Gaston Kelman et Benjamin Stora se penchent sur le cas Sarkozy

publié le 10 août 2007 (modifié le 11 août 2007)

L’écrivain Gaston Kelman, originaire du Cameroun, veut, depuis son premier ouvrage Je suis noir mais je n’aime pas le manioc (Max Milo 2004), « rompre avec l’avilissante rente de la repentance que les aînés ne cessent de réclamer au Blanc ». Benjamin Stora est professeur d’histoire contemporaine à l’INALCO (langues orientales, Paris) ; son dernier ouvrage, écrit avec Emile Temime, est Immigrances, Histoire de l’immigration en France au XXe siècle (Hachette 2007). Ils analysent pour Marianne-en-ligne le discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet, dans le cadre de sa première tournée africaine [1].

  • Marianne-en-ligne : Comment réagissez-vous à des citations comme celle-ci : « La réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. »

Gaston Kelman : Il y a un malaise profond dans le comportement des nations africaines. Ce malaise trouve-t-il son origine dans le trauma causé par l’esclavage et la colonisation ? Devrait-on rechercher dans une certaine africanité précolombienne, les causes de ces drames ?

L’Afrique a-t-elle toujours connu un destin identique du Nord au Sud ? Les Africains du Sahel peuvent-ils avoir le même rapport au temps et à l’espace que ceux de la forêt équatoriale ? Alors, petit à petit se construisent des mythes africains : une fraternité et un destin coloriels, un âge d’or avant l’arrivée des Blancs, l’esclavage subi à l’identique par tous, puis la colonisation, la néo-colonisation, les termes de l’échange, la mondialisation, et enfin la chinafrique qui se profile à l’horizon… et dont on se plaindra dans cinquante ans.

Mais cette quête mythologique se nourrit aussi du modèle colonial français et de ses avatars post-coloniaux que sont la repentance et la bien-pensance. « Nos pauvres amis africains ont tant souffert ». Les Africains anglophones disent qu’ils n’ont rien à prouver par rapport au passé et que tout se joue à partir d’aujourd’hui.

Benjamin Stora : Bien sûr, dans l’histoire d’une nation ou d’un continent, il faut toujours sortir des ruminations vaines du passé, de ce poids d’une histoire trop lourde qui empêche de regarder vers l’avenir. Mais précisément, pour s’extraire du ressassement, de la répétition stérile, encore faut il connaître, écrire cette histoire. Donc ne pas arracher les pages des récits antérieurs, au contraire les écrire, condition évidente pour dépasser les traumatismes.

Nicolas Sarkozy n’invite pas à regarder en face une histoire, dans ses ombres et ses lumières, mais place des « mythes », qui ne sont pas définis, responsables des crises et des désastres. Invoquer des « mythes » remontant à la nuit des temps, c’est faire abstraction des processus historiques concrets, comme la place de l’Afrique dans le processus de mondialisation économique surgissant à partir des XVIe et XVIIe siècle, la nature des échanges commerciaux avec l’Europe, l’irruption coloniale. Cette dernière séquence est conçue comme une parenthèse accessoire face à la puissance de mythes…. Bref, nous sommes là dans une conception de l’histoire immuable, où tout est déjà écrit et se poursuit depuis des siècles.

  • Marianne-en-ligne : «  L’homme moderne a beaucoup à apprendre de l’homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires », nous sommes en pleine littérature naturaliste qui prône le classement des espèces, qu’en pensez-vous ?

Gaston Kelman : Nicolas Sarkozy a commencé son discours en disant qu’il ne venait pas donner des leçons. Alors, cette partie du discours qui ressemble à un cours d’ethnologie est mal venue. Elle procède d’une globalisation que nous devons combattre. Je doute que l’Africain soit le même du Cap au Caire. Le métissage senghorien que reprend à son compte et à juste titre le Président de la République, n’a-t-il eu aucun effet sur les Africains ? Seront-ils à jamais « en symbiose avec la nature ».

Les apports des Grecs et des Romains ont changé le Gaulois et le Bantou. Les jeunes sont-ils des « hommes modernes », des métis culturels, pétris de cartésianisme, éduqués dans des villes modernes, ou alors, seraient-ils porteurs d’une âme africaine en symbiose millénaire avec la nature ?

Quand Amin Maalouf (ndlr : journaliste et écrivain franco-libanais) dit que tous les hommes de toutes les capitales aujourd’hui, sont plus proches les uns des autres qu’ils ne le sont de leurs ancêtres respectifs, est-ce que cette affirmation concerne aussi l’Africain ? Et cette obligation qui consiste à dire que nous avons à apprendre de l’Africain, comme si c’était un scoop. Puisque nous avons à apprendre des hommes de tous les continents, cette insistance sur l’apport de l’Afrique n’est pas nécessaire.

Benjamin Stora : Oui, on trouve des propos de ce genre dans certains récits d’explorateurs et de missionnaires au XIXe siècle qui, remontant l’Afrique à partir du Sénégal, décrivait des sociétés sans histoire, froides et répétitives. Où seule comptait la puissance de la nature sauvage, au détriment de la réalisation des hommes.

Or, en Afrique il y avait des Rois et des esclaves, des grands Empires et des ethnies en guerre, des universités prestigieuses et des espaces d’inculture. … Encore une fois, l’histoire réelle est absente de ce genre de récit politique, en fait très abstrait, et reprenant des stéréotypes anciens, dévalorisants. Mais nous ne sommes plus au XIXe siècle ! Et la connaissance historique des sociétés africaines a, heureusement, profondément progressé grâce à de grands historiens français comme Catherine Coquery-Vidrovitch ou d’origine africaine comme Elikia M’Bokolo.

Comment tenir encore des discours aussi « anciens » ? Sur le poids des traditions et des représentations, le travail est considérable traitant du rôle des confréries religieuses, de la traite négrière, du maraboutisme ou du patriarcat. Mais cette histoire des mentalités n’est qu’un aspect parmi d’autres, comme le social ou le politique, pour comprendre le fonctionnement des sociétés africaines.

  • Marianne-en-ligne : Est-ce que Sarkozy, selon vous, entame une véritable rupture avec la tendance très « judéo-chrétienne » qui consiste à s’auto-flageller pour sa bonne conscience face à des périodes comme la colonisation ? Avec Sarkozy, finie l’hypocrisie ?

Gaston Kelman : Avec Sarkozy, il y a la volonté que finisse l’hypocrisie. Mais un certain atavisme traîne dans son sillage. C’est cette ambiguïté que je soulignais dès la première question. D’une part, une réelle volonté de rupture, d’autre part, un héritage dont il convient de se débarrasser. C’est la discrimination positive – une réelle avancée conceptuelle - qui enfante du préfet musulman.

Benjamin Stora : Depuis plusieurs années s’est installée en France, dans de larges secteurs de la société, la tendance à voir la période coloniale comme exclusivement positive. Le succès public des livres contre « la repentance » témoigne de cette évolution. C’est à mon sens un discours de nostalgie de l’empire perdu, mais aussi le produit des échecs des Etats nés de la décolonisation. Nous ne sommes donc pas dans un moment « d’auto-flagellation ».

Le refus de regrets ou d’excuses pour des exactions commis au temps colonial n’est pas à l’ordre du jour. Le discours dominant est celui de la bonne conscience. Mais la France ne peut s’abstraire du contexte international, en particulier de l’ancien monde colonisé, où la colonisation n’est pas vécue comme positive. Aussi le discours d’un président de la République française qualifiant la colonisation de « crime », dans le même discours de Dakar, est une surprise et une première. Je ne sais pas comment Nicolas Sarkozy va pouvoir concilier les motivations de son électorat et de tels propos.

  • Marianne-en-ligne : Avec le caractère emphatique, anaphorique du texte prononcé, ne serait-on pas dans un discours théorique, académique, et donc forcément très éloigné des réalités ?

Gaston Kelman : Nicolas Sarkozy voulait un discours fondateur pour une nouvelle relation avec les pays d’Afrique et une relation tournée vers le futur avec la jeunesse. En voulant ménager les vieux, le discours a été une demi-réussite auprès des jeunes. J’espère que le rattrapage se fera avec les actes.

Benjamin Stora : Oui, ce texte est très théorique. A ma connaissance, la tendance actuelle dans les « pays du Sud » est celle du désir d’une nouvelle décolonisation, le passage aux indépendances des années 1960 étant considéré comme un échec. Et non pas de revenir en arrière, de valoriser l’ancien temps colonial ou de disserter sur « l’âme africaine ». C’est le discours de la nouvelle décolonisation que les jeunes générations attendent, d’Abidjan à Dakar.

Etablir un partenariat égalitaire avec l’ancienne puissance coloniale, et ne pas voir la présence française seulement par le biais de bases militaires ou de grandes entreprises commerciales, pétrolières. Aller plus loin dans le soutien aux mouvements de la société civile, qui vont de la presse aux organisations de jeunes et de femmes, soutenir les efforts d’associations contre la corruption et pour la démocratie politique, aider à combattre le fléau du Sida par l’accès à la gratuité de médicaments.

Ecrire ensemble la page de l’histoire coloniale, écouter la parole de l’autre, que les historiens à Nord et du Sud trouvent les moyens de travailler ensemble. Ne pas hésiter à sanctionner les atteintes aux droits de l’homme et que ne triomphe pas en permanence « la politique du contrat » dictée par les marchés économiques. En indiquant comment sortir ensemble du sous développement, et des rapports de dépendance politique, il sera alors légitime de signaler la responsabilité, bien réelle, qui incombe aux Africains eux-mêmes.

  • Marianne-en-ligne : Gaston Kelman, Benjamin Stora, vous êtes respectivement écrivain et historien, vous avez tous deux des origines africaines (le premier, camerounaise, le second, algérienne) comment percevez-vous le discours de N. Sarkozy face aux étudiants sénégalais ?

Gaston Kelman : Dans ce discours, il y a l’homme et sa volonté de faire avancer les relations entre la France et les pays d’Afrique. Puis il y a l’héritier d’un passif lourd, fait de culpabilité, de repentance, de paternalisme envers les Africains. Du côté de certains Africains, il y a la victimisation et la successibilité. Ce cocktail rend difficile tout dialogue franc entre les deux parties.

Ce qui est extrêmement positif de la part du Président, c’est qu’il a décidé de s’adresser à la jeunesse. Ce choix est plein de sens, puisqu’il s’agit de se tourner vers l’avenir. Le Président dit « Je ne suis pas venu pour pleurer avec vous sur les malheurs de l’Afrique » et il est sur le bon ton. C’est ce que la jeunesse veut entendre. Elle veut rompre avec l’avilissante rente de la repentance que les aînés ne cessent de réclamer au Blanc.

Nicolas Sarkozy dit aussi à juste titre qu’il n’est pas venu effacer le passé. Ensuite pendant de longues minutes, il s’enfonce dans ce passé, reprenant à l’envi les thèmes et les méfaits de l’esclavage, de la colonisation. Il pense qu’il doit tenir ce discours sur le passé.

Et c’est là l’erreur absolue. La jeunesse ne souhaite plus qu’on lui rappelle que de toute éternité, qu’ils ont été faibles et dominés. On en finit par se demander si l’on n’a pas été colonisé parce que colonisable. Le jeune Africain, noir ou maghrébin, est taraudé par cette angoisse. Je me souviens de ce jeune qui me demandait si l’histoire du Noir se réduisait à 400 ans d’oppression.

Généralement, les jeunes ressentent ce passé comme une maladie honteuse dont ils ne veulent plus qu’on leur parle. Ils savent intuitivement que les choses n’ont pas été aussi simples et le comportement de leurs leaders et des élites intellectuelles les attriste et ils se disent que, hier colonisés parce que colonisables, ils n’en sont pas à l’abri, puisque l’on ne parle de l’Afrique, comme d’un continent moribond ou immature.

Puis à la fin de son discours, Nicolas Sarkozy aborde enfin les choses qu’attendent les jeunes. « Ce que veut faire la France avec l’Afrique, c’est regarder en face les réalités. C’est faire la politique des réalités et non plus la politique des mythes ». Il aurait dû passer des heures sur ce thème ; il aurait pu le faire et les jeunes auraient exulté.

Benjamin Stora : Ce discours m’a surpris car se situant dans une sorte d’abstraction, d’intemporalité de l’histoire. Un nouveau discours de Brazzaville — En janvier 1944, le général De Gaulle a prononcé à Brazzaville un discours annonçant de profondes réformes. Ce discours a été considéré comme une sorte de prélude à la décolonisation de l’Afrique…. — reste à inventer, à écrire….

[1Texte publié le 4 août 2007 sur marianne-en-ligne.fr.