L’origine du site

 

Petit historique de ce site

publié le 21 décembre 2004 (modifié le 5 janvier 2020)

Du site ldh-toulon.net au site histoirecoloniale.net

C’est l’élection à Toulon en 1995 d’un maire Front national qui est à l’origine de l’engagement de François Nadiras à la LDH et de la création par lui du site ldh-toulon. Conscient de ce que la force de l’extrême droite et de la droite locale s’expliquait en grande partie par l’importance des préjugés coloniaux, ce site a consacré un effort particulier à expliquer et documenter l’histoire coloniale. En vingt et un ans, le « guetteur de Toulon » a fait de ce site une référence du net francophone dans ce domaine : plus de 6 000 pages impeccablement construites, des millions de consultations et de « partages », bien au-delà de la France, notamment au Maghreb et aux Etats-Unis.

Toulon et les « nostalgériques »

La Marseillaise, 25 mars 2017.


Lire l’article en ligne sur le site de La Marseillaise

Plus de 50% de son contenu portait en août 2017 sur l’histoire et à la mémoire coloniales. Le site a été le tremplin d’importantes campagnes d’opinion, par exemple lors de l’affaire des deux archivistes injustement sanctionnés entre 1999 et 2005 après avoir témoigné lors du procès intenté par Maurice Papon à Jean-Luc Einaudi. Il a été ensuite l’un des principaux supports de la campagne pour l’abrogation de l’article 3 de la loi du 23 février 2005 qui prétendait inciter les enseignants à montrer « les aspects positifs de la colonisation ». Et il a accueilli aussi de très nombreux travaux et prises de position de chercheurs sur ces questions qu’il a mis à la disposition d’un large public.

Ce site étant devenu un centre de ressources pour tous ceux qui s’intéressent à ces questions et ses lecteurs s’étant multipliés bien au-delà de sa région, en France et dans d’autres pays, il a été convenu, fin 2016, à la demande de François Nadiras, que, pour assurer la poursuite de sa partie portant sur l’histoire coloniale, un groupe autour de Gilles Manceron, qui avaient contribué pendant des années à y publier des articles, se constitue en une association dont l’objet principal serait de poursuivre cette partie du site.

Dans le premier trimestre de 2017, le site ldh-toulon.net a été séparé en deux :

  • d’un côté, tous les articles concernant l’histoire des colonies et le racisme hérité de ce passé, qui ont été ensuite prolongés par d’autres, sur le site histoirecoloniale.net.
Séance de travail à Toulon en mars 2017 pour la séparation du site ldh-toulon.net


Par ailleurs, l’archivage numérique du contenu du site au décès de François Nadiras a été engagé par la BDIC (devenue en 2018 « La Contemporaine »).

Sur ce site rénové, tous les articles dont la date de publication est antérieure à l’été 2017 ont été publiés sous la responsabilité de François Nadiras. Ceux-ci ont été l’objet en 2019 de la part de ses animateurs de remaniements uniquement de forme avant sa mise en ligne. Certains ont été gardés dont le sujet déborde l’histoire coloniale et postcoloniale, portant, par exemple, sur les débats généraux sur mémoire et histoire, le rôle de la loi dans ce domaine, les autres racismes (comme l’antisémitisme, le génocide des Arméniens ou le racisme anti-Roms) ou l’arbitraire des tribunaux de l’armée française (en particulier au cours de la Première Guerre mondiale). Nous avons conservé ces articles qui faisaient partie du site initial — mais sans qu’ils fassent l’objet d’une rubrique affichée sur la page d’accueil, ni que leurs thèmes continuent désormais à être alimentés par de nouvelles contributions — car, bien que ces questions soient périphériques à l’objet du site histoirecoloniale.net, elles font partie du contexte dans lequel la réflexion sur l’histoire coloniale et postcoloniale doit nécessairement se situer. Enfin, bien que le fait colonial implique une rupture géographique entre le territoire de la métropole et celui des colonies, nous avons gardé des articles existants portant sur le Tibet, objet d’une prise de contrôle et d’une émigration de peuplement qui s’apparentent à des phénomènes coloniaux.

Quoi qu’il en soit, dans les premiers mois de l’année 2020, cette nouvelle version du site continuera à faire l’objet d’ajustements.

L’association Histoire coloniale et postcoloniale

Cette association propose à tous les chercheurs et citoyens intéressés par ce sujet de lui envoyer des textes sur les thématiques qu’il aborde. Qu’il s’agisse de résumés mis à la portée d’un large public d’interventions de colloque ou d’articles parus dans des revues universitaires, ou de textes originaux. Qu’ils portent sur des sujets d’histoire ou des livres, films, spectacles ou autres œuvres d’arts plastiques qui abordent ce passé ou des éléments qui en portent la trace dans la société actuelle.

Tous ceux qui voudraient y contribuer peuvent nous contacter en écrivant à :

contact@histoirecoloniale.net






La mise en place en 2019 de la nouvelle version de ce site a été réalisée par
Jean Sylvestre (SDC informatique).


Remerciements à Emanuel Haumant, qui a assuré sa maintenance technique
depuis sa fondation jusqu’à 2019.


Elle est assumée actuellement par Guillaume Chocteau (ESS et société).








Mathématiques et vérités à dire : hommage à François Nadiras et Gérard Tronel

publié le 20 septembre 2017 (modifié le 31 décembre 2019)

Le hasard a voulu que le même jour, dans le Carnet du Monde daté du 2 septembre 2017, à côté de l’avis de décès de François Nadiras — l’animateur du site ldh-toulon.net connu au-delà des frontières pour être un espace d’information exceptionnel sur l’histoire coloniale et ses séquelles — est paru celui de Gérard Tronel, cofondateur du prix Maurice Audin, qui n’a cessé de se battre pour que soit enfin reconnu comment, durant la Bataille d’Alger, en 1957, ce jeune chercheur de 25 ans était mort des mains de militaires français. Gérard Tronel est décédé le 25 août, François Nadiras le 28. Entre leurs deux parcours, beaucoup de ressemblances. Tous deux étaient mathématiciens et pédagogues. Y aurait-il un rapport entre l’expertise en mathématiques et la juste mesure des discriminations coloniales et des injustices de ce monde ? Maurice Audin, précisément, est mort avant d’avoir pu soutenir sa thèse de mathématiques ; Mehdi Ben Barka, avant de s’engager pour l’émancipation de son peuple et de tous ceux d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, a enseigné cette matière —y compris au futur roi du Maroc et grand « ami de la France », Hassan II… à l’origine de son assassinat ; ou encore le mathématicien Laurent Schwartz, l’un des maîtres d’Audin, a été aussi une conscience dans maints combats anti-impérialistes. Il se trouve, en tout cas, que ces deux vigies de toutes les atteintes aux droits de l’homme que furent François Nadiras et Gérard Tronel, qui sont arrivées en même temps au terme d’un même engagement pour la connaissance du colonialisme et de ses séquelles, étaient eux aussi mathématiciens.

La vigie de Toulon

Nadiras habitait Toulon, ville où le passé colonial est très présent. Sur une digue de la rade une plaque rappelle que c’est de Toulon que le 25 mai 1830 est partie l’expédition navale qui a conduit à la prise d’Alger et marqué le début de la conquête de l’Algérie. Elle commémore le départ, sur ordre du roi Charles X, de 103 bâtiments de guerre transportant les 35 000 hommes du corps expéditionnaire aux ordres du général de Bourmont. Devant elle, de temps en temps se rassemblent quelques-uns de ceux qui s’agrippent au mythe d’une Algérie créée par la France et d’une conquête bienfaitrice et se nomment eux-mêmes les « algérianistes ». Toulon a aussi connu en 1995 l’élection d’une municipalité du Front national. Nadiras a été de ceux qui, à ce moment, ont considéré qu’on ne pouvait pas « rester les bras ballants ». (lire ici)

Militant alors à Amnesty international, il a rejoint la section locale de la Ligue des droits de l’homme, et, convaincu de ce que l’idéologie héritée de la colonisation constituait l’un des soubassements essentiels de l’influence de l’extrême droite dans l’opinion, il s’est lancé dans la création d’un site internet, se fixant notamment pour mission de documenter à destination d’une population française à la fois ignorante et abreuvée de mensonges, l’histoire de la colonisation. Il faut dire que, nommé à la Guadeloupe pour son premier poste de jeune agrégé, au milieu des années 1960, sa rencontre avec une société profondément imprégnée de racisme colonial avait provoqué en lui une aversion aussi profonde que durable pour cette idéologie et ses conséquences. Plus tard, quand il a du, pour raisons de santé, arrêter son enseignement de mathématiques en classes préparatoires au Lycée Dumont d’Urville de Toulon, il s’est consacré entièrement au développement du site qu’il avait créé au début des années 2000 et auquel il a décidé de se vouer désormais à plein temps.

En exergue, une phrase de Pierre Vidal-Naquet : « Si l’Histoire sert à quelque chose, c’est à ouvrir les yeux. » Quand deux archivistes ont été sanctionnés pour avoir témoigné avec courage, en février 1999, en faveur de Jean-Luc Einaudi lors du procès en diffamation que lui avait intenté Maurice Papon pour avoir dit sa responsabilité dans le massacre du 17 octobre 1961, il leur a apporté son soutien. Un peu plus tard, son grand combat a été celui contre la loi du 23 février 2005 qui enjoignait aux enseignants de montrer les « aspects positifs de la colonisation ». Prenant l’initiative d’une pétition nationale, publiant de nombreux articles à ce sujet, l’action de ce site internet a été, avec d’autres initiatives issues notamment des milieux universitaires, de celui des professeurs de lycée et des populations des départements d’outre-mer, l’un des facteurs qui ont conduit le président de la République d’alors, Jacques Chirac, à trouver le moyen pour revenir — fait unique dans notre histoire — sur une disposition inscrite dans une loi qu’il avait suscitée, qui avait été pourtant adoptée par le Parlement, signée par lui et publiée au Journal officiel… Plus tard, en 2011, François Nadiras, par la voix de son site, a participé avec la même force à la campagne pour exiger l’abandon de l’idée funeste du président Sarkozy et de son ministre de la Défense de transférer les cendres de Marcel Bigeard aux Invalides, une campagne, elle aussi, couronnée de succès. Plus récemment, il a fait écho à la demande de ce que des restes de résistants algériens du XIXe siècle contre la colonisation ne dorment pas au milieu des collections anthropologiques d’un musée français mais retrouvent, avec une sépulture dans la terre du pays dont ils avaient défendu l’indépendance, les honneurs dus à leur combat.

Ce site est devenu une tribune et un espace d’échange pour de nombreux citoyens et chercheurs, d’ici ou d’ailleurs, intéressés par ces questions. Il a noué des liens avec des associations comme les Anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre (4ACG) ou l’Association nationale des pieds-noirs progressistes et leurs amis (ANPNPA). Le nombre et la variété des hommages qui ont été exprimés lors de son décès, dans la presse comme sur internet , témoignent de l’influence discrète qu’il a exercée. Plutôt que de s’attarder sur les manques et les lacunes de sa propre association dans les domaines qui le préoccupaient, il s’est attaché à prendre lui-même des initiatives publiques, dans la discrétion et la modestie et à l’écart des polémiques inutiles. Patient et opiniâtre, il était réellement heureux quand telle ou telle personnalité connue du milieu des rapatriés d’Algérie entamait avec lui un débat contradictoire mais sincère. C’est le système colonial et ses conséquences sur les esprits qui étaient sa préoccupation, hors de toute animosité contre les personnes dont les idées ont été façonnées par lui. A la fois solitaire dans son combat et entouré de beaucoup d’amis, il revient à tous ceux qui ont travaillé avec lui de poursuivre son combat.

Nombreux ont été les visiteurs qui, venant le voir à Toulon, ont été conduits par lui au monument édifié en juin 1980, à la fin du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, porte d’Italie, aux « martyrs de l’Algérie française ». Il leur a expliqué que le bas-relief qui y figure évoque l’un des principaux tueurs de l’OAS, auteur, en 1961 et 1962, de plusieurs tentatives d’attentats contre le président de la République — à propos de l’une desquelles, le 8 septembre 1961, le général de Gaulle avait lancé avec mépris, hochant la tête : « Quels maladroits !… ». C’est ce bas-relief qui a été reproduit ensuite sur les cénotaphes honteux à la « gloire » de ces terroristes, à Perpignan et Marignane. L’un de ses grands regrets aura été de n’être pas parvenu à convaincre les autorités d’au moins accompagner ce monument toulonnais d’un panneau expliquant son origine et son contexte et rétablissant quelques vérités sur la dérive meurtrière de ces jusqu’au-boutistes de la colonisation, qu’il prétend honorer.

Mais l’histoire et la mémoire coloniales n’étaient ses seuls sujets de réflexion. Ce site a consacré nombre d’articles aux « Roms et gens de voyages », à la « peine de mort », et Nadiras était particulièrement attaché à la vigilance face aux différentes formes de fichage et à leurs conséquences possibles ainsi qu’à toutes les formes de racisme, dont l’antisémitisme. La LDH a justement rendu hommage à ce militant auquel aucun droit, aucune liberté n’échappait à la vigilance.

Pendant plus de vingt ans, il a lutté victorieusement contre une maladie dégénérative qui devait, à l’âge de 76 ans, avoir raison de lui. Quand elle a progressé, il a fallu qu’il cherche avec ceux qui l’avaient aidé à alimenter ce site une solution qui en assure la continuité. La décision fut prise de le scinder en deux parties, l’une consacrée au combat pour les droits de l’homme à Toulon et dans la région, confiée à la section locale de la LDH, l’autre vouée plus généralement à la connaissance de la colonisation et de ses séquelles, gérée par une association d’historiens et autres citoyens persuadés comme lui de l’importance de cette question. La réorganisation est en bonne voie et sera menée à terme.

Celui qui exigeait la vérité

Né en 1934, Gérard Tronel appartenait à la génération qui a été marquée profondément par la guerre d’Algérie. Avant de mourir, le 25 août, à l’hôpital d’Ussel, en Corrèze, au terme de plusieurs années de lutte contre le cancer, il a voulu que ses cendres soient dispersées là où il a passé son enfance, à Montvernier, en Savoie. Peut-être par volonté de revenir à un temps béni qui pour lui n’avait pas encore été troublé par les horreurs de cette guerre. Il a tenu à rédiger lui-même l’épitaphe de son faire-part de décès : « Il a tant aimé les mathématiques. Il s’est battu jusqu’au bout pour connaître la vérité sur la mort de Maurice Audin ». Episode emblématique : lorsqu’il enseignait les mathématiques à l’université Paris-6, l’un de ses étudiants, né en Algérie, particulièrement attentif, avait une particularité, il avait contracté à la naissance une maladie infectieuse des yeux qui, mal soignée en raison du sous-équipement de l’Algérie en ophtalmologie des nourrissons, l’avait rendu aveugle. Tronel a eu le sentiment que, dans un pays longtemps frappé par l’injustice coloniale, il avait été victime d’une injustice particulière ; et après les cours il lui avait consacré bénévolement des séances particulières. L’étudiant a brillamment réussi ses examens. Après une maîtrise de mathématiques et une belle carrière dans la banque, il s’est consacré à des activités associatives pour l’amélioration de la prise en compte des handicapés. Quelques années plus tard, Gérard Tronel l’a retrouvé maire adjoint de la ville de Paris au côté de Bertrand Delanoë en charge de la démocratie locale et de la vie associative.

En 1969, Gérard Tronel est entré au Laboratoire d’analyse numérique créé par Jacques-Louis Lions et où il a poursuivi sa carrière comme maître de conférences de mathématiques, assurant pendant de nombreuses années le secrétariat du séminaire hebdomadaire du laboratoire. En 2000, il a beaucoup œuvré à l’année mondiale des mathématiques. Son travail a été récompensé en 2002 par le prix d’Alembert et il a participé à l’organisation du cycle « Un texte, un mathématicien » à la Bibliothèque nationale de France. Surtout, en 2004, il a été le principal artisan de la renaissance du prix Maurice Audin de mathématiques.

On sait que dans la nuit du 10 au 11 juin 1957, en pleine bataille d’Alger, Maurice Audin, jeune assistant de mathématiques à l’université d’Alger, membre du parti communiste algérien et fervent militant de l’indépendance, a été arraché à son foyer par les parachutistes du général Massu, chargé du « maintien de l’ordre » dans la ville. Torturé, il est mort, probablement le 21 juin. Aussitôt alertés par Josette Audin, son épouse, des intellectuels français autour de Pierre Vidal-Naquet ont créé le Comité Audin pour rechercher la vérité sur sa disparition. En 1958, peu après la soutenance dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne de la thèse de doctorat in abstentia de Maurice Audin, qui fut en même temps une manifestation solennelle de protestation de l’université française contre les pratiques de l’armée en Algérie, Laurent Schwartz avait pris l’initiative de créer un prix de mathématiques. Entre 1958 et 1963, ce prix Audin a été décerné à de jeunes mathématiciens, dont certains sont devenus célèbres comme, précisément, Jacques-Louis Lions, futur président du Centre national d’études spatiales (CNES) et de l’Académie des sciences, ou encore Jean-Pierre Kahane, André Néron ou Marcel Berger. Au sortir de la guerre d’Algérie et au moment où la guerre américaine au Viêt Nam a commencé à accaparer les esprits, le prix ne s’est pas maintenu. Mais, au début des années 2000, lorsque la Mairie de Paris a envisagé de donner le nom de Maurice Audin à une rue ou une place à Paris — la « place Maurice-Audin » sera inaugurée le 26 mai 2004 —, Gérard Tronel a été contacté par Pierre Mansat, alors adjoint au maire. Un comité s’est mis en place dont faisait partie Laurent Schwarz, à qui Tronel a fait part de son idée de relancer ce prix. Et, peu de temps avant sa mort en juillet 2002, Laurent Schwartz a soutenu son projet de recréer un prix Audin de mathématiques. Le but était de faire reparler de l’affaire Audin tout en prenant une initiative symbolique pour œuvrer à la réconciliation entre l’Algérie et la France.

Ce prix a récompensé chaque année, de 2004 à 2012, deux jeunes mathématiciens, l’un en France, l’autre en Algérie, sous le patronage la Société mathématique de France et de la Société de mathématiques appliquées et industrielle. Le 21 juin 2007, pour marquer le cinquantième anniversaire de la mort de Maurice Audin, Gérard Tronel a organisé la remise des prix 2006 et 2007 à la Bibliothèque nationale de France, en présence de son président, et de Pierre-Louis Lions, président du jury, professeur au Collège de France et membre de l’Académie des sciences. Le prix 2006 est revenu notamment à la jeune mathématicienne algérienne Nadja El Saadi et celui de l’année suivante, à Dalila Azzam Laouir et Abdelfatah Bouziani. Une table ronde a réuni ensuite des acteurs de l’affaire Audin et des historiens. En 2009, c’est le Palais de la Découverte qui a accueilli, le 15 décembre, la remise, toujours par Gérard Tronel et Pierre-Louis Lions, en présence de Josette Audin, veuve de Maurice Audin, à la fois des prix 2008 — à Mouffak Benchohra, de l’Université de Sidi-Bel-Abès, et Vincent Guedj, de l’Université d’Aix-en-Provence — et 2009 — à Abdessalam Boucif, de l’Université de Mascara, et Raphaël Danchin, de l’Université de Créteil (voir ici). Pour l’occasion, l’un des anciens élèves de Maurice Audin, qui, en 1954, avait reçu à son domicile les leçons particulières du jeune enseignant puis était devenu son ami, Mohamed Rebah, était venu d’Algérie pour apporter son témoignage. Une cérémonie identique s’est déroulée ensuite à Alger, avec le soutien de la Direction générale de la Recherche scientifique et du développement technologique, à laquelle était présent l’un des fils du disparu, Pierre Audin, lui-même mathématicien, responsable du département de mathématiques au Palais de la Découverte. En 2010, c’est à l’Hôtel de ville de Paris que les prix ont été remis, à Boumediene Abdellaoui, maître de conférences à l’université de Tlemcen, et Emmanuel Trélat, professeur à l’Université d’Orléans, elle-même engagée dans une coopération avec celle de Tizi-Ouzou. L’année des cinquante ans de l’indépendance algérienne, le 22 juin 2012, en présence de Josette Audin, Gérard Tronel a organisé une nouvelle remise marquante de ce prix — à Tarik Touaoula, de l’Université de Tlemcen, et Djalil Chafaï, de l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée — à la Bibliothèque nationale de France, puisqu’elle a été suivie d’un colloque où sont notamment intervenus Henri Alleg, Raphaëlle Branche, Jean-Luc Einaudi, Nathalie Funès, Mohammed Harbi, Roland Rappaport et Benjamin Stora (voir ici).

Quand, en mars 2014, après la parution en janvier d’un livre faisant état des confidences du général Aussaresses avant sa mort disant qu’un ordre d’assassinat d’Audin avait été donné par le général Massu, Gérard Tronel comme François Nadiras ont fait partie des 171 signataires d’un appel renouvelant la demande de vérité sur son sort. Et Gérard Tronel était présent à la soirée organisée sur ce thème par Mediapart et l’Humanité, avec l’aide active de Michel Broué, lui aussi mathématicien et président de la Société des amis de Mediapart, le 24 mars, dans un théâtre parisien (écouter : première partie ; deuxième partie ). Mais, en juin, son état de santé ne lui a pas permis de participer à la remise du prix — à Kaoutar Ghomari, de l’Université d’Oran Es-Senia, et San Vu-Ngoc, de Rennes I. Elle a eu lieu cette fois à l’Institut Henri Poincaré, le jury étant présidé par Cédric Villani. Il n’a pas pu être présent non plus à la remise en février 2016, à l’Université Kasdi Merbah de Ouargla, en présence de Josette et de Pierre Audin, du prix désormais biennal, à Bakir Farhi, de l’Université de Béjaïa. Le président du jury, Cédric Villani, a prononcé à cette occasion un important discours.

Le 17 juin 2014, Josette Audin avait été reçue à l’Élysée et François Hollande a publié le lendemain, le jour de la remise du prix, un communiqué totalement différent de ce que contenaient les quelques copies d’archives remises l’année précédente à la famille — dernière tentative d’« enfumage » dans une affaire qui en compte beaucoup ?… — Ce communiqué contredit la version d’une soi-disant évasion répétée depuis 1957 par les autorités françaises comme vérité officielle. Il a déclaré cette fois que « les documents et les témoignages dont nous disposons aujourd’hui sont suffisamment nombreux et concordants pour infirmer la thèse de l’évasion qui avait été avancée à l’époque. M. Audin ne s’est pas évadé. Il est mort durant sa détention. » Mais, depuis, les documents et témoignages « nombreux et concordants » évoqués par ce communiqué et qui permettraient d’établir les faits n’ont pas été révélés. Le mensonge a été reconnu mais la vérité n’a pas été dite. François Hollande n’a pas levé durant son quinquennat le secret d’Etat sur cet assassinat.

Au lendemain de l’élection du président Macron, une lettre lui a été adressée, le 27 mai 2017, soixante ans après la disparition d’Audin, que Gérard Tronel a signée. Le président de la République a téléphoné le 11 juin à Josette Audin pour lui assurer qu’il y répondrait. Depuis, Emmanuel Macron n’a rien fait sur ce sujet. Ni Gérard Tronel, ni François Nadiras, ni non plus Roland Rappaport — qui avait été l’avocat pendant soixante de la famille Audin et est décédé le 26 juin 2017 —, n’ont pu entendre la réponse promise.

Une œuvre à poursuivre

Outre l’affaire Audin, François Nadiras comme Gérard Tronel étaient tous deux attachés à d’autres combats emblématiques comme ceux pour la reconnaissance par la France des massacres occultés du 8 mai 1945 dans le Nord-Constantinois et de la répression sanglante en plein Paris du 17 octobre 1961. Ils ont participé à plusieurs rassemblements commémoratifs du 17 octobre au Pont Saint-Michel. On reconnaît, par exemple, Gérard Tronel dans un petit film tourné lors de celui de 2010.

Disparus en même temps, ces deux hommes étaient discrets, modestes, mais ils n’ont pas hésité à prendre eux-mêmes, assez seuls dans un premier temps, les initiatives qu’ils jugeaient nécessaires. Leur engagement ne les a pas conduits, ni à l’époque de la guerre d’Algérie, ni par la suite, à adhérer à un parti politique. Mais, au fil de leur vie, ils ont été tous deux de plus en plus habités par une exigence de vérités à dire, par un besoin civique d’informer leur société sur son passé colonial et de demander aux autorités de faire œuvre de vérité à son sujet. Avec opiniâtreté, ils ont mis en œuvre des moyens pour aller vers ces objectifs. S’ils n’ont pas pu poursuivre plus longtemps leur combat, il revient à d’autres de le continuer.

Gilles Manceron
Texte publié le 7 septembre 2017 par Mediapart






Toulon, épicentre et bastion de l’idée coloniale, par François Nadiras

publié le 8 août 2018 (modifié le 21 décembre 2019)

L’idée coloniale, une tradition ancienne et profonde à Toulon

par François Nadiras [1].

Le rôle de Toulon sera central dans la construction du second empire colonial, au point de disputer un temps à Marseille le titre de capitale coloniale de la France. La progression de la population stable de la ville, passant de 22 000 habitants en 1800 à près de 100 000 un siècle plus tard, témoigne de l’importance du développement local induit par la politique coloniale. Les décennies ont passé. Toulon reste aujourd’hui encore, par ses monuments, très marquée par l’histoire coloniale.

Place de la Liberté à Toulon
(photo « La Marseillaise »)

Le port de guerre de la Méditerranée

C’est de Toulon que partit l’expédition d’Egypte le 19 mai 1798. On connaît le fiasco militaire qui termina cette expédition en 1801. Il faudra attendre juin 1830 pour que la France se lance dans une nouvelle aventure coloniale d’importance, vers l’Algérie. L’importance de la flotte qui se met en place à Toulon montre qu’il s’agissait bien dans l’esprit des autorités françaises, d’une conquête et non d’une simple expédition punitive : 675 bâtiments (103 navires de guerre et 572 bâtiments de commerce), pour 37.659 hommes (Infanterie : 30.852 ; Cavalerie : 534 ; Artillerie : 2.327 ; Génie : 1.310 ; Ouvriers : 828 ; Train des équipages : 851 ; États-majors : 830 ; Force publique : 127 [2]). Ces navires transportaient 70.000 tonnes de matériel divers [3].

L’expédition d’Alger avait deux objectifs : la maîtrise du commerce en Méditerranée et une justification de politique intérieure, redorer l’image d’un gouvernement impopulaire. Mais aussi une justification : « Trop long-temps opprimé par une milice avide et cruelle, l’Arabe verra en nous des libérateurs. Il implorera notre alliance ; rassuré par votre bonne foi, il apportera dans nos camps le produit de son sol » (Comte de Bourmont, Proclamation, Toulon, 10 mai 1830) [4]… « Cette terre, près de laquelle expira le Roi-Saint, recevra l’honneur d’une nouvelle croisade, et c’est de Toulon que partent les guerriers qui iront planter l’étendard chrétien et l’oriflamme de la France… » (Marquis de Salvo, Toulon, le dix-neuf mai 1830, 1830) [5].

Il n’y avait pas que des militaires dans l’expédition d’Alger. Un chroniqueur de l’époque raconte l’ambiance à Toulon : « Les rues, les quais, les places publiques étaient remplis de matelots, de soldats, mais aussi de marchands, de spéculateurs et de toutes catégories d’intrigants, usuriers, fripons, et désœuvrés qui se traînaient à la suite des armées dans l’espoir d’avoir quelque part au butin, en se mettant à la remorque de quelques fournisseurs ou de quelques sous-traitants. De toutes les parties de la France, on était venu en Provence pour jouir du coup-d’œil des apprêts de cette grande expédition dont le commerce de la Méditerranée devait retirer de si grands avantages ». Puis vint le jour de l’appareillage : « À cinq heures, “La Provence“ se mit sous voiles, et à la chute du jour, il ne restait plus qu’un seul vaisseau dans ce port, qui, quelques heures auparavant, contenait toute la marine française. “Alger ! Alger !” criait-on de toutes parts, comme les Romains criaient “Carthage !” »J [6].

De nos jours, cette date est rappelée par une grande plaque sur l’une des digues protégeant les plages du Mourillon à Toulon avec l’inscription suivante : « De cette rade, le 25 mai 1830, sur ordre du Roi Charles X, une flotte commandée par l’Amiral Duperré comportant 103 bâtiments de guerre et 500 navires de commerce armés par 20.000 marins, transportant un corps expéditionnaire de 35.000 hommes aux ordres du Général de Bourmont, Ministre de la Guerre, appareilla vers Alger afin de rendre la Liberté à la Mer et de faire de l’Algérie une terre de progrès que plus d’un siècle de travaux et de combats en commun devait unir à la France par des liens de fraternité ».

Dans le sillage de la conquête, c’est Toulon qui, dans les premières années, est la ville la plus algérienne de France. C’est là que commencent à affluer les premiers colons, alléchés par un tableau quelque peu idéalisé de la nouvelle terre conquise. C’est là que, parfois, d’autres, reviennent, déçus. C’est là aussi, évidemment qu’ont lieu tous les mouvements de troupes. Un service hebdomadaire de bateaux existe dès 1833. C’est au Fort Lamalgue qu’Abd el Kader sera détenu quatre mois (décembre 1847- avril 1848), avant son transfert à Pau [7].

Cette vocation est illustrée par un monument, peut-être le premier de ce type, exaltant la vocation de la France d’apporter la civilisation au reste de l’humanité : la sculpture, œuvre du sculpteur Louis-Joseph Daumas, représente un homme nu pointant l’index vers le Sud en tournant le dos à la ville — ce qui lui valut le sobriquet Cuverville —. L’inauguration eut lieu le 1er mai 1847, en présence du Maire Paul Garnier, qui souligna à cette occasion l’importance de l’allégorie : « Éclairer et civiliser le monde, voilà le seul empire que doivent ambitionner les nations ».

Le second épisode célèbre qui mit le Toulon colonial en évidence fut la pratique des mariages au tambour [8]. En 1838, le général Bugeaud avait déclaré que « le meilleur moyen de réaliser la colonisation de l’Algérie était la fondation de colonies militaires ». Gouverneur général de l’Algérie de 1840 à 1847, il tenta de la mettre en pratique, en organisant des mariages de futurs colons avec des orphelines de Toulon. Le 10 juillet 1842, il s’adressa au ministre de la guerre. Après avoir rappelé que « jusqu’à présent, la population du village militaire de Fouka se compose de 60 colons tous célibataires », il poursuivait : « M. le Maire de la ville de Toulon avec lequel je me suis mis en rapport pour cet objet a fait rechercher les filles modestes, laborieuses, à choisir soit parmi les jeunes personnes élevées à l’hospice soit dans des familles honnêtes d’artisans et de cultivateurs. J’ai lieu d’espérer que le Conseil Municipal de Toulon accueillera favorablement l’appel que je lui ai fait pour l’engager à voter de son côté une certaine somme pour la dot des jeunes filles […] [9] ». Dès août, 20 soldats, sélectionnés personnellement par Bugeaud, partirent à Toulon et y rencontrèrent vingt « filles modestes, laborieuses ». Dix-sept de ces rencontres quelque peu arrangées se solderont par des mariages. Les couples (re)partirent en Algérie trois mois plus tard.

Après un peu plus d’une décennie de prospérité, cet âge d’or algérien s’achèvera, et Toulon sera progressivement supplanté par Marseille.

Les maristes

Au cours des années 1840, la Société de Marie envoya à Toulon ses missionnaires en partance pour l’Océanie. Cela leur permettait de profiter des bateaux de la Marine en escale sur leur trajet vers l’Océanie. En 1845 une communauté mariste installe à La Seyne, commune mitoyenne de Toulon, une résidence missionnaire qui sera la base arrière de ses missions. Elle y créa une école, puis un collège en 1849, aujourd’hui lycée privé.

Lors d’une conférence donnée le 1er juin 2015, consacrée aux « Maristes de La Seyne… de 1849 à la Seconde Guerre mondiale », un ancien professeur d’Histoire et Géographie de l’Établissement décrivait ainsi l’ambiance du collège : « Le collège adopte l’esprit, les traditions de la Marine », et il poursuivait en illustrant ces propos : « En 1930, le général Gelin, militaire colonial, lors d’une conférence “invite des élèves de l’Institution… élite de la jeunesse française, à embrasser la carrière coloniale notamment comme officier ou administrateur, afin de travailler à la grandeur, au développement et à la prospérité des colonies”. En 1937 le général de Raymond, président du Comité Toulonnais de la semaine coloniale fait un exposé sur la haute mission civilisatrice de la France. L’idée coloniale est de fait fortement soutenue au sein de l’Etablissement [10] ».

Toulon, capitale de l’opiomanie française ?

Grand port militaire, Toulon vit débarquer plusieurs générations d’officiers et de marins venus des quatre coins de la terre. Et, parmi eux, ceux qui avaient fait un séjour plus ou moins long en Extrême-Orient. À la veille de la Première Guerre mondiale, il y a plusieurs centaines de fumeries en métropole [11]. Dont Toulon : il y aurait eu à ce moment 163 lieux de consommation, habitations individuelles comprises [12]. Claude Farrère, lui-même officier de Marine, ayant séjourné en Extrême-Orient, décrit avec une complaisance à la limite de la complicité les fumeries de Toulon fréquentées par des officiers de Marine [13]. Des descentes de police commencent à se multiplier. En décembre 1906, la presse signale une fermeture de fumerie clandestine, à Toulon [14]. Malgré ces campagnes, la consommation ne semble pas baisser. Six années plus tard, malgré un titre flamboyant (« Guerre à l’opium »), un autre périodique montre l’impuissance des autorités : la Sûreté générale de la Marine, apprend-on, enquête à Marseille et à Toulon : « L’on va étudier le moyen d’empêcher l’importation du terrible poison. Les courriers venant d’Asie, de Chine et du Japon, seront examinés, et les boys chinois seront l’objet d’une étroite surveillance » (La Lanterne, 18 mai 1913).

« Le lieu le plus colonialiste de France » (Jacques Le Goff)

Tous les grands moments de l’histoire coloniale seront particulièrement fêtés à Toulon. Lors des cérémonies dites du Centenaire de l’Algérie, c’est de cette ville que le président Doumergue partit (3 mai 1930). Nul ne se trompa sur la valeur symbolique des lieux et des dates : un siècle plus tôt, à quelques jours près, c’était l’escadre de la conquête qui partait de la même ville…

Jacques Le Goff [15] est né le 1er janvier 1924 à Toulon. Il y a passé une grande partie de son enfance qu’il évoque dans un livre d’entretiens avec Marc Heurgon Une vie pour l’histoire [16] : « Nous habitions dans un immeuble près du marché, sur le cours La Fayette (…). C’était tout un ensemble de bruits, de couleurs (…). J’étais encore tout jeune, lorsque, au lycée en particulier, j’ai été soumis à une pression sociale formidable pour m’amener à faire partie de la Ligue maritime et coloniale. Il s’agissait d’une institution quasi officielle dont le rôle, dans le Toulon des années trente, n’a pas été suffisamment étudié à ma connaissance ; dommage, car cela en vaudrait la peine. La Ligue avait pour mission de développer l’admiration et la reconnaissance à l’égard des marins et soldats, qui avaient conquis et administré l’Empire. On organisait pour les jeunes des visites de bateaux ou de casernes, des rencontres avec des officiers. J’avais une dizaine d’années et aucune conscience politique, mais j’ai été horrifié par les propos tenus dans ces rencontres, empreints de l’exaltation du héros militaire, de racisme et de colonialisme (…). Pour moi, cette expérience de Toulon est restée fondamentale. J’ai vraiment passé mon enfance dans le lieu le plus colonialiste de France. Qu’on ne vienne pas me dire que Toulon est devenu une ville d’extrême droite avec l’arrivée des “pieds-noirs“, après 1962. Certes, il faudra attendre 1995 pour que Toulon devienne officiellement la plus grande ville de France administrée par le Front national, mais pour moi, c’est d’abord le résultat d’une tradition, vieille et profonde ».

Les continuateurs

En historien méticuleux, Jaques Le Goff avait écarté l’interprétation de l’attachement d’une partie de la population de Toulon aux traditions coloniales par la présence d’une forte population d’Européens d’Algérie. Mais le fait est que cet afflux a encore accentué cet attachement.

En 1980, Toulon fut la seconde ville (après Nice) à ériger un monument à l’Algérie française : « Sur un terrain situé Porte d’Italie, et donné par la municipalité de Toulon (Var), un Comité de la stèle animé par le colonel Reymond, ancien membre de la municipalité toulonnaise, a fait édifier un monument, d’environ 2 mètres de haut sur 6 mètres de large. Sur ce monument, construit en pierre et dû au sculpteur Pierre Cartereau, figurent les mots : « L’Algérie française. A tous ceux, Européens et musulmans, qui, souvent au prix de leur vie, ont pacifié, fertilisé et défendu sa terre. 1830-1962 ».

Un bas-relief représente un parachutiste couché, dont les épaulettes sont arrachées, et on lit la formule « Pour une parole donnée » (allusion à la promesse de garder l’Algérie française). Beaucoup ont reconnu dans ce parachutiste Roger Degueldre, lieutenant du 1er régiment étranger de parachutistes, déserteur, créateur des commandos Delta de l’OAS, condamné à mort par la Cour de sûreté de l’État et fusillé au fort d’Ivry, le 6 juillet 1962 — Voir, sur ce monument, l’article de ce site, du 19 mars 2006 : « Toulon - Marignane : histoires de stèles et de plaques »—. Le monument, dont le financement a été assuré par souscription, avait été détruit par l’explosion d’une charge de plastic le 8 juin » (Le Monde, 19 juin 1980) [17].

Cette tradition ne s’est jamais démentie. Le 25 mai 2006 eut lieu à Toulon une manifestation assez originale, à l’appel d’un Collectif pour la commémoration de la fin de l’esclavage barbaresque, regroupant l’extrême droite et une partie de la droite locales (Association pour la Mémoire de l’Empire Français, ADIMAD-OAS, Cercle Algérianiste-Hyères, Chrétienté-Solidarité, Cercle National des Rapatriés, Cercle Algérianiste-Draguignan, Collectif Aixois des Rapatriés, Cercle National des Combattants…) [18].

C’est Toulon que choisit Nicolas Sarkozy, alors candidat à la magistrature suprême, pour exalter « le rêve européen », lié au « rêve méditerranéen », illustré à ses yeux par « Bonaparte en Egypte, Napoléon III en Algérie, Lyautey au Maroc (…), ce rêve qui ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation » [19].

 

Bibliographie

* Maurice Agulhon (dir), Histoire de Toulon, Toulouse, Privat, 1980.
* Jacques Le Goff, Une vie pour l’histoire, entretiens avec Marc Heurgon, Paris, La Découverte, 1996.
* Dominique Legenne, Var Terre d’histoire, Aix, Actes Sud, 1999.
* Gilles Manceron, Marianne et les colonies, Paris, La Découverte, 2003.
* même auteur, Le tournant colonial de la République, Paris, La Découverte, 2007
* Louis-José Barbançon, L’archipel des forçats, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 2013.

 

Une œuvre que nous te promettons de continuer


Intervention prononcée, au nom de la Ligue des droits de l’homme, par Gilles Manceron, lors des obsèques de François Nadiras, le 1er septembre 2017, au crématorium de Cuers.

Avec la mort de François, la Ligue des droits de l’homme perd un militant dont la fermeté dans les convictions s’ajoutait à une patience et une convivialité qui avaient quelque chose de rare. Dans un monde où les engagements peuvent parfois dériver vers des emportements ou des exclusives, son calme et son goût du dialogue étaient frappants.

Quand l’inacceptable était intervenu aux élections municipales de Toulon en 1995, il avait considéré qu’on ne pouvait pas « rester les bras ballants » et rejoint cette association dont il a ensuite partagé tous les combats et animé avec ardeur une section locale. Mais ça ne l’empêchait pas de garder une totale indépendance d’esprit.

Si j’essaie de dire quelques mots personnels sur ce militant que j’ai d’abord rencontré brièvement, à la fin des années 1990, lors de congrès, et mieux connu ensuite, au début des années 2000, autour de la défense d’archivistes à qui on faisait payer leur témoignage courageux contre l’odieux Papon pour défendre un chercheur rigoureux, je dirais qu’il était un curieux mélange de fidélité à l’organisation dont il était membre et de totale indépendance d’esprit. Il ne bougeait pas d’un iota quand, par exemple, il se trouvait face à une historienne qu’il admirait mais qui, pour lui, ne défendait pas suffisamment ces archivistes.

A Toulon, François avait vite perçu combien l’idéologie héritée de la colonisation était l’un des soubassements majeurs des influences funestes. Il amenait ses visiteurs voir cette plaque posée là d’où est partie en 1830 une expédition de conquête dont les conséquences persistent encore aujourd’hui. Il faut dire que, nommé à la Guadeloupe, au milieu des années 1960, pour son premier poste d’agrégé, sa rencontre avec une société profondément imprégnée de racisme colonial avait provoqué en lui une aversion durable pour cette idéologie et ses conséquences. D’où son idée de créer un site internet pour documenter et pour combattre patiamment l’ignorance et les mythes. Il s’y est consacré entièrement quand il a du arrêter son enseignement.

Quand a été votée la loi du 23 février 2005 qui enjoignait aux enseignants de montrer les « aspects positifs de la colonisation », le fait qu’il ait déploré que son association n’agissait pas avec davantage de force pour la dénoncer n’a pas débouché sur des protestations mais sur la volonté de prendre ses propres responsabilités. Il a pris l’initiative d’une pétition nationale, publié sur son site de nombreux articles, qui ont contribué, parmi d’autres initiatives, à ce que les plus hautes autorités de la République aient du revenir sur elle.

Plutôt que de s’attarder sur les manques de sa propre association dans les domaines qui le préoccupaient, il s’est attaché à prendre lui-même des initiatives, dans la discrétion et la modestie, et en se tenant à l’écart des polémiques inutiles. Le nombre des hommages exprimés lors de son décès témoignent de l’influence discrète qu’il a exercée. Toujours mesuré et respectueux des personnes, il était heureux quand, par exemple, telle ou telle personnalité du monde des rapatriés d’Algérie entamait avec lui un débat contradictoire mais sincère.

L’histoire et la mémoire coloniales n’étaient pas ses seuls sujets de mobilisation. La LDH a rendu hommage à ce militant auquel aucun droit, aucune liberté n’échappait à la vigilance. Solitaire dans ses efforts, il était aussi entouré de beaucoup d’amis. Il revient à tous ceux qui ont travaillé avec lui de poursuivre son combat. Quand sa maladie a progressé, il a fallu qu’il cherche avec ceux qui l’avaient aidé à faire vivre son site une solution qui en assure la continuité. Il a voulu que la partie vouée à la connaissance de la colonisation et de ses séquelles soit gérée par une association d’historiens et de citoyens persuadés comme lui de l’importance de cette question.

François, ton combat, nous te promettons de le continuer.

[1François Nadiras, Toulonnais, infatigable animateur du site LDH-Toulon, riche en particulier d’études sur la question coloniale, est décédé le 28 août 2017, sans avoir eu le temps de connaître la publication de cette notice. Toute notre équipe salue sa mémoire. Le Site LDH-Toulon a depuis été repris par ses amis sous le titre Histoire coloniale et post-coloniale (http://histoirecoloniale.net).

[2« Forces de l’expédition d’Alger », Le Pirate, 41è livraison, 1830 ; général Bardin, article « Guerre de 1830 ou guerre d’Alger », in Dictionnaire de l’armée de terre ou Recherches historiques sur l’art et les usages militaires des anciens et des modernes,Vol. IX, Paris, Libr. Militaire, Maritime & Polytechnique de J. Corréard, déc. 1848 (Gallica) (chiffres confirmés, en gros, par toutes les études historiques ultérieures).

[3Vincent Joly, Guerres d’Afrique. 130 ans de guerres coloniales. L’expérience française, Paris, Presses universitaires de Rennes, Coll. Carnot, 2009.

[4Cité par le colonel-marquis de Bartillat, Coup d’œil sur la campagne d’Afrique en 1830 et sur les négociations qui l’ont précédée, avec les pièces officielles dont la moitié était inédite, Paris, chez Delaunay & Dentu, Libraires au Palais-Royal, juin 1831 (Ouvrage paru sans nom d’auteur. Le même Bartillat publiera en 1832, sous son nom, une Relation de la campagne d’Afrique).

[5Marseille, Impr. M. Achard (Gallica) (ouvrage paru sans nom d’auteur. Une notation manuscrite sur l’exemplaire de la BNF a précisé ce nom).

[6Jean-Toussaint Merle, Anecdotes historiques pour servir à l’histoire de la conquête d’Alger en 1830, À Paris, Chez A. Dentu, Imprimeur-Libraire, 1831 (Gallica), repris in La prise d’Alger racontée par un témoin, Paris, Éd. Henri Jonquières, 1930.

[7Maurice Agulhon, in Histoire de Toulon, chapitre 6, op. cit., page 212.

[8Voir cette entrée dans L’encyclopédie de la colonisation française.

[9Les Foukassiens, archives et documents rassemblés par Roger Leuwers http://leuwers.club.fr/index.html.

[10Lionel Roos-Jourdan, « Les maristes de La Seyne… » in Le Filet du pêcheur, bulletin n°135, juin 2015 de l’ASAM (Les Amis de La Seyne ancienne et moderne), pages 32 à 43. http://seynoise.free.fr/seyne_ancie...

[11Rouxier-Dorcières, « Réponse à M. Farrère », Le Matin, 13 mai 1913.

[12Chiffre probablement même inférieur à la réalité. Voir Ambre Mingaz, Var-Matin, supplément, 25 mars 2012, Site Passion-Provence, http://www.passionprovence.org/arch...

[13Les petites alliées, Paris, Ollendorff, 1910.

[14« Les fumeries d’opium », Le Petit Parisien, 8 décembre 1906.

[15Il nous avait autorisé à en faire paraître des extraits après nous avoir redit son « profond attachement à sa ville natale. Cet attachement qui lui fait souhaiter que les Toulonnais se débarrassent de leurs préjugés ».

[16Op. cit.

[17Cité par François Nadiras, « Toulon-Marignane : histoires de plaques et de stèles », in Sébastien Jahan & Alain Ruscio (dir.), Histoire de la colonisation. Réhabilitations, falsifications et instrumentalisations, Paris, Éd. Les Indes Savantes, 2007.

[18Claude Gauthier, « Commémoration à Toulon de la “fin de l’esclavage barbaresque“ », La Marseillaise, 28 mai ; Site Internet LDH-Toulon.

[19Discours, Toulon, 7 février 2007. Presse française, 8 et 9 février 2007.