un discours qui n’a pas évolué depuis Armand de Bréau de Quatrefages

Alain Ruscio et Thierry Leclère : Eric Zemmour, plumitif quatrefagien

publié le 23 novembre 2008 (modifié le 22 décembre 2019)

Deux coups de gueule, d’Alain Ruscio et de Thierry Leclère, à propos d’un discours qui n’a pas évolué depuis Armand de Bréau de Quatrefages (1843).

Lettre à Eric Zemmour
– et autres amis de la “race blanche” –

par Thierry Leclère [1]

Le 22 novembre 2008

Cher Eric, cher Zemmour, cher compatriote,

Sur le plateau d’Arte, jeudi 13 novembre, dans l’émission présentée par Isabelle Giordano sur le thème « Demain, tous métis ? », vous regrettiez que les parents de Rokhaya Diallo, la présidente de l’association Les Indivisibles, n’aient pas, à sa naissance, francisé son prénom [2]. Rokhaya, vous avez raison, ça fait moins gaulois qu’Isabelle ou Martine. Pour bien assimiler les têtes brunes aux yeux noirs, la machine à laver républicaine devrait – si j’ai bien compris – blanchir les prénoms d’origine. Soit. Mais ne vous arrêtez pas en si bon chemin. Et permettez-moi de vous appeler Eric Olive, puisque votre patronyme (zemmour, « l’olive », en kabyle) renvoie aux origines juives berbères algériennes de vos ascendants, assez lointains cousins – vous en conviendrez – de Vercingétorix. Mais laissons de côté les olives, même quand elles sont noires. Votre cas est fascinant, car il dépasse largement votre simple personne.

Dans la France sarkozyste, vous êtes devenu une sorte de baromètre de l’air du temps. De la « colonisation positive », à l’anti-esprit de Mai 68, en passant par la diabolisation du féminisme et de ses dérivés, les saillies de votre esprit vif sont autant de balises qui marquent la victoire idéologique, dans l’espace politique et médiatique, de la nouvelle pensée de droite. Celle de la droite dure.

Car la victoire de Nicolas Sarkozy – cause ou conséquence, on pourrait en disserter la nuit entière –, c’est aussi cela : la défaite intellectuelle de la gauche, qui, depuis la Libération et la victoire sur le nazisme, croyait son magister moral éternel.

Que vous revendiez sur les plateaux télé ces vieux fonds de casserole d’extrême-droite sous le vocable « politiquement incorrect » ne change rien à l’affaire. C’est toute une vieille pensée, qui prend racine au XIXe, que vous appelez en renfort. Car, quand vous affirmez, dans l’émission d’Arte, face à une Isabelle Giordano déstabilisée, que « les races existent, bien sûr » et aussi la « hiérarchie des cultures », vous savez parfaitement titiller, dans la mémoire subliminale nationale, le tapis brun d’une pensée raciste mise sous le boisseau depuis cinquante ans.
Bien plus qu’une condamnation morale, à la SOS Racisme, de vos propos – vous en souriez, elle fait partie de votre plan média –, c’est cette généalogie qui nous intéresse. Lisez ou relisez L’Essai sur l’inégalité des races humaines, du Comte Arthur de Gobineau (1853). Vous vous inscrivez dans cette matrice du racisme contemporain. Tout y est. Et, surtout, la primauté de la race blanche. La supériorité de la civilisation occidentale. On sait ce qu’il en est advenu.

Que tous les anthropologues démontrent, depuis un demi-siècle, que les races humaines n’existent pas, est un détail pour vous. C’est le débat, ici et maintenant, que vous voulez ethniciser. Racialiser. Plus de problèmes sociaux, plus de ségrégation urbaine, de discriminations, d’inégalités. Ce qui compte, ce sont les problèmes de Noirs et d’Arabes qui refusent de passer sous les Fourches caudines de votre République. Votre Marianne qui semble, entre nous, aussi gracile et joviale qu’une guillotine.

C’est aussi l’esprit de votre roman, Petit Frère, dans lequel vos personnages pensent que « les juifs de France doivent se préparer à partir, car la capacité des Français à tout accepter des jeunes beurs est infinie et qu’elle mènera le pays au désastre » [3]. Juifs contre Noirs et Arabes. Vous attisez la haine. En déclarant sur Arte, toujours dans la même émission, que « les juifs de Seine-Saint-Denis ont dû se replier dans le XIXe arrondissement de Paris », vous entretenez cette « guerre civile », en feignant de la dénoncer.

De vos chroniques du Figaro aux plateaux télé de Ruquier, le communautarisme, cher Eric, c’est vous qui le nourrissez. On pourrait d’ailleurs donner un nom à cette nouvelle maladie française : le communautarisme blanc de M. Olive.

Amitiés et francité

Thierry Leclère

La victoire de Barack Obama : le chemin parcouru

par Alain Ruscio

Le 15 novembre 2008

En 1843, un savant français, jeune mais déjà de grande renommée, Dr ès sciences, Dr en médecine, professeur de zoologie, visite la Floride. Il a nom Armand de Bréau de Quatrefages. S’il est aujourd’hui oublié, ce n’est pas faute d’avoir publié, tant des articles très spécialisés dans des revues prestigieuses (Bulletin de la Société d’Anthropologie de Paris) que des ouvrages épais. A la fin de sa vie, il sera couvert d’honneurs : membre de l’Académie des Sciences, de l’Académie de Médecine, de la Royal Society of London, titulaire de la chaire d’anthropologie au Muséum d’Histoire naturelle…

Donc, Quatrefages est en Floride. Et il observe. Que faire d’autre, quand on est scientifique ?

Notre attention, au hasard de la lecture d’un article de la Revue des Deux Mondes, elle aussi bien pensante, a été attirée par un mot : nègre. Rien, à vrai dire, d’anormal : en 1843, il est d’usage courant, même chez les philanthropes.

Mais la suite est bien intéressante… [4]

« Sans doute la race nègre ou éthiopique est-inférieure aux races blanche et rouge : à peine s’élève-t-elle au-dessus des malheureux Alfourous de la Polynésie, ces derniers représentants de notre espèce. C’est là un fait incontestable ; soutenir le contraire, et s’appuyer pour combattre l’esclavage sur une égalité qui n’existe pas, c’est faire beau jeu par cette exagération même aux partisans de l’opinion que l’on attaque. Mais l’immoralité grossière, le dévergondage révoltant qu’on observe dans les colonies chez les individus de cette race, sont peut-être plus imputables à la conduite de leurs maîtres qu’à leur nature propre.

« Le nègre est une monstruosité intellectuelle, en prenant ici le mot dans son acception scientifique. Pour le produire, la nature a employé les mêmes moyens que lorsqu’elle enfante ces monstruosités physiques dont nos cabinets offrent de nombreux exemples.

[…]

« Le nègre est un blanc dont le corps acquiert la forme définie de l’espèce, mais dont l’intelligence tout entière s’est arrêtée en chemin. […]

« Peut-on espérer de voir jamais le nègre sortir de cet état d’infériorité ? Un temps viendra-t-il où l’enfant devenu homme pourra marcher tête levée et traiter d’égal à égal avec le blanc ? Cette régénération nous semble fort douteuse partout ; elle est impossible aux Etats-Unis, dans les colonies. Les caractères de race sont quelque chose de stable et qui se perpétue, qui tend plutôt à déchoir qu’à se perfectionner. »

Je n’ai pas pour ma part sombré dans l’Obamania. Question de nature ? Non, de culture. Je me méfie des politiciens américains qui mettent trop en avant leur sourire. Un Kennedy noir, a dit le triste BHL, relayé par une partie de la presse. Oui mais, ne pas oublier SVP, que c’est Kennedy qui est, avant le républicain Nixon, responsable de l’escalade au Vietnam. Et, tiens, je lâche le mot, je crois que l’impérialisme américain n’a pas de couleurs, et qu’il n’est pas mort le 4 novembre.

Mais tout de même, rapprocher aujourd’hui le discours quatrefagien – que l’historien du colonialisme a tous les jours sous les yeux – et l’actualité procure un infini plaisir. Rien que pour enfoncer encore un peu plus tous les racismes et tous les racistes. La victoire d’un métis (pas d’un noir) dans ce pays-là marque, même si c’est pour l’instant seulement symbolique, une sacrée date ! [5]

Un conseil à Sarkozy : quand Obama viendra en visite officielle en France, que le protocole lui fasse éviter la rue Quatrefages, à Paris.

Eh oui, il y a encore une (des ?) rue(s) Quatrefages…

Alain Ruscio

Illustration : jeu d’adresse des habitants des Iles Sandwich. Gravure tirée de Souvenirs d’un aveugle. Voyage autour du monde de Jacques Arago (H. Lebrun éditeur, Paris, 1824). Couleurs de Remi Carel.

Page de couverture de Races imagées et imaginaires, éditions La Découverte/Maspero, 1983.

[1Publié sur telerama.fr : http://www.telerama.fr/idees/lettre....

[2Un extrait vidéo de l’émission « Demain, tous métis ? » du 13 novembre 2008 sur Arte, suivi de sa transcription, est accessible sur cette page du site Acrimed :
http://www.acrimed.org/article3003.html.

[3Réaction d’Eric Zemmour à l’article que Philippe Cohen avait consacré à son roman, Petit frère, publiée le 12 janvier 2008 sur www.marianne2.fr.

[4Armand de Quatrefages, Revue des Deux Mondes, mars 1843.

[5La suite, ce sera l’affaire d’Obama… et la nôtre. (A.R.)