux d’un petit clan de revanchards de la décolonisation en dogme bien bétonné de la loi française. L’enseignement obligatoire en France inclut celui des vertus de la colonisation dont la faillite spectaculaire a failli engloutir la République, après que les peuples invités à en bénéficier se furent révoltés faute d’en apprécier sereinement le caractère positif. Cette loi est bête, parce qu’elle attire précisément l’attention sur la rancoeur persistante consécutive à une grandeur perdue et sur la farce d’une restauration fantasmatique. Cette loi est méchante parce qu’elle justifie rétrospectivement les souffrances des peuples colonisés et tourne en dérision les difficultés de ceux qui ont aujourd’hui à se construire, avec cette mémoire, une identité actuelle.

La colonisation française, ni plus ni moins que les autres, a été un mélange d’agressivité militaire, d’expansionnisme économique brutal, de prosélytisme religieux, d’aventurisme crapuleux et de normalisation juridique. L’empire du droit, et celui des droits de l’homme, excluait les indigènes. La supériorité technique de l’Occident fabriquait indifféremment des mitrailleuses et des stéthoscopes et quelques-uns de ces derniers (pas trop) ont effectivement atterri dans les douars. Réécrire l’histoire à partir de ces derniers est une imposture. C’est du négationnisme franchouillard, du faurissonisme à la portée des électeurs de l’UMP comme du FN. Cette loi est à mettre en tête de celles qu’un gouvernement, non pas de gauche mais simplement humain, devra abroger.

Gérard Dupuy


Une loi longuement mûrie à droite


Ce n’est pas une bourde. L’article 4 de la loi du 23 février 2005 stipulant que l’on enseigne dans les écoles de France le « rôle positif » de la colonisation française a été voté par une quarantaine de députés à la va-vite. Il vient pourtant de loin. Professeur d’histoire, poursuivant ses recherches sur la Fracture coloniale [1], Sandrine Lemaire est remontée aux sources de sa cristallisation. Ce qui suit s’inspire de son travail.

C’est le 5 mars 2003 que le terme « positif » apparaît dans une proposition de loi déposée par plus de cent députés en tête desquels Philippe Douste-Blazy et Jean Léonetti (UMP, Alpes-Maritimes), qui propose l’article unique d’un texte de loi ainsi formulé : « L’œuvre positive de l’ensemble de nos citoyens qui ont vécu en Algérie pendant la période de la présence française est publiquement reconnue. » Il n’est pas encore question de l’enseigner dans les écoles. Renvoyé à la Commission des affaires culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée, ce texte n’aboutira pas.

« Fils ». Un mois auparavant, sur ce sujet, Jean-Pierre Raffarin avait confié une mission au député du Lot-et-Garonne Michel Diefenbacher. En septembre 2003, celui-ci remet un rapport visant à « parachever l’effort de solidarité nationale envers les rapatriés » et à « promouvoir l’oeuvre collective de la France d’outre-mer ». Un rapport dont le vocabulaire daté semble sorti des manuels d’histoire du temps de la Coloniale. « La France avait demandé à ses fils les plus intrépides d’assurer son rayonnement par-delà les mers : avec courage, avec enthousiasme, avec ténacité, ils l’ont fait. Les terres ont été mises en valeur, les maladies ont été combattues, une véritable politique de développement a été promue. » (!) Dans une partie consacrée à l’enseignement, le traitement de la fin des empires coloniaux et des guerres les accompagnant dans les manuels scolaires (cinq éditeurs cités) est critiqué car ils « font trop souvent penser que la violence était d’un seul côté ». Les associations de rapatriés demandent que le ministre de l’Education ait un « droit de regard sur le contenu des manuels mis entre les mains des élèves et des maîtres ».

Devoir. Le 10 mars 2004, à la faveur d’un projet de loi « portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés », c’est au tour de Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, de faire une piqûre de rappel : après avoir vanté les « apports de la France » en Afrique du Nord, elle souligne que « reconnaître l’oeuvre positive de nos compatriotes sur ces territoires est un devoir pour l’Etat français ». Ce projet se perdra lui aussi avant de resurgir le 11 juin 2004 à la faveur d’une autre proposition de loi concernant les rapatriés et dont le rapporteur est Christian Kert (UMP, Bouches-du-Rhône). C’est ce texte qui aboutira. Dans la discussion, Francis Vercamer (UDF) souligne que ce texte de loi est « très attendu par la communauté des pieds-noirs ». La messe est dite par le député Christian Vannestre (UMP) : « Le sous-amendement 59 à l’amendement 21 et le sous-amendement de coordination 58 tendent à mieux faire connaître aux jeunes générations le côté positif de la présence française en Afrique et en Asie, dans la ligne voulue par Jules Ferry », première version de l’article 4. La loi votée en première lecture sans vraie opposition ira au Sénat (le PS votera pour) et reviendra à l’Assemblée en décembre 2004 sans susciter de remous pour être promulguée le 23 février 2005 et publiée au Journal officiel. C’est là que des historiens, interloqués, feront part de leur stupeur.

Jean-Pierre THIBAUDAT

Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes :
« Citez-moi un manuel où l’on parle des pieds-noirs »

« Quand j’entends les historiens pousser des hauts cris face au texte de cette loi, je trouve cela trop drôle. Car les choses sont claires : il n’y a aucune possibilité de la part de l’Etat et du gouvernement d’intervenir sur la rédaction des livres d’histoire. Je sais de quoi je parle : je suis professeur d’histoire. Depuis longtemps il y a une indépendance des auteurs et des éditeurs. En parlant du rôle positif de la présence française outre-mer, la loi ne peut être que purement indicative. Il n’y a aucune injonction, aucune possibilité d’obligation. Le ministre des Anciens Combattants, Hamlaoui Mekachera, a été précis : ce texte de loi a une simple valeur déclarative.

« Ce qui est vrai, c’est qu’on pointe la façon dont les manuels scolaires ont tendance à raconter l’histoire de façon partiale et partielle. Les livres en circulation ont une vision par trop négative sur ce sujet. Les pieds-noirs n’y sont pas considérés. Citez-moi un manuel où l’on parle d’eux ! Il faut plus d’équilibre. Quand je vois que dans un livre d’histoire utilisé dans ma région, on résume le retour des rapatriés à une phrase : « Des centaines de milliers de Français rapatriés rentrent alors en France. » Cela fait vacances, Bison futé. Cent trente-deux ans de vacances ! Je reconnais que la colonisation a eu des aspects insoutenables. Mais j’observe que beaucoup de petites gens vivaient modestement dans ces territoires d’outre-mer et qu’on les exécute comme des tortionnaires. Soyons plus neutres.

« Si les socialistes n’étaient pas contents de ce texte, ils pouvaient le dire lorsqu’il a été voté. Ils n’ont rien dit. Les voir se réveiller aujourd’hui, cela fait fonds de commerce. Et face à l’épisode des banlieues, ils auraient pu avoir la décence de retirer leur proposition d’abrogation. Et qu’on ne me dise pas que cette loi va mettre le feu aux banlieues. Vous pensez qu’ils s’intéressent au texte dans les banlieues ?

« Pour tous ces sujets d’histoire, il faut du temps. La Seconde Guerre mondiale nous a pris soixante ans. Et il y a encore des sujets tabous comme l’épuration. Les grandes gloires de la Résistance étaient peut-être mâtinées d’assassinats gratuits. Toute vérité n’est pas bonne à dire. »

Jean-Pierre THIBAUDAT


« Si l’Assemblée veut faire l’histoire... »

Les historiens refusent en bloc la loi et estiment la question bien traitée dans les manuels.

Aucun précédent, pas même sous Vichy où Pétain s’était contenté d’une lettre-circulaire adressée aux écoles sur les valeurs à promouvoir dans l’enseignement de l’histoire, « un superavis, mais qui n’avait pas force de loi » explique Jean-Pierre Azéma. Spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et professeur à Sciences-Po, il exprime sa « sainte horreur de cette manière de dicter l’histoire ». Les historiens français restent très remontés, contre l’article 4 de la loi du 23 février.

Jules Ferry, lui, a fait parvenir des « recommandations » aux instituteurs, promouvant les « valeurs républicaines acceptables pour le père de famille » (dont la colonisation). Mais pas de loi édictant une vérité de l’histoire, qui empiète sur trois libertés fondamentales : liberté de production des manuels scolaires, liberté de choix des enseignants, liberté d’utilisation de tel ou tel manuel. Les historiens semblent ainsi unanimes à condamner toute dérive vers une histoire officielle.

Négationnisme. Il y a pourtant une exception, où les politiques sont intervenus contre l’avis de la grande majorité des historiens, c’est la loi Gayssot, adoptée en juillet 1990, condamnant les propos négationnistes, ce qui est une manière de légiférer sur l’histoire : « Ce n’était pas juste au niveau de l’éthique historienne même si cette loi a pu être utile », selon Azéma. A l’époque, de grandes consciences historiennes étaient intervenues, Madeleine Rebérioux ou Pierre Vidal-Naquet, rappelle Jean-Pierre Rioux, historien et ancien inspecteur général de l’Education nationale : « Il faut dire clairement aux politiques, comme Madeleine Rebérioux l’avait fait, qu’on va vers d’énormes difficultés si l’Assemblée nationale veut faire l’histoire. » [2]

D’autant que, selon Benoît Falaize, spécialiste de l’enseignement de la question coloniale, les manuels scolaires les plus récents sont « globalement très satisfaisants » : « Il ne s’agit pas de porter un jugement de valeur, mais de faire passer la complexité du fait colonial français. Et ce n’est pas aisé puisque la colonisation s’est faite avec les valeurs positives de la République. Mais il n’y a pas d’occultation des aspects négatifs, c’est une contre-vérité que de l’affirmer. En France, il n’y a pas de tabou sur ce sujet. »

Identité. Le plus important sur cette question semble donc de pouvoir échapper à deux travers, d’un côté l’histoire mythifiée d’une colonisation apportant les bienfaits de la civilisation, de l’autre une vision simpliste et dénigrante portée par la concurrence mémorielle d’une histoire en souffrance. « L’histoire est instrumentalisée par le débat des mémoires. A la faveur de la scolarisation des enfants de l’immigration, la France remet son identité en jeu. Et c’est une déflagration », précise Falaize. Sortir de ce piège n’est pas aisé, ce que résume Laurent Wirth, inspecteur général : « Il s’agit d’enseigner de façon claire une histoire compliquée. »

Antoine de BAECQUE

Christiane Taubira, députée divers gauche de Guyane :
« Cette loi envoie un message désastreux »

« La loi de 2005 envoie un message désastreux à la société. Elle a un caractère catégoriel, s’adresse à une partie de la population (harkis et pieds-noirs). Elle fragmente la mémoire française alors qu’il faut arriver à ce que les mémoires soient partagées dans un récit commun. Cette loi de février 2005 fait le contraire. La question de la remontée des mémoires est pourtant un sujet qui s’inscrit sur une longue tendance, qui bouillonne en profondeur depuis de longues années.

« Pour cette loi de février 2005, j’ai donné des dizaines de conférences sur tout le territoire, il y a une interrogation, des inquiétudes : Qu’est-ce que l’identité nationale ? On met des couvercles sur des marmites. Comment reconnaît-on des populations qui appartiennent à la nation française et sont traitées comme si elles ne l’étaient pas ? (insultes, contrôles et tutoiement).

« On leur dit la colonisation, c’était une promenade de santé. Et le code de l’indigénat ? Et le travail forcé ? Dans les années 60, les massacres n’étaient pas cachés. On est en train de dire, vous venez de l’empire colonial français et ce qui s’est passé c’était un film en Technicolor. L’autre signe adressé aux gens des quartiers, c’est : « Vous n’êtes pas français. » On nie leur appartenance. On leur dit qu’ils viennent d’une histoire où on mettait le feu à leurs fermes et que c’était positif, alors que cette population était reléguée.

« J’ai trouvé le débat d’aujourd’hui à l’Assemblée sincère, pas politicien. J’ai entendu des députés qui portent en eux la conviction que la colonisation était une belle aventure, une grande oeuvre. C’est édifiant. Il s’agit de discours sur la geste coloniale, l’épopée coloniale. Il faut se souvenir que c’est l’époque où les coloniaux disaient des Algériens : “ Boucanez-les comme des renards.

« Les députés de la majorité sont ailleurs, en apesanteur sur une autre planète. Ceux qui sont montés au créneau pensent vraiment qu’ils sont en état de supériorité. Les gens des quartiers subissent du mépris et de la provocation au quotidien, ces phrases sur les bienfaits de la colonisation leur manquent de respect, aggravent la situation. »

Didier Arnaud

[1Coauteur avec Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, éditions La Découverte.