Jacques Cros, un appelé de la guerre d’Algérie

publié le 16 août 2007

Jacques Cros habite Cessenon, près de Béziers. Un jour il nous a envoyé de petits textes. En voici trois. Vous en lirez d’autres sur son blog.

Le drame de la Base Arrière

Je l’ai raconté, j’ai été affecté cinq semaines dans ce qui était une planque : la Base Arrière du 1/66ème Régiment d’Artillerie qui se trouvait à Aïn el Hadjar. Mon premier emploi a été celui de secrétaire dans un service dont le responsable devait être un adjudant-chef du nom de Lambert paraît-il.

Il y avait dans le même bureau un second secrétaire, dont un autre appelé du contingent, un certain Marcel Ferrer, un Pied Noir originaire de Mazagran, retiré à Cabestany après avoir fait carrière dans la gendarmerie, avec lequel je suis entré en contact via Internet, m’a rappelé les nom et prénom. Il s’appelait Claude Douvier. Ils étaient de la même classe.

Claude Douvier était comme moi de taille moyenne, nettement plus carré, il faut dire qu’à l’époque, mais les temps ont bien changé, j’étais très mince. Il était originaire de Reims et était un garçon plutôt discret. En tout cas il ne se manifestait guère.

Il suivait des cours par correspondance et si les renseignements que j’ai pu recueillir par la suite sont exacts, c’était dans le but de devenir préparateur en pharmacie. Ambition modeste donc, à la mesure de sa formation initiale sans doute.

J’ai quitté ce service au bout d’une quinzaine de jours pour un autre bureau où officiait également un adjudant chef qui je crois s’appelait Abache et qui était présumé né en 1911. Oui, en Algérie l’état civil laissait à désirer à cette époque. On trouvait par exemple des gens qui s’appelaient SNP, c’est-à-dire Sans Nom Patronymique.

Je reviens à Claude Douvier. Il était né le 09.05.1938. J’imagine qu’il jugeait que son affectation lui avait permis de ne pas trop souffrir de cette guerre avec laquelle il n’était certainement pas d’accord, pratiquement personne ne l’était parmi les appelés du contingent.

J’ai quitté la Base Arrière en septembre 1960, le temps que revienne l’enquête de la Sécurité Militaire au terme de laquelle on avait jugé que je risquais de vendre le plan des cuisines aux Russes !
Je n’ai pas vécu le drame que je vais raconter à présent, il a eu lieu le 16.12.1960, mais on me l’a rapporté. Claude Douvier n’avait plus que deux mois « à tirer » avant d’avoir la quille.

Un Maghrébin revenait d’Oran où il avait été hospitalisé quelque temps. Il avait reçu de
mauvaises nouvelles de sa mère. Il est donc entré dans le bureau de l’adjudant-chef Lambert pour demander une permission. Celle-ci lui a été refusée au motif qu’il avait déjà été absent.

Le ton est monté, le Maghrébin est sorti en claquant la porte et s’est dirigé vers le dortoir. A l’entrée étaient les armes, un câble passant dans chacun des pontets qui entourent les gâchettes. Il a pris la clé qui fermait l’ensemble, a décadenassé, s’est saisi de sa mitraillette et l’a pointée vers la personne qui venait d’entrer derrière lui. Il a tiré, hélas ce n’était pas l’adjudant-chef qui était sur ses pas mais le secrétaire qu’il avait envoyé. Celui-ci a été tué sur le coup et le Maghrébin s’est donné la mort.

Ah, je ne sais quelle a été la réaction de l’adjudant-chef Lambert.

J’ai vérifié sur le site Mémoire des Hommes et j’ai bien trouvé trace du décès de Claude Douvier à la date que j’ai indiquée avec évidemment, comme toujours en pareilles circonstances, la mention « Mort pour la France ». Je ne vais pas épiloguer sur ladite mention mais on sait ce que j’en pense.

J’ai cherché sur l’annuaire des gens de Reims dont le patronyme est Douvier. J’en ai trouvé un, Raymond Douvier. J’ai appelé. C’est le frère du Claude Douvier dont je viens de relater l’histoire.

Il m’a apporté quelques précisions : Claude était son aîné de 18 mois et lui-même effectuait son temps de service militaire en Allemagne avec la perspective de devoir partir en Algérie au retour de son frère. Il en a finalement, encore heureux, été dispensé.

Il a d’ailleurs fallu pour cela que ses parents multiplient les démarches.

Raymond Douvier m’a confirmé que Claude était pour la paix en Algérie et pour le droit à l’indépendance des Algériens. Il militait pour cela dans une section de la Ligue des Droits de l’Homme de Reims.

Le lieutenant-colonel Singer qui commandait le 1/66ème RA avait écrit à sa mère. Qu’avait-t-il pu dire pour la consoler ?

« Quelle connerie la guerre ! » a écrit Prévert. C’est assez universel mais dans le cas de celle d’Algérie on a atteint des sommets !

Ma permission


Oui, nous avions droit à une permission d’une quinzaine de jours qui coupait notre séjour de vingt six mois en Algérie. Qui a dit que les gouvernements successifs, de Guy Mollet à De Gaulle, n’étaient pas attentionnés avec les soldats du contingent appelés en Afrique du Nord ?

Comme j’avais changé d’unité ma permission n’avait pas été programmée alors que tous ceux de ma classe l’avaient déjà prise. Je ne disais rien bien sûr, souhaitant qu’elle soit retardée au maximum car cela me permettait d’avoir moins de temps à effectuer à son issue.

Finalement je ne suis parti en permission qu’en septembre 1961, au bout de dix-huit mois de service militaire. Au retour de celle-ci il ne me resterait plus que sept ou huit mois à effectuer.

J’avais ce qu’on pouvait appeler une fiancée mais dix-huit mois c’est long ! Enfin pour moi je n’avais pas vraiment le choix. Elle ? C’est plus compliqué, mais à cette époque je ne savais pas !

Curieusement elle m’a proposé que nous nous mariions lors de ma permission. Ma foi comme c’était dans l’air avant et qu’elle aurait droit au versement d’une pension… Quand on n’a pas encore 22 ans !

Partait en permission en même temps que moi Jacques Flotté d’Alençon, comme moi instituteur dans le civil et qui a fini sa carrière d’enseignant comme principal du collège de Dives s/ Mer.

Je me rappelle que nous sommes montés en camions jusqu’à Perrégaux où nous avons pris le train de la ligne Alger / Oran et avons passé une nuit à la Base Arrière. En soirée nous avions eu droit à un film amusant qui nous avait divertis.

Le bateau ? C’était le Kairouan. Un bateau blanc et qui devait rallier non pas Marseille mais Port Vendres. La nuit passée sur un transat a été comme il se doit inconfortable. L’arrivée sur la Côte Vermeille fut un enchantement. Les vignes qui montaient à l’assaut des collines, c’était vraiment très beau !

Sur le môle une jeune femme suivait les opérations d’accostage. C’était elle !

Les retrouvailles ne furent pas l’objet d’effusions excessives. Jacques Flotté avait même été quasiment impressionné par la façon très calme avec laquelle elles s’étaient effectuées !

Nous avions ralliés Béziers en auto-stop. Je n’ai pas le souvenir de l’enchaînement des choses. Je me souviens aussi de l’émerveillement que m’avait valu la vue sur le port de Collioure. Je m’étais promis d’y aller dès que l’occasion se présenterait. Hélas il m’a fallu attendre plus de quarante ans pour le faire, dans le cadre d’un échange scolaire avec l’Allemagne.

J’ai dû arriver à Cessenon dans la journée à moins que ce soit le lendemain ? Je ne sais plus si c’est cette fois que mon père recevait un copain de régiment à lui, un certain Guiraud de Siran avec lequel il avait été à l’initiative d’une pétition contre la mauvaise qualité de la nourriture alors qu’ils étaient à Bizerte. Si c’est cette fois là je revois alors la petite chienne Tou Fou bien dégradée par l’âge !

Ce qui m’a le plus surpris lors de mes premiers jours de permission c’était les coups de feu. Oui c’était la saison de la chasse, peut-être aussi y avait-il un ball-trap, mais en Algérie, les coups de feu…

Donc pour moi c’était la confusion la plus complète qui régnait. Maryse, « L’amie » de mon imminente épouse était fille d’un viticulteur. J’ai été sollicité pour aider à vendanger au domaine qui était du côté de Lespignan me semble-t-il.

Nous nous sommes mariés à Béziers, Maryse et mon frère nous ont servi de témoins. Nous sommes allés manger ensuite à Agde. J’ai toujours eu, j’ai encore, horreur des restaurants ! Enfin mon frère a dû payer, il était d’une générosité maladive.
Quels autres faits marquants de cette permission ? J’étais allé chez le dentiste car une dent s’était cassée sur un pépin de raisin. Naturellement je n’étais pas assuré ou du moins je ne savais pas ce que je devais faire pour me faire rembourser.
A la fin de ma permission, à mon arrivée au Camp Sainte Marthe à Marseille un secrétaire m’a informé qu’il n’y avait pas de bateau avant le surlendemain. J’ai donc bénéficié de deux jours supplémentaires.

Je suis revenu sur Béziers et dans une gare, à Avignon peut-être, j’ai aperçu des collègues qui avaient passé le concours d’entrée de quatrième année à l’Ecole Normale mais qui avaient obligation d’effectuer un certain nombre d’années dans un département déficitaire, l’Yonne en l’occurrence. C’était la rentrée scolaire ils allaient reprendre leur poste pour la troisième année consécutive. Je ne sais pas s’ils changeaient de train ou s’ils étaient simplement descendus du leur.

J’ai pu bénéficier d’une soirée supplémentaire, peut-être deux, en compagnie de mon épouse et… de ma rivale dont j’ignorais toujours le statut ! Oui en fait le mariage qui m’avait été proposé était probablement une solution de ma fiancée pour sortir de la situation dans laquelle elle s’était engagée.

Je me rappelle que nous sommes allés au cinéma voir « Un taxi pour Tobrouk »
Il a bien fallu revenir à Marseille. J’ai observé un arrêt chez mon frère à Montpellier et un de ses collègues m’a ensuite reconduit à la gare avec son scooter en s’excusant de ne pas avoir une mission plus exaltante à remplir. Je l’ai rassuré, je n’avais pas le sentiment de courir un grand risque !
Le retour à Oran s’est effectué sur le Ville d’Alger et je crois que sur le pont je lisais « La condition humaine » de Malraux cependant que les dauphins suivaient en effectuant des sauts, l’avancée du bateau.

Le Kairouan.

Le 19 mars 1962


A cette date j’étais encore « sous les drapeaux » et mon unité se trouvait à Géryville, une sous-préfecture au sud de Saïda, située sur les hauts plateaux à l’est du Chott Ech-Chergui, qui porte aujourd’hui le nom de El Bayadh. Culminant à 1376 m la ville est la capitale de l’alfa.

Dans les dernières semaines qui avaient précédé le 19 mars nous avions été déplacés à plusieurs reprises. Venus de Bou-Ktoub nous étions arrivés une première fois à Géryville, en étions repartis pour l’oasis « Les Arbaouets » et nous étions à nouveau à Géryville. Après le cessez-le-feu nous avons encore quitté la ville pour l’oasis de Ghassoul située plus au sud. C’est d’ailleurs à partir de Ghassoul qu’a commencé vers la fin avril mon long rapatriement en France.

Personne ni chez les gradés ni parmi la population européenne ne donnait l’impression d’une prise de conscience de ce qui se passait avant le 19 mars.

Le cessez-le-feu entrait en vigueur à midi. Dans la cour du cantonnement Kadri Benkadour, que les circonstances avaient amené à être dans l’armée française, m’avait invité à boire une bière pour célébrer la fin de la guerre. L’espoir changeait de camp, le combat changeait d’âme !

Déjà, je l’ai su par la suite, des militaires de carrière d’origine arabe ou kabyle, négociaient leur pardon auprès des Algériens en détournant des munitions qu’ils faisaient passer au FLN.

Dans l’après-midi de ce 19 mars 1962 ma section a été appelée à une opération de maintien de l’ordre dans un quartier périphérique de Géryville. Il y avait là des mechtas, c’est-à-dire des maisons basses avec un toit en terrasse. Leurs occupants avaient mis de petits drapeaux verts, ceux du FLN, sur ces toits.

Un groupe de soldats de mon unité, normalement affectés au garage, constitué de pieds-noirs qui avaient participé aux barricades de janvier 1960 à Alger et qui à ce titre et sous peine de sanctions pénales s’étaient vus contraints de s’engager, a fait irruption dans le quartier. Apparemment ils n’avaient pas reçu d’ordre mais agissaient de leur propre chef. Leur action consistait à se faire ouvrir les portes et à faire enlever les drapeaux. Les gens n’ayant pas le choix ils obtempéraient. Malgré les coups frappés une porte ne s’ouvrit pas. Tout simplement parce que l’habitant était chez ses voisins. Les coups contre la porte ont redoublé au point de risquer de l’enfoncer. Le propriétaire des lieux est sorti et a été molesté par le groupe.

Je n’ai pas pu m’empêcher de crier mon indignation d’un : « Chapeau l’armée française ! » qui a pu été entendu par tous et notamment par le lieutenant qui commandait notre section, un « deux barrettes », un certain Baguet. Ne sachant comment réagir il appela le capitaine par radio. Celui-ci ne tarda pas à venir sur les lieux et me demanda ce que j’avais dit. J’amputais un peu mon propos en reconnaissant que j’avais crié « Chapeau ! » et je complétais en déclarant que je trouvais indigne que l’armée ne respecte pas les engagements de notre gouvernement qui venait de signer les Accords d’Evian, lesquels se traduisaient par le cessez-le-feu.

A vrai dire le capitaine était embarrassé. Il savait que j’étais communiste mais me rendait justice, je ne lui avais jamais posé de problème particulier. Il ajouta qu’il m’avait même proposé pour être Premier canonnier ! Il faut vous préciser que j’étais pratiquement le plus ancien dans le grade le moins élevé ! En fait sa proposition n’était pas vraiment franche, puisque, je l’ai appris par la suite, j’avais bien été inscrit sur une liste mais à la fin, de façon à ne pas être promu. J’ai donc fini mon service militaire comme Deuxième canonnier ce qui au demeurant n’avait aucune espèce d’importance !

Mais ce qui s’était passé dans les faubourgs de Géryville était sans commune mesure avec ce qui s’est déroulé au centre. Des fusillades ont éclaté pendant une partie de l’après-midi. Le bruit a couru que le commando Georges, normalement basé à Saïda, avait ouvert le feu sur la population qui avait été appelée par le FLN à manifester. Il y avait une trentaine de morts a-t-il été dit. Je n’ai jamais pu établir la réalité ce qui a eu lieu. Je pense que le couvre-feu a été décrété par l’autorité militaire.

Il y a eu dans le secteur où opérait ma section un autre fait que je vais relater. Un officier, un lieutenant me semble-t-il, qui n’appartenait pas à notre unité, m’a apostrophé. Il tenait une MAT (mitraillette) à la main et était complètement paniqué, m’expliquant que pendant que nous regardions en face nous risquions d’être attaqués par l’arrière. Décidément encore un qui n’avait absolument rien compris. Je n’ai pas pu dialoguer vraiment avec lui tellement nous étions à des années lumière l’un de l’autre mais mon visage a dû être suffisamment expressif pour qu’il mesure le fossé qui nous séparait.

Le lendemain ma section était encore de service de maintien de l’ordre mais cette fois j’en ai été dispensé par le capitaine qui m’a affecté à la fonction de garde chambre. Chaque jour l’un d’entre nous restait en effet au cantonnement pour ce faire. Toutefois l’état d’esprit n’était plus à la soumission parmi le contingent et Jean-Pierre Valade, originaire de la Corrèze, avait déclaré : « S’il y a encore des choses qui ne vont pas il y en aura d’autres pour le dire ! »