dans un entretien publié dans « l’Humanité » le 6 juillet 2005

Benjamin Stora : « C’est un mouvement profondément réactionnaire »

publié le 7 juillet 2005 (modifié le 9 octobre 2019)

Érection de stèles en faveur des anciens de l’OAS, loi du 23 février 2005 dont un article demande d’enseigner « le rôle positif » de la colonisation, une tendance rétrograde se manifeste dans la société française, encouragée par la majorité politique au pouvoir. Benjamin Stora, historien, spécialiste de la guerre d’Algérie, réagit dans un entretien réalisé par Émilie Rive, publié dans l’Humanité, le 6 juillet 2005.

Entretien avec Benjamin Stora

réalisé par Émilie Rive, publié dans l’Humanité, le 6 juillet 2005.

  • Recrudescence de stèles pour les « martyrs » de l’OAS, loi imposant les aspects « positifs » de la colonisation : la loi d’amnistie a-t-elle servi de loi d’amnésie ?

    Benjamin Stora. On sort de l’oubli de la guerre d’Algérie, mais sortir de cette histoire ne signifie pas obligatoirement l’affronter de la meilleure manière, c’est-à-dire de faire en sorte que ne recommencent pas le temps colonial et la ségrégation intracommunautaire. La mauvaise manière est celle de la revanche. Ces retours de mémoire viennent de ceux qui préconisaient un modèle de société extrêmement séparée, hiérarchisée, ségrégationniste. Ils refusent le temps accompli et, en particulier, l’indépendance de l’Algérie, et le principe de l’État souverain. En cela, c’est un mouvement profondément réactionnaire, au sens étymologique du terme, anachronique, qui ne tient pas compte du mouvement de l’histoire. Une mémoire dangereuse qui vit un spasme historique dans la mesure où il n’y a pas de réelle transmission mémorielle qui s’accomplisse parmi les jeunes générations. Une mémoire qui se raidit parce qu’elle sent qu’elle se perd, qu’elle n’est pas partagée par l’ensemble de la population.

  • N’y a-t-il pas cependant risque de convergences avec d’autres échecs, d’autres frustrations ?

Benjamin Stora. Dans le retour de la mémoire coloniale, il y a aussi le racisme anti-arabe. Il peut y avoir effectivement convergence avec l’actualité, sur résonance de refus des populations du Sud (Sud au sens large). Dans ce contexte, la loi qui oblige à reconnaître la présence positive de la colonisation française dans les manuels scolaires est dangereuse pour plusieurs raisons. Elle incite à écrire une histoire officielle, même si l’on sait que les enseignants ne l’appliqueront pas, et elle crée un précédent dangereux vis-à-vis d’autres périodes de l’histoire. Sans parler de la mise en cause du travail des historiens, qui sont des scientifiques, elle signifie aussi que ceux qui se sont révoltés contre l’histoire coloniale, ceux qui s’étaient mobilisés pour l’indépendance avaient tort. Les colonisés et une partie très importante de la population française sont ainsi condamnés. Ce n’est pas acceptable.

Parallèlement à cette loi, la reconnaissance des massacres de Sétif comme une tragédie inexcusable peut sembler paradoxale. Mais on a affaire à un double langage : un pour la diplomatie extérieure et un autre, à usage interne, pour la clientèle électorale de la droite.

  • L’OAS ?

Benjamin Stora. La base de l’OAS était constituée d’une masse de petits Blancs d’Algérie qui avaient très peur de perdre leurs biens, leurs appartements, qui avaient peur de l’exil. Mais il n’y avait pas que des activistes. Les idéologues étaient aussi très redoutables. Très proches du régime de Vichy, ils avaient une conception de la société basée sur la domination d’une communauté sur une autre, avec le modèle de l’Afrique du Sud en ligne de mire : lutte contre le communisme, pour l’Occident chrétien contre le fanatisme musulman. Ils avaient aussi une vision corporatiste de la société. D’où la volonté de partition d’avec la France. En jouant sur la peur, toutes les peurs, ils avaient un programme qui trouve ses résonances dans le présent. Les leaders se sont intégrés, dans un premier temps, au Front national. La base a retrouvé ses propres repères et s’est partagée dans l’échiquier politique. Mais, ce qui a été insuffisamment analysé, c’est que des partisans de l’Algérie française, profondément antigaullistes, sont entrés dans l’UMP, à sa création. Il y a eu convergence des droites. On n’a pas saisi la singularité de ces nouveaux acteurs, qui sont de vieux acteurs portant le projet politique de l’OAS. Les gaullistes historiques et la gauche n’ont pas été vigilants envers cette émergence dans le champ de la droite traditionnelle. On a toujours dit que la survivance de la mémoire coloniale s’ancrait à l’extrême droite. Ce qui est vrai, mais, aujourd’hui, elle a débordé ce cadre. C’est le populisme politique qui monte en puissance, avec tous les ingrédients d’une mémoire de la revanche, de la peur de l’autre. Le véritable problème est là. Ce sont des maires UMP qui ont ces stèles dans leur ville et ce sont eux qui ont voté la loi. Avec tout un jeu de masque sur le républicanisme, sur une stratégie de négation de la diversité française, ils défendent une République assimilationniste. Pour eux, celui qui n’est pas dans le moule républicain traditionnel ne peut pas être français. C’est sur cette ligne de démarcation que se situe aujourd’hui le clivage idéologique. Avec une fausse « gauche » qui se pare de ce masque du républicanisme et devient de plus en plus forte au sein de la gauche traditionnelle. Ce qui veut dire que la bataille sur la conception de la république va aussi avoir lieu au sein de la gauche.