Albert Camus à Perpignan

publié le 30 octobre 2007 (modifié le 1er novembre 2007)

Un bel hommage a été rendu à Albert Camus, lors du colloque franco-algérien organisé à Perpignan du 11 au 13 octobre 2007, alors que l’écrivain est l’objet d’une tentative de “récupération” de la part des nostalgériques (= les nostalgiques de l’Algérie française) à l’occasion de l’inauguration prochaine d’un « Mur des disparus ».


[Cette page a été mise en ligne dans une première version le 16 oct. 07, mais elle a été modifiée et complétée le 30 oct. 07]

Un hommage aurait touché Albert Camus : celui que lui ont rendu Algériens et Français, en l’associant à Kateb Yacine, lors du colloque consacré à ces deux écrivains anticolonialistes, organisé à Perpignan par le Centre méditerranéen de littérature [1].


La pérennité de l’œuvre de Camus et de Kateb

El Watan le 15 octobre 2007

Jean Daniel, dès l’ouverture des travaux de ce troisième Festival « Lire en Méditerranée », a trouvé le ton juste. Il a su faire entre l’actualité du cinquantenaire du prix Nobel remis à l’écrivain en 1957 et l’attachement au pays. Il rappela le discours prononcé à cette occasion à Stockholm. Camus, en remerciant l’auguste assemblée, avait rappelé, avec sa distinction naturelle, que l’hommage rendu l’est à un « Français d’Algérie » : « En une seule première phrase, Camus fait référence à une origine contestée alors. »

Cette expression, alors que la France a mis sa force militaire pour venir à bout du soulèvement, signifie la « fierté et la fidélité » de l’auteur de L’Etranger à sa terre dont, dans son douloureux exil, il savait qu’elle était perdue. « Camus avait fait son deuil de l’Algérie française », explique le directeur du Nouvel Observateur : « On ne le sait pas assez, mais dès les tueries du 8 mai 1945, il l’avait compris. Il avait essayé avant guerre de dire et construire une Algérie multiple avec les écrivains de l’époque : Feraoun, Mammeri, Roblès… » Mais Camus avait ensuite mesuré son impuissance face aux deux belligérants que plus rien ne pourrait réunir. « Il a pris acte que la violence conduit peu à peu à oublier la raison pour laquelle elle a débuté, menant à l’injustice ». Jean Daniel a connu le Camus des temps difficiles des années 1956/1957, où, déchiré, il s’était enfermé dans un silence dont on n’a pas compris tout le sens humaniste, mais qu’on gagnerait certainement aujourd’hui à analyser, dans une Algérie que les démons n’ont pas quittée. C’est d’ailleurs tout le sens du dernier livre de Jean Daniel consacré à Camus et sous-titré : « Comment résister à l’air du temps ? »

C’est Benamar Mediene qui eut la responsabilité d’évoquer la vie et l’œuvre de Kateb Yacine qu’il a bien connu. Il fit le portrait de l’auteur de Nedjma, le « rebelle », en le croisant avec celui de Camus, « l’homme révolté ». « Leur point commun, c’est la puissance de séduction. Ils sont des séducteurs en eux-mêmes par le simple rayonnement qu’ils dégagent ». Séducteurs, mais, « comme les chats, ils sont des insoumis. Ils ont un orgueil superbe, insolent, ils ont l’orgueil de la provocation ». L’émotion suscitée par cette phrase gagne l’amphithéâtre accroché aux lèvres de l’universitaire. « De leur vivant, ils sont des mythes. Ils sont vivants, réels, politiques, ils traînent dans leurs textes une quantité de symboles qui les transcendent, mais ils sont toujours à hauteur d’homme ». Là, tout est dit : ils restent humains, eux dont les mots ont touché les voûtes célestes. « Camus et Kateb sont des êtres magnifiques parce qu’ils nous rassemblent. » L’éditeur au Seuil Louis Gardel (qui publia notamment les œuvres de Tahar Djaout auquel le colloque rendit hommage) eut ces mots qui sonnent comme une conclusion à une journée de débat : « Camus et Kateb ont fonctionné à l’indignation, laissant ce message : “Dites votre vérité, et pas les vérités du moment’’. » C’est presque une feuille de route léguée à la postérité.

Walid Mebarek


Une entreprise des nostalgériques

Un « Mur des disparus » sera érigé à Perpignan dans le jardin de l’ancien couvent Sainte-Claire. D’après ses promoteurs, « y figureront les noms des Pieds-noirs disparus pendant la guerre mais aussi une citation de Camus et une autre d’un auteur algérien contemporain en hommage aux milliers — on parle de 65 000 harkis disparus et assassinés en Algérie » de mars à décembre 1962.

La réalisation de ce mur et du Centre de la Présence Française en Algérie qui l’accompagnera est confiée à Jean-Marc Pujol, premier adjoint de Jean-Paul Alduy, maire de Perpignan, et à Suzy Simon-Nicaise, présidente du Cercle algérianiste de Perpignan. Rapatriés d’Algérie, ils défendent tous les deux les thèses des nostalgiques de l’Algérie française.

Le 5 juillet 2003, ils participaient à l’inauguration du monument élevé dans le cimetière du Haut-Vernet de Perpignan :

La stèle de Perpignan.

à la mémoire des quatre fusillés de l’OAS :

  • Bastien-Thiry, instigateur et acteur de l’attentat du « Petit-Clamart », le 22 août 1962, qui visait à abattre le Chef de l’Etat, le général Charles de Gaulle,
  • Degueldre : chef des escadrons de la mort à Alger, qui dirigea l’attentat contre six Inspecteurs des Centres sociaux éducatifs, le 15 mars 1962,
  • Dovecar et Piegts, impliqués dans l’assassinat du commissaire central d’Alger, Roger Gavoury, le 31 mai 1961.

Comme le rappelait un article récent [2] : « Suzy Simon-Nicaise était présente à la cérémonie [de Perpignan, en 2003], aux côtés de Jean-Marc Pujol. Elle : “Je ne condamne pas l’OAS. Je me pose la question : si j’avais eu 18 ans à cette époque, est-ce que je ne serais pas devenue moi aussi résistante ?” Lui : “Je ne dénonce pas l’OAS, ni n’en fait l’apologie. Ces gens se sont engagés en réaction aux mensonges de l’Etat français. L’Adimad a sa justification.” »



Inauguration de la stèle de Perpignan, le 5 juillet 2003.



Cette cérémonie était organisée par l’“Association amicale pour la Défense des Intérêts Moraux et matériels des Anciens Détenus politiques et exilés de l’Algérie française” (Adimad), une association « qui a pour but de défendre, par tous les moyens légaux, la mémoire de tous les martyrs et de toutes les victimes des ennemis de l’Algérie française », d’après l’article 2 de ses statuts.
L’Adimad est actuellement présidée par un ancien officier putschiste, complice d’une tentative d’assassinat du déporté résistant Yves Le Tac hospitalisé au Val-de-Grâce à Paris, à la suite d’un attentat au cours duquel il avait été grièvement blessé à Alger.

Au centre de la photo précédente : Jean-Marc Pujol.

Lors de la cérémonie du 5 juillet 2005, le président de l’Adimad remercia « très vivement » Jean-Paul Alduy et Jean-Marc Pujol : « Ils ont eu le courage, je dis bien le courage, d’accepter que ce monument soit érigé sur leur commune. » [3]. Deux ans plus tard, le 6 juillet 2005, l’Adimad devait tenter de renouveler la cérémonie de Perpignan, en inaugurant de façon solennelle une stèle analogue à Marignane — mais, devant les nombreuses protestations, la manifestation fut interdite. Aujourd’hui, après avoir relayé l’appel à souscription pour le financement du « Mur des disparus », l’Adimad appelle à participer au rassemblement de Perpignan le 25 novembre prochain.






Les « ultras » contre Camus


En tentant de s’approprier Camus, les nostalgiques de l’Algérie coloniale ont-ils la mémoire courte ou veulent-ils réécrire l’histoire ?

Certes, Albert Camus, né à Oran, était un “Français d’Algérie”, et la guerre d’Algérie le bouleversait profondément. Mais ses positions n’avaient rien à voir avec celles des « ultras » qui le considéraient d’ailleurs comme un « traître » favorable à l’indépendance de l’Algérie.


La lecture de nombre de ses écrits — la série d’articles sur la misère de la Kabylie en juin 1939, les articles consacrés à l’Algérie qu’il a publiés dans Combat en mai 1945, sa protestation en mai 1947 contre la répression sanglante de l’insurrection malgache : « nous faisons ce que nous avons reproché aux Allemands de faire » — montre qu’il avait une conscience aiguë de la profonde injustice du colonialisme.

A-t-on oublié l’épisode de la Trêve civile ? En janvier 1956, Albert Camus était venu défendre l’idée d’épargner les populations civiles des deux côtés. Mais l’hostilité des « ultras » de l’Algérie française entraîna l’échec de sa proposition. Ce fut la fin des interventions publiques de Camus dans l’affaire algérienne ; désormais il préféra agir dans la discrétion pour tenter de sauver la tête de militants algériens condamnés à mort.

Les responsables du projet de « Mur des disparus » qui n’hésitent pas à afficher leur “proximité” avec ceux qui tentent par tous les moyens de réhabiliter l’OAS, ont-ils oublié que l’organisation terroriste est responsable de l’assassinat de Mouloud Feraoun, écrivain algérien ami d’Albert Camus ?

On mesure combien serait indécente une référence à Albert Camus sur un monument en mémoire d’une seule catégorie de victimes ! Camus qui avait écrit : « Persuadons-nous bien qu’en Afrique du Nord comme ailleurs on ne sauvera rien de français sans sauver la justice. » [4]





Le mur de la mémoire sélective

El Watan le 15 octobre 2007

Tout en soutenant par sa présence le colloque « Algérie » organisé par le Centre méditerranéen de littérature, en hommage à deux écrivains qui ont dénoncé l’injustice du colonialisme, Albert Camus et Kateb Yacine, le maire Jean-Paul Alduy (Ump) fait le grand écart en s’apprêtant à inaugurer le 25 novembre un « Mur des Disparus », le premier du genre en France, dans la lignée du refus de la repentance du président Sarkozy et son appel du pied pour rendre hommage aux victimes européennes d’après le 19 mars 1962.

Dans la dernière livraison de la revue municipale Perpignan magazine (septembre 2007), la présidente locale du Cercle algérianiste à l’initiative de l’érection de ce mur, Suzy Simon-Nicaise, indique que « 3000 noms figureront ; ceux des personnes de toutes confessions, dont les corps n’ont jamais été retrouvés ni rendus à leurs familles, parmi lesquels près de 400 appelés du contingent ». Rien sur les harkis. « C’est bien plus compliqué car, pour la majorité, leurs identités ne sont pas connues », ni, bien sûr, rien sur les Algériens tombés en mars 1962 et dans les mois qui suivirent l’indépendance.

Dans les nouveaux locaux du Cercle, dans un bâtiment municipal, sera ouvert en 2008, un Centre de documentation de la présence française en Algérie : « Nous n’avons pas l’intention de tirer un trait définitif sur cette partie de l’histoire de France. Nous n’avons pas vocation à devenir amnésiques en reniant notre propre histoire. »
Le maire, dans son blog internet, estimait, le 3 octobre dernier, qu’ « il s’agit de la démarche normale de femmes et d’hommes déracinés qui sont en quête de re-connaissance de leur histoire ».

En septembre, la colère des opposants à cette création avait amené le maire à suspendre le conseil municipal. Le collectif « Non au musée de la ville de Perpignan à la gloire de la colonisation » reste mobilisé, d’autant qu’en juin dernier un hommage à l’OAS avait été organisé devant une stèle édifiée à cet effet.

Walid Mebarek

[1Colloque « Algérie ! Algérie ! Regards croisés sur les pas d’Albert Camus et de Kateb Yacine ».

[2Extrait de Mémoire sélective, Pierre Daum, Libération le 20 septembre 2007.

[3Le compte-rendu de cette cérémonie du 5 juillet 2003 que l’on trouve notamment sur le site du cercle algérianiste de Nice est tout à fait édifiant sur le sens de la manifestation : Voir http://nice.algerianiste.free.fr/pa...