Georges Frêche visé par une information judiciaire pour « injures à caractère racial »

publié le 11 mars 2006 (modifié le 10 juin 2019)

« Sous-homme » : un mot que l’on ne peut accepter.

Le procureur général de Montpellier, Paul-Louis Aumeras, a demandé, jeudi 2 mars en fin de journée, l’ouverture d’une information judiciaire pour « injures à caractère racial » à l’encontre du président PS de la région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche. « Nous avons reçu une plainte d’un harki et le parquet a pris l’initiative d’engager des poursuites », a déclaré le procureur de la République, Jean Philippe. Il a précisé que cette information judiciaire, qui devait être ouverte jeudi soir, visait « l’expression ’sous-hommes’ utilisée par M. Frêche », lors d’une cérémonie le 11 février à Montpellier, à l’encontre de harkis qui avaient participé le matin même à une manifestation de l’UMP.

Confronté à la colère de la communauté harkie et à une polémique au sein de la classe politique, le président de la région avait présenté ses excuses deux jours plus tard, expliquant avoir « blessé par maladresse ». Le PS l’a depuis suspendu de ses instances nationales, et saisi la commission nationale des conflits, seule habilitée à prendre des sanctions [1].

Le ministre de la justice, Pascal Clément, avait annoncé au Sénat, le 23 février, avoir saisi le procureur général de Montpellier « pour qu’il examine les qualifications pénales pouvant être retenues et vérifie la teneur des propos litigieux ». Il estimait que « les premiers éléments qui [lui avaient] été communiqués confirment l’infraction ».

« Sous-homme », je ne peux accepter ce mot

par Ben Boukhtache, animateur socioculturel et ouvrier agricole (Pézenas)

Libération, samedi 11 mars 2006



« Sous-homme », ce mot vient de me déchirer. Moi, fils de harki et au nom de tous les miens, je ne serai qu’un « sous-homme », comme mon père, ma mère, mes oncles, mes frères. Il a osé prononcer ce mot par lequel les nazis s’étaient érigés en « race supérieure » donnant droit de vie et de mort. « L’imperator » montpellierain, sous le coup de la colère, vient de révéler ce qu’il pense de nous et de nos pères qui ont donné leur sang pour la France.

Je me revois enfant quittant ma terre natale, comprenant mal ce qui se passait. Sur ce bateau qui m’éloignait des côtes, je repense au silence de mes parents quand je posais une question, aux larmes de ma mère et au regard figé de mon père. Pour la France, ils avaient tout donné, comme nos grand-parents durant la Grande Guerre, comme nos parents pendant la guerre de 40, comme durant cette guerre d’indépendance où ils avaient fait le choix de croire en ce que disait la France : terre des droits de l’homme. Et puis rien. Les camps, la solitude, l’éloignement, la non-reconnaissance des actes accomplis.

Dans ce sud de la France, sur les mêmes rivages de notre mer Méditerranée, j’ai toujours cru qu’un jour viendrait où tous les peuples de la Méditerranée se rassembleraient pour ériger un cours de civilisation du savoir vivre ensemble. Dans la continuité de ce que mes parents m’avaient enseigné, face à la dureté de la vie, à l’injustice, je suis devenu un « homme de gauche », un « socialiste », un fils de Jaurès, sachant me battre pour que ce monde devienne plus fraternel, plus humain, plus respectueux de l’autre, des autres et de notre environnement. J’ai rencontré Georges Frêche à plusieurs reprises. Je le croyais socialiste, un homme « humaniste », riche de « culture », capable de mettre son intelligence et son charisme au service des hommes et des valeurs qui me semblaient communes.

Mais, par ces mots prononcés, en s’adressant de cette manière, même s’il ne prétend qu’à un seul homme et non à la communauté des « harkis », c’est déjà trop ! Agresser un seul homme, le traiter de « sous-homme », c’est tous les hommes qu’il agresse. En faisant cela, une nouvelle fois, à l’image des nazis, il nous a différenciés, a pointé le doigt sur nous, sur notre condition humaine issue de l’histoire.

Alors que je suis frère des communautés, juives, musulmanes, chrétiennes, hindouistes, etc.

Il n’y a pas d’homme supérieur ni inférieur, il n’y a que des hommes et je suis fier d’en être un. Que j’appartienne totalement à la communauté française, j’en suis fier.

Que j’appartienne à la communauté de ceux qui travaillent durement pour vivre et parfois même pour survivre, j’en suis fier. Mais que l’un des miens, l’un de ceux qui se disent socialistes, traite un autre homme de « sous-homme », alors je ne peux l’accepter. Par ces mots, et en voulant même les justifier, sous prétexte d’avoir sorti les harkis des « rats et de la boue », Georges Frêche n’est plus digne de me représenter ni de nous représenter.

Les harkis ont perdu la guerre d’Algérie, ils ont aussi perdu la bataille de la mémoire, mais leurs enfants ne perdront pas la bataille de la dignité.

Ben Boukhtache